Les influences subies

 

 

 

Les influences flamandes

 

Où se situe la position de Jean Perréal dans les échanges artistiques franco-flamands ?
Quelle est la part de l’influence des artistes flamands contemporains sur ses œuvres et en retour sur l’art français via Jean Perréal ?

Il a été suggéré que le style compositionnel et figuratif des peintures de Perréal indique une forte influence du portrait flamand. Faut-il citer Rogier van der Weyden, Hans Memling et Hugo van der Goes ?

 

Laure Fagnart & Isabelle Lecocq présentent ainsi l’exposition « François Ier et les arts du nord » installée au Louvre de 18 octobre 2017 au 15 janvier 2018, dont Cécile Scailliérez (conservatrice générale au département des Peintures du musée du Louvre) était commissaire.

 « De toutes les images que la postérité nous a laissées de François Ier, celle de l’amateur d’art italien est probablement l’une des plus profondément ancrées dans la mémoire collective.
Cette représentation n’est pas le fruit d’une création historiographique. Les sources et les faits en témoignent : François Ier fut bel et bien l’un des premiers monarques de France à avoir attiré à sa cour d’éminents représentants des arts italiens, parmi lesquels Léonard de Vinci, et sa collection d’objets et d’œuvres d’art accueillit un ensemble exceptionnel de pièces originaires de la péninsule, dont des tableaux de Léonard, Raphaël ou Titien. On sait moins que les relations du souverain avec le Nord, et spécialement avec les arts des anciens Pays-Bas méridionaux, sont tout aussi riches et complexes.
Les artistes flamands – en particulier les portraitistes – ont joué un rôle non négligeable dans la vie culturelle française du temps. Un paradoxe mérite d’être souligné d’emblée : alors que François Ier est un amateur reconnu d’art italien, il confie souvent à des artistes flamands le soin d’exécuter des portraits de lui-même ou de son entourage. Jean Clouet fut ainsi le portraitiste officiel du premier roi Valois. »

Laure Fagnart & Isabelle Lecocq, « François Ier et les arts du nord (1515-1547) : des relations à explorer et à approfondir encore », Arts et artistes du nord à la cour de François Ier, sous la direction scientifique de Laure Fagnart et Isabelle Lecocq, Picard, 2021.

 

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Cécile Scailliérez introduit ainsi son étude « Quelques propositions pour Jean Perréal et le portrait en France autour de 1515 » :

“ Sur cet art du portraitiste autour de 1500, Nicole Reynaud a admirablement fait le point en 1996 *, et c’est avec prudence et sans assurance que nous voudrions ici rouvrir le dossier et y glisser quelques propositions nouvelles, essentiellement dans le but de ramener quelques tableaux habituellement tenus pour flamands dans ce milieu français que l’on a tort de réduire aux prestigieux noms de Perréal et de Clouet.”

(N. Reynaud, « Deux portraits inconnus par Jean Perréal au Louvre », Revue du Louvre et des musées de France, 1996, p. 36-46.)

 

Prenons plusieurs exemples de portraits analysés par Cécile Scailliérez :

― Portrait présumé de Jean de Luxembourg

“ le Portrait présumé de Jean de Luxembourg, seigneur de Ville, chevalier de la Toison d’or, des Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, dont une version réduite est conservée au musée national d’art ancien de Lisbonne. Tout comme une des autres versions du Portrait de Louis XII, ce dernier avait été catalogué jadis par Max J. Friedlander sous le nom du Maître de la Légende de sainte Madeleine.

“ De son côté, Sterling le publia tardivement comme une œuvre de Perréal, mais de manière très succincte et confidentielle. Malgré l’angle de vue légèrement di sotto du Portrait présumé de Jean de Luxembourg, cadrage et disposition plastique du modèle sont en effet très comparables à ceux du Louis XII, horizontalité et fixité du regard compris, et il n’y a sans doute pas lieu de s’étonner que l’art de Perréal puisse communiquer avec l’univers flamand des artistes de l’entourage de Marguerite d'Autriche, dont il fit un temps partie. ”

 

Portrait d’une dame anglaise

C’est d’ailleurs l’impression que suggère aussi, si elle doit être retenue, l’attri­bution du Portrait d’une dame anglaise (Londres, National Portrait Gallery) proposée en 1950 par Grete Ring et défendue par Sterling en 1963 : le tableau se rattacherait lui aussi au mariage de Louis XII avec Mary Tudor, et serait le portrait d'une dame anglaise – elle porte un pendentif orné d’un saint Georges – qui aurait accompagné en France la jeune reine.

“ Copie ou original dénaturé par d’anciennes restaurations, il présente comme le Portrait de femme du Louvre une certaine mala­dresse spatiale dans la distorsion du buste, accusée par la frontalité du bijou, mais n’en constitue peut-être pas moins une piste pour identifier l’évolution de l’art de Perréal autour de 1515.
Les dimensions sont plus grandes, le cadrage plus ambitieux, la fac­ture plus lisse, mais la conception du visage et sa définition dans l’espace, la fixité du regard et le traitement des lèvres, charnues mais sans contour, relèvent d’une vision comparable aux portraits antérieurs.
Autant qu’avec la mode française, ce portrait de femme trouve lui aussi quelques assonances avec la culture flamande, en particulier avec plusieurs portraits féminins légèrement plus tardifs et d’un style plus évolué du fait de leur regard dirigé, que l’on situe habituellement dans l’entourage de Bernard van Orley et qu’il y aurait peut-être lieu de rattacher aussi à la sphère française. ”

 

Portrait de femme

“ Un autre, conservé au musée de Berlin parmi les anonymes des Pays-Bas, nous semble pouvoir être ramené dans le cercle du portrait français autour de 1515, et probablement dans l’orbite de Perréal, non seulement à cause du costume, mais aussi à cause de sa matière dense et de sa manière un peu âpre.
Plutôt qu’avec Clouet, c’est avec Perréal que nous sommes tentée d’esquisser un rapprochement ; la conception du portrait, avec la disposition du visage de trois quarts évoluant vers le profil fuyant, comparable au dessin de Jean Le Veneur de l’Ermitage, avec le regard direct et droit mais un peu figé, sa manière, cernée et contenue, de dégager la sil­houette sur le fond vert, sa matière nourrie et opaque ainsi que son coloris saturé, sans les brillances de la manière flamande d’un van Orley auquel le tableau a parfois été lui aussi attribué, nous semblent constituer quelques arguments en faveur de cette hypothèse. ”

Cécile Scailliérez, « Quelques propositions pour Jean Perréal et le portrait en France autour de 1515 »,La France et l'Europe autour de 1500 : croisements et échanges artistiques, Bresc-Bautier, Geneviève ; Crépin-Leblond, Thierry, Taburet-Delahaye, Elisabeth (dir.), Paris, École du Louvre, 2015, p. 179-192 ; actes du colloque, 9, 10 et 11 décembre 2010).

 

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Portrait présumé de Guillaume de Montmorency

Jean Perréal ?
Portrait présumé de Guillaume de Montmorency (1453-1531)
dans François Ier et l'art des Pays-Ba
s

 

« François Ier et l’art des Pays-Bas.
On associe François Ier (1494-1547) aux artistes italiens et en particulier à Léonard de Vinci (1452-1519), qu’il fit venir à Amboise où il mourut.
La présente exposition nous montre que le roi faisait aussi son marché à Anvers grâce au marchand, courtier et orfèvre Anversois Joris Vezeleer qui lui procurait des tapisseries, des pièces d’orfèvrerie et des tableaux flamands. Le nombre d’artistes néerlandais ayant travaillé en France est important et remonte au XVe siècle, tandis que les italiens ne sont venus qu’à la toute fin de ce siècle.
Par contre, ils sont encore aujourd’hui mal connus ou bien, leur nom ayant été francisé, on oublie leur origine. C’est le cas de Jean Clouet, de Noël Bellemare ou de Grégoire Guérard. Corneille de la Haye devint Corneille de Lyon mais un autre devint plus naturellement Godefroy le Batave ! Certains sont désignés par le « Maître de », par exemple de Dinteville, d’Amiens, ou pire, restent anonymes.
Cette exposition permettra peut-être de faire avancer les recherches, comme le souhaite Cécile Scailliérez, sa commissaire. »

Cécile Scailliérez, « L’art des Pays-Bas dans la France de François Ier : courants divers et personnalités éminentes », François Ier et l'art des Pays-Bas, dir. Cécile Scailliérez, éd. Louvre & Somogy, 2017.

https://www.spectacles-selection.com/archives/expositions/fiche_expo_F/francois-Ier-et-l-art-des-pays-bas.html

https://spectacles-selection.com/archives/expositions/fiche_expo_F/francois-Ier-et-l-art-des-pays-bas-V/

 

 

 L’Art du portrait dans l’œuvre de Jean Perréal
et ses liens avec le Nord
 

 

Luisa Nieddu introduit son étude de 2017 par ces mots :

« Jean Perréal exerça un rôle de premier plan dans l’évolution du genre du portrait autonome, dans un contexte humaniste où l’individu s’affirme avec sa psychologie propre. »

et la conclut ainsi :
« Maître incontesté du portrait autonome de petit format à but commémoratif et privé, Jean Perréal en anoblit le genre en marquant une étape décisive pour les générations futures, parmi lesquelles Corneille de Lyon (Haye, 1500 env.-Lyon, 1575) et Jean Clouet. Puisant dans les traditions flamandes et italiennes du portrait, la production du Lyonnais constitue un trait d’union pour la transmission des modèles entre le Nord et le Sud, mais aussi une remarquable contribution à l’élaboration de la grande tradition du portrait royal français . »

Entre cet incipit et cet exipit, elle écrit :

« La question de l'identification des sources culturelles dont Jean Perréal s'est nourri et celle des composantes culturelles qui ont été déterminantes dans la formation de son style sont essentielles. Si l'on se concentre sur une sélection de portraits dont l'attribution fait l'unanimité, l'art flamand apparaît comme la source fondamentale des canons esthétiques de son art de portraitiste. Les modèles picturaux de l'artiste s'inscrivent le long de l'axe Nord-Sud, sur lequel la France se trouve à mi-distance. Comme c'était d'ailleurs le cas pour Jean Fouquet, ils s'inscrivent dans la tradition du portrait flamand, telle qu'elle se manifeste chez les peintres hennuyers de la première génération. »

Sans évoquer une longue formation de jeunesse en terre flamande, elle précise les points de rencontres de l’art flamand et de l’art lombard dans certaines œuvres de Perréal : 

Elle évoque « un voyage à Bruges, aux environs de 1482, à l'occasion duquel le Lyonnais aurait pu perfectionner sa technique picturale, permettrait d'expliquer la part flamande de ses œuvres »
Elle souligne que son séjour à Milan en 1499 où il rencontre Léonard de Vinci « offre à Perréal l'occasion d'une synthèse entre l'apport de la tradition flamande, représentée par l'intermédiaire des maîtres dont il avait parfaitement étudié les œuvres, comme Rogier van der Weyden, et le naturalisme lombard des élèves de Léonard, comme Ambrogio de' Predis et Giovanni Antonio Boltraffio. »

 

Luisa Nieddu, « L’Art du Portrait dans l’œuvre de Jean Perréal et ses liens avec le Nord », dans Arts et artistes du Nord à la cour de François Ier, Paris, Picard, 2017, p. 163-176. Sur le site HAL.

Luisa Nieddu, Jean Perréal, ritrattista di corte, letterato, artista poliedrico, Thèse de doctorat : Univ. Genève, 2018
https://archive-ouverte.unige.ch/unige:141379

cf. aussi le site d’Alexandra Zvereva, le portrait de la Renaissance française :
https://www.portrait-renaissance.fr/techniques.html

 

 

Les influences italiennes

 

Cécile Scailliérez écrit :

“ S’il fit tôt "son profit des leçons du portrait lombard qui tend à la monumentalité " (Charles Sterling) l’évolution de son style autour de 1515 semble l’avoir ramené à la tradition transal­pine. L’art de portraitiste des Italiens présents en France, tels que Solario en 1509 ou Andrea del Sarto en 1518, est resté sans incidence sur son approche du portrait, profondément septentrionale, sobre et statique, sans attribut, sans mise en scène, vif mais distant et peu sentimental. ”

 

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Le 15 novembre 1509, Jean Perréal écrit à Marguerite d'Autriche :

« J'ay revyré mes pourtraictures, au moins [moyen] des choses antiques que j'ay vu ès parties d'Italie, pour faire de touttes belles fleurs un troussé bouquet dont j'ay monstré le ject audict Lemaire, et maintenant, fais les patrons que j'espère arez en bref. »

Dans une lettre du 4 janvier 1511, il lui propose de s’occuper aussi des plans de l’église de Brou dans une optique italianisante :

« Madame, touchant faire une plate forme pour l’esglise, je suis tres joyeux m’y emploier, et me aideray de tout ce que j’ay veu es Italies touchent couvens, où sont les plus beaux du monde. »

Ces propos soulignent que Perréal n'a pas travaillé seulement d'après ses souvenirs, mais d'après des documents recueillis et rapportés d’Italie.

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Luisa Nieddu étudie ses « derniers portraits, entre Flamands et Lombards »

« La dernière période de la maturité de Jean Perréal, que l'on situe aux environs de 1514, s'ouvre avec le portrait à l'huile de Louis XII de la collection royale d'Angleterre.

 


Portrait de Louis XII
1514, huile sur bois, 31,8 x 23,8 cm
Londres, royal collection

 

L'œuvre se situe dans la veine du portrait privé de petites dimensions à usage commémoratif. Louis XII porte le collier de Saint-Michel. Il est représenté avec un visage pensif et son regard est dirigé vers l'extérieur du tableau, sans pour autant rencontrer celui du spectateur. Un contact émotionnel est néanmoins établi grâce au détail de la main posée sur le parapet, qui anime l'image en déportant le personnage vers l'arrière. Ce portrait révèle la parfaite connaissance qu'avait Perréal de l'art lombard, et particulièrement des recherches léonardesques à propos du rendu de la lumière et de la perception synthétique des volumes.

La qualité du traitement de la lumière montre qu'il s'agit d'une œuvre de la maturité du peintre lyonnais, avec un choix de tonalité, étudiées avec maîtrise et des effets de clair-obscur concourant à faire ressortir le visage et à en accentuer les traits.
Le « léonardisme » de Jean Perréal atteint l'un de ses sommets au niveau du rendu de l'atmosphère dans un portrait de dame conservé à la National Portrait Gallery de Londres […]

 


Portrait d’une dame anglaise
1514, huile sur bois, 17,8 x 14 cm
Londres, National Portrait Gallery

 

Ce visage de dame est la confirmation la plus éclatante de la spécialisation de Jean Perréal dans l'art du portrait. L'artiste s'inspire comme jamais du style de Léonard en raison des effets de la lumière et d'une légère tension de la forme qui donne du mouvement au buste. En effet, le buste oblique prolongé par le visage de trois quarts, modérément incliné par rapport l'axe, créent un léger effet de spirale, ce qui est inhabituel dans l'œuvre de Jean Perréal. »

[…]

En conclusion, maitre incontesté du portrait autonome de petit format à but commémoratif et privé, Jean Perréal en anoblit le genre marquant une étape décisive pour les générations futures, parmi lesquelles Corneille de Lyon (Haye, 1500 env.-Lyon, 1575) et Jean Clouet. Puisant dans las traditions flamandes et italiennes du portrait, la production du Lyonnais constitue un trait d'union pour la transmission des modèles entre le Nord et le Sud, mais aussi une remarquable contribution à l'élaboration de la grande tradition du portrait royal français. »

Luisa Nieddu, "L'Art du portrait dans l'œuvre de Jean Perréal et ses liens avec le Nord", dans Arts et artistes du Nord à la cour de Francois Ier,. Actes du Colloque, Bruxelles, Institut royal du Patrimoine artistique, 25-26 février 2016, Bruxelles, éd. Picard, 2017, p. 163–176.
https://hal.science/hal-03712099v1/file/FRANCOIS_Ier-5-18.pdf

 

Cf. Tania Lévy, Jean Perréal (vers 1460-1530) : la question italienne, Mémoire de Maîtrise sous la direction de Catherine Roseau, 2004-2005, Université Paris-I Sorbonne.

 

 

Les influences exercées

 

« Dans une thèse que j’ai soutenue en Sorbonne en juin 1948, je me suis attachée à le démontrer, et j’ai pu établir un point de départ fondé sur des données historiques certaines. Elle m’a permis de retrouver la main et l’école de Jean Perréal dans la masse anonyme des œuvres françaises du temps. La personnalité d’artiste ainsi reconstituée est bien telle que les textes nous la faisaient présumer, celle d’un portraitiste crayonneur, spirituel et vigoureux — bien différent de Jean Clouet — et dont la renommée fut immense. Le rayonnement de son art m’a permis, en effet, de résoudre des problèmes de l’histoire de la peinture de cette époque.

En France, il nous révèle l’origine du style des Corneille de Lyon ; c’est Perréal, qui résidait principalement à Lyon, qui fut leur chef d’école.

À l’étranger, il explique la forte influence française que subit Holbein dans sa jeunesse de la part de nos crayonneurs. Je montrerai dans un prochain article que c’est Perréal, et non Jean Clouet, qui transforma Holbein dans la technique du portrait aux trois crayons au cours de son voyage en France de 1524, et qu’Holbein n’a su construire fortement une tête et lui donner cette stabilité puissante qui nous paraît caractéristique de son art, qu’après avoir connu les portraits de Perréal ou de ses élèves lyonnais.

La personnalité de Perréal rend son prestige à notre école de peinture de la fin du Moyen Age. Elle prouve le développement continu de l’art français en pleine Renaissance. »

Madeleine Huillet d'Istria, « Jean Perréal », Gazette des beaux-arts, 1949, p. 317-318.

Madeleine Huillet d'Istria, « Origine de l'école lyonnaise du portrait au XVIe siècle. Corneille de Lyon, successeur de Jean Perréal », Arts,‎ novembre 1948.