Introduction

 

 

Je dépose ici une très longue citation extraite de l’article de Madeleine Huillet d'Istria, « Jean Perréal », paru dans le numéro de la Gazette des beaux-arts de janvier 1949.

Le début de son étude me convient pour présenter notre artiste car il situe magnifiquement bien l’homme Perréal dans ses deux portions de vie à cheval sur deux siècles successifs, son art « français » et les influences qui l’ont formé et celles qu’il a exercées sur quelques peintres ses contemporains.

Mon étude reprendra les thèmes exposés par Madeleine Huillet d'Istria, en tentant de les illustrer et de les compléter par certaines études postérieures, et parfois d’y ajouter mes propres « découvertes » ou « intuitions ».

 

 

 

« À la fin du Moyen Age la peinture française semble avoir interrompu son essor ; du moins, il était devenu courant de le dire. Mais c’est seulement une opinion qui masque en réalité une connaissance très insuffisante de notre école de ce temps ; de sa production, ce qui subsiste est, en effet, resté presque entièrement anonyme, et si nous savons, par des documents d’archives, les noms et l’activité de nos peintres, l’œuvre d’aucun d’eux n'a pu être reconstituée avec certitude.

D’autre part, cette période d’environ cinquante années — qui va de Fouquet, mort en 1480, à l’emprise de la Renaissance italienne, qui ne fut profonde en peinture qu’à partir de 1530 — paraissait être essentiellement transitoire entre deux styles et entre deux grandes époques, et ne présenter comme telle qu’un intérêt secondaire.

On y voyait théoriquement le déclin de notre art du Moyen Age, et plutôt que d’y supposer une école française originale et créatrice, on cherchait à y mettre en évidence la domination italienne naissante, jointe à une influence flamande qui persistait.
Les œuvres qui nous sont parvenues étant anonymes, celles qui accusent un apport étranger furent considérées comme représentatives de l’art de notre pays au même titre que d’autres, bien françaises. Ainsi la ligne principale du développement de notre peinture se perdit.

Un problème s’ajoutait à cette confusion.

L’école française avait produit un grand peintre, Jean Perréal dit Jean de Paris, dont la vie et l’activité correspondent exactement à cette période puisqu’il est mentionné dans les textes entre 1483 (ou 1485) et 1530.

Sa réputation dépassa nos frontières et s’étendit en Italie, dans les Flandres, en Angleterre, en Allemagne. Mais, en dépit des nombreuses recherches entreprises depuis cent ans, aucune peinture de cet artiste ne semblait subsisters.

Les premiers historiens de Perréal s’attachèrent d’abord à reconstituer sa vie à l’aide de textes d’archives, heureusement nombreux, qui nous en donnent maints détails. Nous ignorons encore le lieu et la date de sa naissance, mais nous savons qu’il mourut à Paris en 1530, fort âgé. Sa résidence principale fut Lyon. Il est surtout connu pour avoir été successivement au service de Charles VIII, de Louis XII et de François 1er comme peintre en titre et valet de chambre.

Mais son activité fut très variée. Il a été un de ces grands esprits de la Renaissance, comparable à Léonard de Vinci, aussi savant qu’artiste, tour à tour peintre, architecte, décorateur, organisateur des “entrées” des grands personnages, poète en ces occasions, car il inventait quelques belles histoires “et mystères avec poèterie et versification” ; en outre, on l’a découvert récemment, auteur d’un important ouvrage poétique d’un genre nouveau, qui eut une certaine célébrité, la Complainte de Nature à l’Alchimiste Errant, où il montrait une grande culture scientifique. Il a dit dans une lettre avoir étudié les mathématiques ; l’alchimiste Cornélius Agrippa faisait grand état de son savoir ; Jean Lemaire a vanté ses dons littéraires.

Quand Louis XII l’envoya à Londres auprès de la princesse Mary Tudor, sa fiancée, il fut considéré comme un véritable ambassadeur.

Toutefois, cet homme aux aptitudes diverses était avant tout architecte et peintre.

En tant qu'architecte, il fut au service de la ville de Lyon pour de multiples travaux, fortifications, ponts, hôpitaux, et fit fonction d’expert supérieur à qui on demandait des conseils et des contrôles ; il entreprit de construire pour Marguerite d’Autriche le grandiose cité funéraire de Brou ; et, à sa mort encore, il dirigeait les réparations d’un château royal.

Comme peintre, il dut une grande renommée à son talent de portraitiste. Ses contemporains le tenaient pour “un excellent peintre qui pourtraict moult bien.” Pour ses débuts à la Cour, en 1496, Charles VIII l’envoya en Allemagne peindre une femme célèbre pour sa beauté ; Louis XII le jugeait inégalable, par comparaison même avec les grands peintres de la Renaissance italienne. Au cours d’une de ses campagnes d’Italie, il écrivit au régent du royaume de lui envoyer “des portraicts par Jean de Paris . . . pour monstrer aux dames de par de çà [il s’agit des dames d’Italie], car il n’y en a point de pareils.”

Que l’œuvre d’un tel peintre ait disparu sans laisser de traces avait paru difficilement admissible. C’est pourquoi, à la fin du siècle dernier, deux grands biographes de Perréal, Bancel et de Maulde la Clavière, émirent des hypothèses. Bancel crut pouvoir lui attribuer un tableau de la fin du XVe siècle parce que ses initiales, “J.P.,” y figuraient, attribution qui fut vite abandonnée. De Maulde, dont l’étude biographique reste la meilleure (elle date de 1896), a cherché la main de Perréal successivement dans elle date de 1896),
a cherché la main de Perréal successivement dans les plus belles peintures françaises de l’époque. 
»

Madeleine Huillet d'Istria, « Jean Perréal », Gazette des beaux-arts, 1949, p. 313-316.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bd6t5377454p/f356.item.r=PERREAL

 

 

J'octroie à Jean Perréal des œuvres d’importance, des tentures millefleurs, ce qui surprendra sans doute ou agacera :

Pour La Dame à la licorne, quarante années passées à l’étudier dans ses moindres détails ne m’ont jamais fait douter de l’interprétation pertinente qu’André Arnaud, à l’époque cartonnier aux Ateliers René Four d’Aubusson, a fait paraître en 1981.

Je m’abrite volontiers derrière les propos de Carlo Pedretti :

« Lorsque l’on étudie Léonard de Vinci, tout doit être envisagé de manière hypothétique. » Il en est de même avec Jean Perréal.

 

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