La Chasse à la licorne :
théologie politique
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I. La Chasse à la licorne :
manifeste monarchique
et sacralisation de la souveraineté
La tenture dite de La Chasse à la Licorne (entre 1495–1505 ?) peut être interprétée non seulement comme une allégorie amoureuse ou christologique, mais comme une méditation visuelle sur la souveraineté chrétienne.
À travers la métaphore aristocratique de la chasse, la série met en scène un processus de capture, d’assomption et de stabilisation du sacrifice christique dans un espace seigneurial.
Cette étude propose une lecture théologico-politique des tapisseries, en replaçant l’ensemble dans le contexte de la monarchie sacrée française à la fin du XVe siècle.
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II. Contexte : monarchie sacrée, théologie politique et culture aristocratique
À la fin du XVe siècle, la monarchie française se définit comme :
Le roi n’est pas seulement chef politique : il est lieutenant de Dieu sur terre, garant de l’ordre, médiateur entre violence terrestre et justice divine.

Détail d’une tapisserie du XVe siècle
Reims, Musée Saint-Remi
Parallèlement, la chasse constitue l’un des langages symboliques privilégiés de la culture aristocratique, comme l’atteste le Livre de la chasse de Gaston Phébus. Elle figure la maîtrise, la hiérarchie et la transformation du chaos en ordre.
La Chasse à la licorne se situe précisément à l’intersection de ces deux univers symboliques.
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III. La licorne : figure christologique stabilisée
La symbolique de la licorne est bien attestée :
Dans la tenture :
La lecture christologique de La Chasse à la licorne est désormais admise par de nombreux critiques.
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IV. Analyse par tapisserie
1. L'entrée dans la forêt : organisation du monde

Dans cette tapisserie, la forêt est représentée par un groupe de petits arbres dans la partie supérieure droite en apparence ordonnée. La plus grande partie de l’espace est consacrée à un millefleurs.
La forêt médiévale symbolise le monde non domestiqué ; la chasse en constitue l’acte civilisateur.
Les figures aristocratiques sont hiérarchisées. Le pouvoir apparaît d’emblée comme structurant l’espace.
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2. La fontaine : grâce contenue

Dans La licorne à la fontaine, la licorne purifie l’eau.
L’eau de la fontaine désigne :
La licorne évoque :
La source est architecturée. Il ne s’agit pas d’une nature brute, mais d’une fontaine munie d’un bassin, un ensemble construit artistiquement.
Les douze personnages sont disposés en arc de cercle, par groupe de trois. Sept animaux occupent le bas de la tapisserie.
L’acte de la licorne s’inscrit donc dans un cadre ordonné – métaphore possible d’un royaume chrétien où le sacré est contenu par l’institution.
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3. La traversée et le combat : épreuves et violence

Les deux tapisseries de la traversée de la rivière et du combat de la licorne montrent : une forte tension, une blessure et du sang, une résistance énergique.
La souveraineté n’émerge pas sans violence.
La capture de la licorne figure un sacrifice arraché, non passivement consenti.
Ce moment correspond à la dimension dramatique de la Passion qui verra son achèvement dans la tapisserie suivante.
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4. Le tournant majeur : transport au château

Le panneau décisif est La licorne est tuée et amenée au château.
La licorne est tuée au sommet d’un tertre (le Golgotha) et est transportée morte vers un espace seigneurial où le couple royal, accompagné du dauphin et de la cour, accueille la licorne.

Le sacrifice est transféré dans l’espace du pouvoir.
Il s’agit d’un transfert spatial et symbolique : la licorne-Christ quitte la nature sauvage pour entrer dans l’espace du château.
Le pouvoir séculier reçoit et assume le sacrifice christique. C’est ici que la lecture théologico-politique prend forme.
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5. L’enclos final : royaume stabilisé, accompli

Dans La licorne en captivité, la licorne vivante est enfermée dans un hortus conclusus circulaire qui peut symboliser :
La violence a produit un ordre sacré.
Cf. René Girard, La violence et le sacré, Grasset, 1972.
La licorne se tient couchée, dans une immobilité paisible. Des traces de jus de grenade rappellent ses blessures qui seraient encore visibles. La clôture est une construction apparemment solide, simple et aérée. La végétation millefleurs est abondante.
La violence initiale aboutit à un ordre clos. Les « blessures » rappellent le fondement sacrificiel du pouvoir. L’enclos figure un territoire délimité – métaphore du royaume chrétien pacifié.
La tenture met en scène :
C’est une métaphore politique claire.
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V. La chasse comme métaphore du gouvernement
Dans la culture aristocratique, la chasse est :
En lien avec le Livre de la chasse de Gaston Phébus, la chasse symbolise :
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VII. La Chasse à la licorne :
une théologie politique visuelle
Les sept tapisseries de la tenture développent une séquence cohérente :
La séquence peut être lue ainsi :
Ce schéma correspond exactement à la doctrine médiévale du pouvoir :
« Détenteur d’un pouvoir d’origine sacré, d’un pouvoir ritualisé, le roi ou l’empereur du Moyen Âge chrétien œuvre au salut de son peuple, au côté des prêtres. Il se distingue du tyran dans l’exercice d’une bonne justice, indissociable de cette œuvre salutaire. Le pouvoir de justice reconnu aux rois des Francs ou de France, depuis les temps mérovingiens jusqu’à la fin du Moyen Âge, peut aller jusqu’à la peine de mort. »
Carozzi, Claude, et Huguette Taviani-Carozzi, éditeurs. « Avant-propos ». Le pouvoir au Moyen Âge, Presses universitaires de Provence, 2007.
https://books.openedition.org/pup/5833?lang=fr
« Les structures de pouvoir médiévales comprenaient les cours royales, l'Église, les gouvernements des villes et même les universités. Bien que les positions d'autorité fussent généralement héréditaires, on attendait des dirigeants qu'ils privilégient la justice, vertu associée à un gouvernement pieux, à la tyrannie, vice synonyme de chute et de chaos.
Les hiérarchies sociales et juridiques révélées par les enluminures soulignent la précarité des femmes, des pauvres et des autres groupes marginalisés.
Des exemples de bon et de mauvais gouvernement illustrent la lutte constante entre les instincts humains les plus vils et les idéaux les plus élevés. Les œuvres de cette exposition mettent en lumière les liens entre pouvoir, justice et tyrannie et illustrent ce combat permanent entre aspirations nobles et instincts humains les plus bas. »
https://www.getty.edu/art/exhibitions/justice_tyranny/
Le roi participe mystiquement à la Passion du Christ pour gouverner un royaume chrétien. Le pouvoir gouverne par participation symbolique au mystère du Christ.
La tenture de La Chasse ne serait pas une simple allégorie amoureuse, morale ou cynégétique, mais une méditation visuelle sur la souveraineté chrétienne. Elle met en scène une structure théologique du pouvoir.
Le pouvoir aristocratique s’y présente comme l’instance capable d’assumer, contenir et stabiliser le sacrifice christique.
Autrement dit : Une théologie politique en images.
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VII. Individuation et Pierre philosophale
En parallèle à cette lente évolution vers la monarchie sacrée se produisent deux cheminements individuels qui conduisent à l’instar de la licorne, de la violence au sacré, l’individu à la rencontre du couple royal :
─ Le processus d’individuation (psychique, spirituelle, qui mène à la transformation, par dissolution-recomposition, vers l’être éveillé) du chasseur solitaire et pensif longeant la rivière en-deçà des scènes de la Passion.
─ Le processus alchimique (nigredo, rubedo, cinitas et albedo) qui mène à la Pierre philosophale (lapis philosophorum).

– hiérogamie : union divine du dieu et de la déesse
(ici union du roi et de la reine)
– l'œuf dessiné par l'encolure du cheval et le bras gauche de la reine
« L'œuf est un germe de vie, investi d'une haute signification symbolique : c'est un symbole non seulement cosmogonique, mais aussi " philosophique " ; d'une part, l'œuf orphique, le commencement du monde, et d'autre part l'ovum philosophicum de la philosophie médiévale de la nature, c'est-à-dire le vase duquel, au terme de l'opus alchymicum, sort l'homunculus, autrement dit l'Anthropos, l'homme spirituel, intérieur et complet, le chên-yen (littéralement : l'homme complet) de l'alchimie chinoise. »
(C.G. Jung, L'Âme et le Soi, Albin Michel, 1990, p.67)
https://patrickbertoliatti.com/jung/alchimie-et-psychotherapie-les-sept-operations/
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Conclusion
Il est vrai que n’existe pour l’heure aucune preuve directe, aucune archive, d’une commande royale. Il n’existe pas d’indice héraldique incontestable identifiant formellement la monarchie française. Il convient donc de parler d’une lecture plausible plutôt que d’une attribution certaine.
La Chasse à la Licorne peut être interprétée comme une allégorie de la souveraineté chrétienne, où le sacrifice christique est intégré dans l’espace et l’ordre aristocratiques, préfigurant une conception sacralisée du pouvoir royal.
La violence de la chasse trouve son aboutissement dans un ordre clos, pacifié et territorialisé.
La tenture proposerait ainsi une méditation visuelle sur la sacralisation du pouvoir à la charnière des XVe et XVIe siècles.
Jean Perréal de Paris, peintre officiel de trois rois successifs, Charles VIII, Louis XII et François Ier, (le premier étant peut-être à l’origine de La Chasse) était tout désigné pour être le créateur de cette œuvre à la gloire toute chrétienne de la royauté française.
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