Claude Perréal, père ou fils ?
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Question des plus importantes car la réponse oblige ou non à rechercher l’origine de ce nom.
Où est-il né ? En quelle année ? Dans quelle ville a-t-il grandi et est-il entré en apprentissage ? Nous n’en savons rien.
Dans son épître, Jacques Le Lieur écrit à son propos :
« Congnu aussi que estois privé de père. »
Sans père donc, sans tradition transmise, et sans repères, avec le devoir de d’inventer sa propre tradition, de se créer ses propres repère, pour les fils et les filles, plus tard.
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1730
Le texte de Dominique de Colonia, père de la Compagnie de Jésus, Histoire littéraire de la ville de Lyon, avec une bibliothèque des auteurs lyonnois sacrez et profanes, distribuez par siècles (2 vol., Lyon, François Rigollet, 1730), n’a pas été lu avec assez d’attention.

La lecture des deux tomes permet d’affirmer qu’aucun Claude Perreal ne fut valet de chambre de Louis XI (cf. vol. 2, p. 513, 538-541, 713). Il ne cite le nom de Louis XI [Loüis XI.] qu’aux pages 384-394 du tome 2 lors de ses venues à Lyon sans relation aucune avec un Perréal. Et aucune mention des noms de Perreal et Louis XI dans le tome 1 réservé aux Antiquités de Lyon et qui se clôt sur le VIe siècle où le seul Claude cité est l’empereur romain né à Lugdunum (Lyon). Le seul Claude Perreal cité est « valet de chambre de François I. » avec « Maurice Seve, Jeanne Faye, Jeanne Gaillarde, Claudine & Sibille Seve, parentes de Maurice » (p. 513 et 540).

« Mais ce qui interesse le plus nôtre Histoire Littéraire dans les Poësies de Marot, c'est qu'il y a perpetué le souvenir de plusieurs de nos illustres & sçavans Citoyens, que nous ne connoîtrions guére, ou que nous connoîtrions moins exactement, sans son secours. Les personnes les plus distinguées dans la Littérature que Marot nous fait connoître dans l'un & l'autre Sexe, sont Maurice Seve son bon ami, Claude Perreal, Valet de Chambre de François I, Jeanne Faye, Jeanne Gaillarde, Claudine & Sibille Seve, parentes de Maurice. Les differens traits que Marot va nous fournir, joints à ce que nous puiserons dans d'autres sources, nous feront connoître le prix de ces illustres Citoyens. (p. 513)
Colonia écrit sans ambiguïté : « Claude Perreal, Valet de Chambre de François I. »
[Clément Marot (1496-1544) est un temps valet de chambre de François Ier. Son père est le poète Jean Marot (v.1450-v.1526).
Maurice Scève (vers 1500-1564) est considéré comme le chef de file de L’École lyonnaise.
Claudine Scève, Sybille Scève et Jeanne Gaillarde (née vers 1510), amies de Marot, écrivent des vers. Marot rime aussi pour Jeanne Faye.
Claude Perreal est donc le fils de Jean Perreal (né pour beaucoup vers 1460, donc âgé d’environ 60 ans vers 1520) et non son père. L’autre raison en est que Clément Marot, dans le XXIXe rondeau de L'Adolescence Clémentine, paru en 1532, ne pouvait inviter ses amis à pleurer la mort de Claude s’il s’agissait du père de Jean Perreal, mort en 1530.
Ce Claude Perréal ne peut être que le FILS de Jean Perréal, né vers 1500 comme ses amies et amis. Son prénom Claude est-il en hommage à la fille aînée d’Anne de Bretagne et de Louis XII, Claude de France ? Il doit avoir dans les 20 ans, comme toute cette bande de jeunes poètes, femmes et hommes, qui tiennent le haut du pavé lyonnais.
*
Continuons avec Dominique de Colonia :
« Les Poësies du même Marot nous ont fait aussi connoître quelques autres spirituelles & sçavantes Lyonnoises. On y trouve des Etrennes poëtiques pour Jeanne Faye, ou de la Faye. Il y a un Rondeau serieux, adressé aux sœurs & aux bons amis de Claude Perreal, Lyonnois, & Valet de Chambre du Roi. Dans ce rondeau Marot exhorte les amis de Perreal, qui avoient du genie pour la Poësie, à l'immortaliser par leurs Vers ; & il excite ses sœurs, qui avoient du goût pour la peinture, à se peindre elles-mêmes, pleurantes sur le tombeau de leur frere ; tandis que lui va le peindre à sa maniere, dans cet épitaphe, en forme de Rondeau. » (p. 540)
XXIXe rondeau de Clément Marot
(L'Adolescence Clémentine, 1532)
Aux Amys & Sœurs de feu Claude Perreal, Lyonnais
En grand regret, si pitié vous remord
Pleurez l'Amy Perreal, qui est mort,
Vous ses Amys : chascun prenne sa plume :
La mienne est preste, & bon desir l'alume
A déplorer de sa part telle mort.
Et vous ses Sœurs, dont maint beau tableau sort,
Paindre vous fault, pleurantes son grief fort
Près de la Tombe, en laquelle on l'inhume
En grand regret.Regret me blesse & si sçay bien au fort,
Qu il fault mourir, & que le desconfort
Soit court ou long n'y sert que d'amertume :
Mais vraye amour, est de telle coustume,
Qu'elle contrainct les Amys plaindre fort
En grand regret.

Portrait de Clément Marot par Corneille de Lyon
huile sur bois, XVIe siècle
*
Dominique de Colonia cite encore Jean Perréal quand il s’attaque à Henri Corneille Agrippa de Nettesheim (1486-1535) :
« L'idée qu'on avoit alors de Corneille Agrippa étoit fort differente de celle que bien des gens s'en forment aujourd'hui. On le regardoit comme un puissant génie, qui sçavoit lire dans les Astres la destinée des Rois & le fort des Empires ; & comme un profond Chimiste, qui par les influences de ces mêmes Astres, sçavoit faire à son gré ce qu'on appelle aujourd'hui dans le jargon Chimique, l'alliance, le divorce & la transmutation des Métaux.
La lettre que son disciple favori Landulphe lui écrivit de Lyon, pour l'y attirer, est une preuve de ce que je dis. Venez, lui dit-il, venez nous joindre sans delai ; nous vous attendons avec impatience dans cette Ville, où vous trouverez bien des merveilles cachées & que nous regardons comme le centre de nôtre commune félicité. Mais en partant n'oubliez pas les aîles de Mercure, & le sceptre de Jupiter : c'est-à-dire, en jargon de Chymiste, tout I'attirail necessaire pour travailler à la pierre philosophale. Agrippa vint à Lyon vers le mois de Fevrier de l'an 1524 & il y fut jusqu'au mois de Decembre de l'an 1527.
Le vain entêtement de la pierre philosophale & l'art dangereux de l'astrologie judiciaire étoient la double folie du seiziéme siecle ; c'étoit surtout la folie de la Cour de France, & celle de Loüise de Savoye, mere de François I. André Briau Medecin du Roi, Perreal son valet de Chambre, tous deux Lyonnois, appuyerent les recommandations de l'Évêque de Glandeves.
Agrippa que je ne regarde que comme un imposteur, aussi habile qu’il étoit sçavant, soûtint par ses rares talens toute l’idée qu'on avoir donnée de lui ; il entendoit huit Langues, & il en parloit bien six. Il étoit Orateur, Philosophe, Médecin, Chymiste, Astrologue, Chevalier, Théologien, Docteur & Professeur en Droit Canonique & Civil.
Il promit des merveilles à la mere du Roi. Mais ces merveilles approfondies disparurent bientôt. La Princesse en vouloit sçavoir sur le sort du Roi son fils, beaucoup plus qu'Agrippa ne pouvoit lui en dire ; elle s'en dégoûta ; Agrippa partit fort mécontent de la Cour de France, comme il le fut depuis de celle de Charles-Quint, & après avoir erré quelques années en Flandres & ailleurs, il vint enfin mourir à Grenoble l’an 1535. » (p. 712-714)
https://books.google.fr/books?id=QKs9AAAAcAAJ&printsec=frontcover#v=onepage&q=perreal&f=false
Le diocèse de Glandèves est créé à la fin de l'Antiquité, avec son siège dans la ville disparue de Glandèves. Durant la majeure partie de son existence, l'évêque siège dans la ville d’Entrevaux, actuellement dans les Alpes-de-Haute-Provence.
Sont évêques de Glandeves à cette époque : Christophe de Latvo (1493-1509), Symphorien Bullioud (1509-1520), Philippe Terrail (1520-1532).
Selon Auguste Prost (Corneille Agrippa : sa vie et ses œuvres, Champion, 1881), Landulphe, ancien compagnon d’études de Corneille Agrippa à l’université de Paris, lui écrit treize lettres de 1507 à 1512.
En 1524, Jean Perréal est encore en vie (il meurt en 1530) ; c’est sûrement lui qui appuie la venue de Corneille Agrippa à Lyon à cette date. S’il n’a pas été forcément un alchimiste opératif, son intérêt pour l’alchimie spéculative est grand. Il écrit en 1516 pour François Ier La Complainte de Nature à l'Alchimiste errant et je pense fortement qu’il est (en autre) le marcheur solitaire sur la rive droite de la rivière au premier plan de La Chasse à la licorne.
Le docteur André Finot (Les médecins des premiers Valois) cite André Briau (?-1530) parmi les médecins ordinaires de la Maison médicale de Louis XII, puis de François Ier, avec François d'Allez et Louis Burgensis.
http://www.biusante.parisdescartes.fr/sfhm/hsm/HSMx1998x032x004/HSMx1998x032x004x0373.pdfhttp://www.biusante.parisdescartes.fr/sfhm/hsm/HSMx1978x012x002/HSMx1978x012x002x0119.pdf
Donc, à partir de ce texte de Dominique de Colonia, avec de la perspicacité et quelques recherches (bibliothèques ou internet), il est possible de choisir entre le père et le fils, Jean étant le troisième larron de cette trinité.
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1757
Le texte que consacre l’abbé Jacques Pernetti (v.1696-1777) à Claude Perréal en 1757 n’apprend pas grand-chose mais il n’invente rien, ce qui est déjà bien :
« Claude Perreal, Lyonnois, Valet-de-chambre du Roi, est encore célébré par Marot. Il veut que tous ses amis pleurent sa mort, chantent son mérite, & leurs regrets ; il exhorte les sœurs de Perreal, qui avoient du talent pour la peinture, à se peindre elles-mêmes pleurantes sur le tombeau de leur frere. » (Recherches pour servir à l'histoire de Lyon, ou les Lyonnois dignes de mémoire, tome I, Lyon, Duplain, 1757, p. 281)
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1858
Antoine Péricaud doute-t-il de cette affirmation : « Il a plu au Père de Colonia, qui ne cite point son garant, de faire de ce Claude Perréal un valet de chambre du roi. C’était probablement un parent de Jehan de Paris. » ?
https://books.google.fr/books?redir_esc=y&hl=fr&id=WXFMnWCHhAUC&q=Marot#v=snippet&q=Marot&f=false
Antoine Péricaud, Notice sur Jehan Perréal, dit Jehan de Paris, lue à la Société littéraire de Lyon, le 10 février 1858.
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1861
Jules Renouvier écrit :
« On ne connaît pas précisément l'époque de ce vingt-sixième rondeau : Aux amys & sœurs de feu Claude Perreal, Lyonnois. Il est placé, par les éditeurs, de 1525 à 1529. M. de Laborde, qui l'a cité dans la Renaissance, a déjà remarqué qu'il ne pouvait s'appliquer qu'à Jehan Perreal, & que le prénom de Claude n'était qu'une faute de copiste. »
Jules Renouvier, Jehan de Paris, varlet de chambre et peintre ordinaire des rois Charles VIII et Louis XII, Aubry, 1861.
https://www.gutenberg.org/files/61458/61458-h/61458-h.htm#Footnote_22
L’erreur, répétée depuis, vient de Charles-Jules Dufaÿ (Essai biographique sur Jehan Perréal, Lyon, 1864, p. 2 et 1870) qui fait appel à Colonia sans référence :

« Son père, Claude Perreal était lui-même varlet de chambre du roi Louis XI. Il a été aussi peintre et poète. Le père Colonia en fait mention dans son Histoire littéraire de Lyon. »
Il se peut que ce Claude Perreal, fils de Jean, ait porté le prénom de son grand-père paternel, mais Colonia n’en parle pas.
Pour y voir plus clair : Pierre Villey, Tableau chronologique des publications de Marot, Slatkine, 1973 et Franz Josef Hausmann, Louis Meigret : humaniste et linguiste, Tübingen, Gunter Narr, 1980.
Après Dufaÿ c’est le grand frisson des copieuses-colleuses et des copieurs-colleurs. Copier-coller devient un mode de recherche. La valse des copiés-collés unanimes peut commencer, sous la baguette du maestro Charles-Jules Dufaÿ (1808-1887) qui écrit en 1864 sans avoir étudié le texte qu’il cite comme référence. Dans son Essai biographique sur Jehan Perréal (Lyon, 1864). Il suppose que Claude Perréal est le père de Jean et avance le nom de Louis XI (oui, onze !).
La date du poème sur la mort de Claude Perréal étant inconnue, Dufaÿ confond-il Jean Marot (v. 1450-1526/1527) et son fils Clément (1496-1544), et donc Jean Perréal (v. 1460-1529/1530) avec son père dont on ignore tout, même le prénom et le nom ? Pourtant Colonia écrit sans ambiguïté : « Claude Perreal, Valet de Chambre de François I. » (p. 513).
La présence répétée du nom de Louis XI dans le tome 2 l’a-t-il entraîné dans le lapsus calami ?
Ite missa est. L’erreur est écrite noire sur blanc, graine des moissons erronées des siècles suivants.
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1874
Étienne-Léon-Gabriel Charvet
Charvet, dix ans après, recopie (copie-colle) l’erreur de Dufaÿ qui veut que Colonna parle d’un « Claude Perréal » sous Louis XI. De là la confusion, à la page 3, entre les deux Marot, Jean le père, le « vieux poète », et Clément le fils, auteur effectif du rondeau consacré à la disparition de Claude Perréal, le fils de notre Jehan. Il se reprend à la page 4 pour penser possible l’opinion contraire.
Jehan Perréal, Clément Trie et Édouard Grand. Biographie d'architectes, Lyon, 1874, p. 3-6.
https://books.google.fr/books?redir_esc=y&hl=fr&id=VAf31eGily4C&q=Claude#v=snippet&q=Claude&f=false
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1885
Etienne Bancel écrit :
« Jehan Perreal, dit Jehan de Paris, naquit à Lyon vers 1460 ou 1463, d’après M. Bérard et M. Dufaÿ, car on n’a pas la date précise de sa naissance. Ce dernier le suppose fils d’un Claude Perreal, valet de chambre du roi Louis XI, dont fait mention le père Colonia dans son Histoire littéraire de Lyon. » (p. 17)
[Remarquons qu’il reprend sans l’interroger l’assertion de Dufay.]
Nous ne savons rien de ses premières années, mais ses connaissances si variées permettent de présumer qu’il appartenait à une famille distinguée et qu’il les employa à l’étude des belles-lettres et des beaux-arts, ce qui lui était facile, car la ville de Lyon était alors le centre d’un mouvement artistique remarquable.
Donc, sans quitter son pays, il put ainsi s’initier aux secrets de la peinture, telle que les artistes les possédaient à la fin du quinzième siècle. Mais il ne se contenta pas de cet enseignement, et, d’accord avec le goût qu’il a montré toute sa vie de voyager dans le but de s’instruire, et aussi suivant l’habitude des artistes de ce temps, il fit probablement un séjour dans les Pays-Bas, à Bruges même, pour étudier les procédés de la peinture à l’huile et la manière de Van Eyck, de Memling, très à la mode alors en France et en Italie. Il y réussit d’une manière très remarquable, ainsi qu’on peut en juger par le tableau dont nous allons parler.
Son voyage ne fut pas long, car on le trouve rentré à Lyon en 1483 ; il avait alors vingt ans ; s’il eût été un enfant de Paris, ainsi que le surnom de Jehan de Paris l’a fait supposer à quelques personnes, il se serait arrêté à Paris, où les commandes artistiques sont plus abondantes qu’en province. » (p. 17-18)
Après un timide bémol :
« Dans son Essai biographique sur Jehan Perreal, Lyon, 1864, M. Dufay suppose qu'un Claude Perreal, valet de chambre du roi Louis XI en 1472, dont parle le Père Colonia dans son Histoire littéraire de Lyon, tome II, est le père de notre artiste ; l’obscurité plane également sur la date précise de sa naissance, que l’on place généralement vers l’année 1463. » (p. 157), il revient au copié-collé : « Jehan Perreal laissa en mourant ce fils, nommé Claude comme son grand-père, né vers 1493, que nous venons de voir occupé à Dole aux « estudes » des lois et décrets, qui mourut vers 1538, et deux filles, auxquelles il enseigna son art et qui s'y montrèrent assez habiles pour être célébrées par Clément Marot. » (p. 159)
Jean Perreal dit Jehan de Paris, peintre et valet de chambre des rois Charles VIII, Louis XII et François Ier : recherches sur sa vie et son œuvre, Paris, Launette, 1885.
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1888
Pour Natalis Rondot : « Marot a dédié un rondeau aux amis et aux sœurs de feu Claude Perréal, Lyonnais ; c'est certainement de Jean Perréal qu'il a voulu parler. » (p. 15) et « Marot a voulu certainement parler de Jean Perréal. » (p. 58)
Conclusions : Claude Perréal n’existe pas ; notre Jean Perréal avait des sœurs peintres ; Marot (le père ou le fils ?) a célébré sa disparition en 1528 ou 1529.
Natalis Rondot, Les peintres de Lyon du quatorzième au dix-huitième siècle, Paris, Plon-Nourrit, 1888.
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1894
De Roger Peyre, Histoire générales des beaux-arts, Delagrave, 1894, p. 500-505, 518 et 520 :
« Cependant, si l’on en croit les témoignages contemporains, l’artiste français le plus considérable du temps semble avoir été Jean Perréal, fils d’un peintre du roi Louis XI, originaire de Lyon. Il eut l’honneur d’être célébré par Marot… »
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k63820831/f527.item.r=Perreal
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1973
Pierre Villey rétablit quelques vérités dans son Tableau chronologique des publications de Marot, Slatkine, 1973.
« L'autre pièce est le Rondeau aux amys et sœurs de feu Claude Perreal lyonnois (Jannet, Il, 143). Il est de tradition d'admettre que ce rondeau s'adresse aux amys et sœurs du fameux artiste Jean Perréal ou Jehan de Paris, et d'en rapporter la composition à l'année 1528 (1). En réalité, s'il nous entretenait de la mort de Jean Perréal, il serait au plus tôt de 1530 ainsi qu'on l'a récemment montré (2). Mais cette opinion me paraît peu probable. Il faut ignorer la place que tenait le prénom dans l'appellation au XVIe siècle pour croire que la substitution de Claude à Jehan, je ne dis pas, ait pu se produire, mais se soit propagée à travers tant d'éditions sans être jamais corrigée. Les éditions lyonnaises de Marot apparaîtront au lendemain de la mort de Jean Perréal, et elles seront nombreuses. Or dans toutes le nom de Claude est maintenu, même dans l'édition de 1538 qui a été revue et corrigée avec soin. Certainement c'est bien un Claude Perréal que Marot célèbre, sans doute quelque parent de Jean (3) ; et la date du rondeau nous est inconnue.
Au reste, une exception ou deux, si l'on en découvrait quelque jour, seraient sans importance. Quel que soit le terme de l'adolescence, ― achèvement de la trentième année, ou élévation à la charge de valet de chambre du roi, ou toute autre circonstance ― ce terme n'est en aucune manière une limite rigoureuse. » (p. 32-33)
Notes
(1) Cf. Renouvier, Jehan de Paris (Paris, Aubry, 1861, p. 26 et note de la page 27).
(2) Maitre Maurice Roy a fixé la mort de Jean Perréal à juin ou juillet 1530 sur la foi d'un acte de notoriété passé par devant notaire (séance des antiquaires de France, 15 décembre 1909).
(3) Plusieurs membres de la famille pouvaient très bien s'adonner à la peinture : d'après le texte même de Marot, les sœurs de Claude Perréal, qu'il soit ou non le même que Jean, étaient peintres, et l'une d'elles est, selon toute apparence, la Louise Perréal qu'Eustorg de Beaulieu célèbre dans les Divers rapports (édition de 1537, f° 64). Peut-être s’agit-il d'un fils de Jean, car nous savons qu’il avait un fils et deux filles (cf. Maulde La Claviere, Jean Perréal dit Jean de Paris, p. 46). On remarquera qu'aucune édition de Marot, à ma connaissance, ne donne à Claude Perréal le titre de valet de chambre du roi, dont sans doute on n'eût pas manqué d'honorer la mémoire de Jehan de Paris. M. Emile Picot a bien voulu me signaler qu'il a rencontré à la Bibliothèque Nationale (fond Moreau, 892 fr. 414) les noms de trois Perréal, Jean, Claude et Guillaume, nés à Vellessin, près Montbenoist.
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1980
Franz Josef Hausmann, dans son ouvrage Louis Meigret : humaniste et linguiste, Tübingen, Gunter Narr, 1980, permet d’y voir encore plus clair :
« La voie de Laurent Meigret nous mène à une autre famille lyonnaise qui semble avoir été en rapport avec les Meigret. C'est la famille des Perréal. Jean Perréal, appelé Jehan de Paris, bien qu'il ait passé une grande partie de sa vie à Lyon, né en 1463, est de la même génération que Antoine Meigret et Jean Marot dont il partage l'état de valet de chambre du roi à partir de 1498. Il est surtout célèbre comme peintre des rois Charles VIII, Louis XII et François ler (35). Tory se déclare son élève (36). Mais il est en outre "expert aux fortifications" et c'est surtout en 1512, lorsque Lyon, dénué de fortifications suffisantes, craint une attaque de la part des Suisses, que Perréal entre en scène comme "contrôleur des bâtiments" surveillant les nouvelles fortifications, les documents l'appellent désormais "contrerolleur Jehan de Paris". Son fils, Claude Perréal (1493-1538) est l'ami de Clément Marot (1495-1544), lequel est, comme nous savons, l'ami de Laurent Meigret. Mais ce qui rapproche définitivement les deux familles, c'est, après la mort de Jean Perréal (en 1528 ?), un document d'imposition de la "fille du dit de Paris, dame de Champeneux, pour sa grange de Meigret" (37). De quelque façon que ce soit, il semble bien qu'il y ait eu entre les Meigret et les Perréal un rapport de parenté dont il faudra se souvenir pour expliquer certaines caractéristiques de Louis Meigret. » (p. 11)
Notes :
35. Cf. BanceI, Perréal.
36. Tory, Champ fIeury, XLVI v°.
37. Bancel, Perréal, 160. Grange signifie ''l’ensemble des bâtiments et des terres formant une unité d'exploitation" (Cf. Gascon, Grand commerce, 847). Cf. aussi Audin/Vial, Dictionnaire s.v.., Perréal : "le 26 et 30 juillet 1506 il se présente à l’hôtel de Ville, demande pour Ant. Meygret, l'autorisation d'élever une terrasse sur une tour de la ville".
Continuons la lecture de ce livre au chapitre 5, Les arts libéraux, les sciences et l’art militaire, sous-chapitre 5.3, La peinture :
Il existe un autre art qui est également relié aux mathématiques et qui joue dans la pensée des humanistes un aussi grand rôle que la musique, c'est la peinture. Du Bellay compare le sens caché dans les vers de Ronsard à celui qu'il faut déceler dans les œuvres de Michel-Ange. (10) Pontus de Tyard entretient des relations avec le peintre Pierre Corneille (+ 1574) de Lyon, les maîtres de la peinture font partie de l'Académie de Baïf. Ce qui unit musique, art et poésie, c'est la recherche de l'harmonie, de la juste proportion, de la parfaite symétrie, du parfait équilibre.
La lignée d'artistes qui intéresse le biographe de Meigret est constituée de Jean Perréal (1463-1529) de Lyon, contemporain de Dürer, ami de Léonard de Vinci et portraitiste des rois de France, (11) de son élève Geoffroy Tory (1480-1533), traducteur, imprimeur, graveur et linguiste qu'on a pu appeler le "Dürer français" (12) et enfin des élèves de Tory (dont Mercure Jollat) qui signaient leurs œuvres d'une croix de lorraine (‡) en ajoutant ainsi un trait au T de leur maître. Auguste Bernard, le biographe de Tory, a trouvé cette croix dans deux des traductions de Meigret, celle de Dürer et celle de Robert Valturin, les deux livres étant richement pourvus de dessins. (13) Qu'on se souvienne des rapports de parenté que nous avons pu découvrir entre la famille des Meigret et celle des Perréal. (14) Il faudra encore se rappeler les nombreux points communs que nous avons déjà pu constater entre Meigret et Tory. (15) Car un autre vient s'y ajouter. Ces deux auteurs ont pour ainsi dire introduit la peinture dans la linguistique. Pourquoi le Champ fleury, ce livre énigmatique, est-il rempli de dessins du corps humain, dont un est fait par Perréal ? Parce que Tory, dans sa recherche d'orthotypographie, essaie de proportionner les lettres aux membres du corps humain. C'est là sa contribution, et qu'il comprend comme un début, à la création d'une linguistique du français. Meigret, qui poursuit l'œuvre orthographique et grammaticale de son maître, l'égale aussi quant à l'enthousiasme qu'il voue à la peinture. » (p. 44)
Notes :
10. Yates, Academies, 141n.
11. Cf. Bancel, Perréal.
12. Cf. Bernard, Tory et Mégret, Tory.
13. Bernard. Tory, 322 s., 358.
14. Cf. chap. 1.
15. Cf. chap. 2.1 et 3.
Poursuivons encore :
« Et si, maintenant, nous jetons un regard sur la famille Meigret, nous nous apercevons que, d'après les recherches d'Alexis François, Laurent Meigret était "capitaine" et ingénieur des fortifications de la ville de Genève. Il semble qu'il ait appris ce métier comme compagnon de Guillaume du Bellay. (36) Nous remarquons en outre que Jean Perréal dont nous avons souligné les rapports de parenté avec les Meigret, se distingue en 1512 comme contrôleur des nouvelles fortifications que la ville de Lyon fait ériger par crainte d'une attaque de la part des Suisses. (37) Louis Meigret étant très étroitement lié avec Laurent ― confère leur accusation en 1532 ―, une formation commune semble probable.
Si, après tout cela, il fallait encore des preuves pour rendre possible et vraisemblable l'affirmation de Blanchard, il suffirait de renvoyer le sceptique à tous ceux qui, comme Maigret, réunissaient deux activités qui, aujourd'hui, semblent s'exclure.
En effet, le métier militaire et les "bonnes lettres" allaient très bien de pair au seizième siècle. Symphorien Champier, savant célèbre, interrompt à l'âge de 37 ans ses études pour endosser la cotte de mailles (38). Et en 1555, Peletier adresse une postface du Dialogue à un certain Toumas Corbin qui lui a fait, en son absence, la première édition du Dialogue et dont il dit qu'il s'est entre temps rendu en Piémont "pour accompagner la profession littéraire de celle des armes". (39) (p. 55)
Notes :
34. Vial, Institutions consacre un chapitre au "Chevalier du guet et sa compagnie". Pasquier, Recherches, 683 nous apprend que guet est le vieux mot pour corps de garde.
35. Cf. Grammaire 57.19 : "mon compagnon à vision" ou Traité Biv v°s. : "Cet arbalétrier qui passe a frappé une passe d'une arbalète de passe".
36. François, Le magnifique, 18.
37. Bancel, Perréal 129 ss.
38. Allut, Champier, 19.
39. Peletier, Dialogue, 144.
Mais, à part l’ouvrage de Bancel de 1885, Hausmann ne donne pas ses sources pour justifier les dates de Claude Perréal.
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Alexandra Zvereva
Le site suivant ne donne pas ses sources :
http://www.portrait-renaissance.fr/Artistes/jean_perreal.html
« Peintre, portraitiste, dessinateur, miniaturiste, décorateur, Jean Perréal dit Jean de Paris fut vraisemblablement le fils du peintre Claude Perréal, qui avait travaillé pour Louis XI en 1474. »
L’adverbe « vraisemblablement », d’un emploi trop facile, est une arme redoutable pour répandre une erreur. Mais aucune référence pour asseoir la paternité et Louis XI.
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Ellen Delvallée, Poétiques de la filiation. Clément Marot et ses maîtres : Jean Marot, Jean Lemaire et Guillaume Cretin, thèse, 2017, p. 155-159.
https://theses.hal.science/tel-01692632/file/DELVALLEE_2017_archivage.pdf
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Maintenant, sur des bases assainies, je peux me livrer posément et fermement à la recherche de la création de ce nom de Perréal par lequel un homme jusque là nommé anonymement Jehan de Paris veut affirmer son identité. Un nom qu’il fabrique lui-même (ou sur une suggestion, même fortuite). Un nom qui le campe dans son siècle, dans sa ville, dans la cour royale, dans la liste des artistes de tous les siècles passés et à venir. Un nom à transmettre à ses filles et à ses fils.
Ce nom peut être segmenté en parties signifiantes : père réal et le voici fils de roi, réel ou imaginaire. Ou bien pair réal et le voilà l’égal d’un roi ou d’un fils de roi. Quand il sait la valeur des mots espagnols, il veut devenir, il devient perro real, chien royal. Peut-être est-ce ainsi qu’il se voit et qu’il se peint dans ses rêves d’ambition de peintre. Il sera le plus grand, le plus fidèle : le chien, près du souverain ou de la souveraine, de nom et de corps. Chien de cour royale, quel beau métier, quelle position honorifique, quel brillant avenir !
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