Le nom, la senefiance de l’être
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" La fonction première du nom propre est sexuelle ; il sert à symboliser le phallus : le garçon qui prend le nom de son père peut prétendre posséder la puissance phallique au même titre que lui. "
Gérard Pommier, L'Ordre sexuel, Aubier, 1989
" Etre mort, signifie au moins ceci qu'aucun maléfice ou bénéfice, calculé ou non, ne revient plus au porteur du nom mais seulement au nom, en quoi le nom, qui n'est pas le porteur, est toujours a priori un nom de mort. Ce qui revient au nom ne revient jamais à du vivant, rien ne revient à du vivant. "
Jacques Derrida, Otobiographies. L'enseignement de Nietzsche et la politique du nom propre, 1984, Paris, Galilée, p. 44
Dans les écrits du Moyen Âge, fables et romans courtois, le nom est le symbole, la senefiance de l’être. Le nom propre donné (de Paris) est impropre pour un peintre reconnu. S’il n’y a qu’un seul Henri de Vulcop (ou Wilcop, Wilcap, Wulcob, originaire de Vuilkop aux environs d'Utrecht) en France (1), si Léonard de Vinci porte le nom de son père et n’a pas à le changer (2), il y a en France, et à Lyon même, plusieurs Jean de Paris.
Plusieurs solutions se présentent :
1. Perreal est son nom de naissance, celui de son père. De son temps, il s’écrivait sans accent sur le second « e ». La transmission de son prénom Jehan permet au père d'inscrire son enfant dans sa famille et sa parenté. Mais pourquoi ne pas l’avoir conservé en ses premières années d’artiste pour lui préférer celui qu’on lui a donné dans le métier, Jehan de Paris ? En ancien français, l’adjectif « pereal » signifie « du côté du père, paternel » (3 et 4).
Qui est le « père réel » de Jehan de Paris ? Ce père (nommé Perreal), l’a-t-il connu ? Vivait-il à la maison ? Était-il décédé, de maladie, de brigandage, sur les chemins de pèlerinage, à la guerre ? Jacques Le Lieur écrit dans son épître : « Congnu aussi que estois privé de père. »
2. Ce nom paternel (s’il existe), il peut, encore enfant ou adolescent, le segmenter en parties signifiantes :
2.1. pere real, et le voici fils de roi, réel ou imaginaire. « Chaque enfant a toujours deux pères, celui qu’il s’invente et celui qu’il adopte, qui est d’ailleurs aussi en général le géniteur (5). »
2.2. Ou bien pair real, et le voici l’égal d’un roi ou d’un fils de roi.
2.3. Dans ce cas, cette signification d’égalité peut aussi s’écrire « per » qui signifie « pareil, semblable, égal » (6). Et le nom « Per real » s’écrit tout naturellement.
3. Ou bien Perreal est un nom qu’il s’est inventé et attribué audacieusement vers 1508-1509. Comme ces enfants abandonnés qui s’imaginent enfants de roi ou de reine.
Le changement de nom est permis par le Corpus juris civilis ou Code de Justinien de 528-533 et par les juristes depuis Bartole (1313-1356) et Balde (1327-1400).
Ajouter Perreal à ce nom d’origine mais conserver de Paris pour que chacune et chacun fassent le rattachement du nouveau à l’ancien et montrer qu’il arrive de Paris, ville de 150 000 à 220 000 habitants en 1500.
Un peintre nommé Jehan de Paris ne peut-il pas s'être créé un nom qui le singularise et l'immortalise ?
Création à partir de cette "signature canine et hispanisante". A l'image d'un Petrus Christus qui, chaque fois qu'il signait ses œuvres de son nom (qui sent le "fabriqué") écrivait cette phrase : le Christ est la Pierre Philosophale ! (il y aurait certainement à lire certains de ses tableaux dans cette optique-là).
Une formule maçonnique : " répandre la lumière et rassembler ce qui est épars " comme le fait La Chasse à la licorne encyclopédique c'est " retrouver la Parole Perdue " qui est " n'est autre, pour les adeptes, que le véritable nom du " Grand ArchitectePour lire la partie de ce site consacrée à Petrus Christus : cliquer sur ce lien.
Pour sortir de l’anonymat et abandonner des origines obscures, sans s’approprier un nom connu, en homme libre, un peintre nommé Jehan de Paris ne peut-il pas se créer un nom qui le singularise et l'immortalise ? Un nom qui apparaît comme une sorte de surnom, à coller sur le nom, Jean Perreal de Paris, entre le prénom et le nom, qui vienne à la place du nom, qui vaille plus que ce de Paris et ses foules anonymes, qui proclame ce qu’il vaut réellement, qui dise quand il le dit ou l’écrit ce qu’il est vraiment, ce qu’il désire plus que tout être, à ses yeux et à ceux de toute la communauté, être enfin un être nommable, reconnaissable, reconnu.
Dans ses diverses orthographes selon les époques et les auteurs : surnum, sornom, sourenom, sournon, sousnom, le surnom, ajouté au nom de baptême, distingue un individu par un trait caractéristique de sa vie ou de sa personne, avec pour le cas de notre artiste, une aura de renom, de réputation, avant de devenir très souvent le patronyme héréditaire.
Dans son épître rimée en réponse à celle de Jean Le Lieur, il précise : « Jehan est mon nom, mon surnom Perreal », à l’instar de l’anglais où le prénom est the first name, le premier nom donné à la naissance (the christian name) ; et le nom est the surname ou the last name, le dernier nom, le nom de famille.Le nom Perréal semble apparaître lorsqu’il entre en relation avec Marguerite d’Autriche, régente des Pays-Bas, qui le nomme peintre et valet de chambre le 5 juillet 1510. Dans une lettre adressée à Marguerite d'Autriche, datée de Lyon, le 9 novembre 1509, avant même sa nomination, tout au début de l'affaire du sanctuaire de Brou, Perréal signe, ainsi que dans les six lettres suivantes, « De vostre tres humble et tres obeissent serviteur, Jehan Perréal de Paris, paintre du Roy » et non plus comme avant "Jean de Paris" ou "Jehan de Paris".
Pierre Pradel le signale : « C'est d'ailleurs, à notre connaissance, au cours de cette période 1509-1511 qu'apparaît dans les textes le patronyme de l'artiste. » Il ajoute : « Notamment dans les écrits de Lemaire de Belges : « vir præclarus Johannes Perrealis cubicularius regius » (lettre à Corneille Agrippa, datée de Dôle, 1509) ; « maistre Jean de Perréal de Paris » (Légende des Vénitiens, même date) (7).
Est-ce une façon habile pour lui de sortir du cercle royal français (« de Paris, peintre ordinaire du roi ») et de « s’établir » dans la cour de Malines en donnant à Marguerite d’Autriche le titre de « real », se disant « vostre très humble et très obéissent serviteur », fidèle comme un perro ? Être identifiable pour être connu, reconnu. Être si possible un grand personnage. Pierre Pradel parle « de la vanité de Perréal et de son goût des titres et des honneurs ».
Ce nom qu’il se donne, Perreal, certes le nomme, mais aussi le surnomme, puisque son nom habituel pour toutes et tous, est Jehan de Paris, celui par lequel il sera encore nommé en 1529 par les autorités de la ville de Lyon, de quel appel intérieur, de quelle demande familiale ou corporative, de quelle promesse de gloire est-il venu ?
Il me semble que Jehan de Paris n'a pas créé son nouveau nom (Perréal) avec une intention sacrée : magique ou religieuse (le baptême chrétien rappelle comment opéraient les Antiques en sollicitant l'accord des dieux pour l'octroi du nom dans un souci de réincarnation). S'il n'est pas 'parental' (sauf si Jehan de Paris est fils caché d'une reine ou d'un roi), ce choix est certainement affectif ("j'aime et j'admire mon souverain, je lui suis reconnaissant de ses bienfaits à mon égard"), voire tout simplement qualificatif ("je suis le peintre du roi, son compagnon le plus fidèle").
4- Quand il sait la valeur des mots espagnols, il devient perro real, chien royal. Peut-être est-ce ainsi qu’il se voit et qu’il se peint dans ses rêves d’ambition. Il sera peintre. Le plus grand, le plus fidèle : le chien près du souverain ou de la souveraine sera et son nom et son corps. Chien de cour royale, quel beau métier, quelle position honorifique, quel brillant avenir ! Il se représente ainsi dans ses œuvres tissées. Et que voit-il quand il se regarde au miroir ? Un chien ? Léonard de Vinci, reprenant l’adage attribué à Cosme de Médicis dit Cosme l’Ancien, a dû le prévenir : « Ogni pittore se dipinge se stesso – tout peintre se peint lui-même. »
1509, c’est l’année où Corneille Agrippa revient d’Espagne ; il vient d’y passer l’année 1508, avec un Italien nommé Landulfus, et demeure quelque temps à Lyon, l’occasion peut-être de rencontrer et sympathiser avec Jehan de Paris… et lui donner un nouveau nom. Peut-on penser à Charles de Bovelles qui, en 1506, est en voyage en Espagne pour rendre visite au cardinal Ximenès, alors régent de Castille, nommé archevêque de Tolède en 1507 ?
Entre 1483 et 1515, trois artistes espagnols ont travaillé à Lyon : Jean l’Espagnol et Pierre l’Espagnol seulement un peu plus d’une semaine pour la seconde entrée de Charles VIII et d’Anne de Bretagne en mars 1494, Jacques le Catalan peut-être plus longtemps. Jehan de Paris les a rencontrés, leur a parlé ; peut-être l’un d’eux l’a-t-il surnommé « perro » pour son attachement au roi dont il était le peintre officiel (8 et 9). Ovide, dans ses Métamorphoses, donne des exemples de noms propres qui devinrent commun : Écho, Hyacinthe, Narcisse, Perdrix. Jean Perréal pourrait avouer : « Je suis le fils secret du chien. » Son changement de nom l’investit d’un pouvoir symbolique nouveau.
Notre artiste a tout au long de sa vie conservé l’expression « de Paris » qui lui était son premier nom au sens moderne, comme il en a été pour « Jehan » son prénom. La ville d’une naissance possible et/ou d’une formation professionnelle nécessaire lui a été un élément fixe qui le tienne ''debout'' dans un monde dangereux et en mutation. Son ''surnom'', Perreal », lui est ''venu'' sur le tard, au mitan de sa vie, quand le sol s’était solidifié sous ses pieds. « Perreal » était la part de son identité qui lui manquait, cette part dont la fixité, l’invariance, lui permettaient d’être enfin reconnu. Et de pouvoir enfin signer ses œuvres.
Par une action d’antonomase périphrastique (nom : « perro » + adjectif : « real »), l’artiste lyonnais Jehan de Paris désire (son seul désir ?) s’identifier et être identifié sans équivoque, tout en exprimant la quintessence de son individualité. « Jehan Perreal » expose (au moins à ses yeux et à ceux de son entourage familial, curial et professionnel) ses qualités morales reconnues par deux rois, deux reines et une princesse régente, son action aux résultats dignes d’un « second Zeusis ou Apelles en paincture ». Ainsi, je le pense, est concrétisée la rupture identitaire par processus antonomasique. L’ancienne expression « de Paris » ne me semble conservé que pour rappeler les œuvres déjà créées sous ce nom (qui n’en était pas un !).
(1) Henri de Vulcop, peintre enlumineur originaire d'Utrecht, au service successivement de la reine Marie d'Anjou à Chinon et de son second fils Charles de France à Bourges, où il mourut en 1479.
(2) Par tradition, la famille de Léonard, Da Vinci, écrit « Da » avec un D majuscule pour distinguer son patronyme de la simple mention du village d’origine. Les documents d’archives montrent que Léonard est toujours appelé « di ser Piero Da Vinci », c’est-à-dire fils de Piero et à vingt ans il sera inscrit sous ce nom sur le registre de la Compagnia di San Luca comme peintre de profession. Da Vinci ne signifie pas qu’il est natif de ce village.
(3) Frédéric Godefroy, Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle, donne pour exemple : « Ce jeune roy doncques, ainsi meu en la vengance de son dit pereal oncle… ».
(4) Dans les œuvres de Chrétien de Troyes (v. 1130-1180/1190), emploi des termes roial, real, roial, real, (10 occurrences) : palés real (palais royal) ; paveillon real (pavillon royal) ; cort real (cour royale) ; li real (le roi). Dictionnaire électronique de Chrétien de Troyes.
(5) Gérard Pommier, L'Ordre sexuel, p. 41.
(6) Pierre Sala, dans Le Chevalier au lion, emploie le mot « per » dans le sens de « pareil » aux vers 1788-1789 : « Messire Keux, qui n’avoit per / En se monde de mocquerie » L’expression « per a per » signifie "d'égal à égal, à force égale" ; Sala l’emploie au vers 2675 dans le sens de « corps à corps » : « Car quant ilz furent per a per, / Plus remede n’eust d’eschapper. »
« Qui furent jamais faictz ne esliz / Par les poëtes, per ou no per. » (« de toute façon, d’une façon ou d’une autre » ; f. 32r, vers 75-76) : La Nef des folles.
« Per » peut encore s’écrire « peir », « paire », « par », « pare », « pier ».(7) Pierre Pradel, « Les autographes de Jean Perréal », Bibliothèque de l'École des Chartes, 1963, t. 121, p. 132-186 et note p. 147.
(8) Natalis Rondot, Les peintres de Lyon du quatorzième au dix-huitième siècle, Paris, Plon, 1888.
(9) Tania Lévy, « Flamands et Espagnols : les peintres étrangers à Lyon au temps de Charles VIII et de Louis XII », La France et l’Europe autour de 1500, p. 169-177.
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