Une crise existentielle
au mitan de la vie

 

 

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Regardons ces trois images extraites de La Chasse à la licorne des Cloisters.

Reconnaissons notre artiste encore sous l’apparence de cet homme marchant en deçà de la rivière, sans regard vers la Passion qui se déroule sur l’autre rive. Après un long cheminement tant extérieur qu’intérieur, il parvient au but de sa quête. Chacun d'entre nous est, comme pèlerin, toujours à la quête.

Dans sa Complainte de Nature à l'Alchimiste errant de 1516, Jean Perréal affirme son rejet de l’alchimie opérative, occupation des spagyristes et des souffleurs qui tentent vainement de produire de l'or en voulant transmuer les métaux ; il montre sa préférence pour l’alchimie spéculative, la seule voie raisonnable de l’Art royal : le vrai Philosophe alchimiste ne fréquente pas le laboratoire et les fourneaux, mais les livres et la réflexion car la Pierre Philosophale tant recherchée est en soi. Telle est pour lui la Voie royale pour réintégrer l’être humain dans sa dignité primordiale. Cette recherche s’exprime dans la symbolique alchimique.

Le cheminement du personnage, seul sur la rive au premier plan, est à mon sens la représentation du processus d'individuation ou processus de devenir de la personnalité d'un être humain dans l'isolement le plus complet. Son regard levé et les traits de son visage dénotent un état d'extase propice aux sollicitations de l'inconscient.

On peut penser, en suivant Carl Gustav Jung, que notre artiste a pu connaître une crise existentielle du milieu de vie, entre trente-cinq et quarante-cinq ans environ. Né vers 1460, mort en 1530, Perréal aura vécu environ 70 ans. Cette « crise » se situerait vers 1495-1505. Son processus d’individuation, « long travail de maturation psychologique, à travers un dialogue entre le conscient et l’inconscient, qui permet de devenir un individu singulier » au cours duquel l’épanouissement du Moi doit se métamorphoser en mûrissement du Soi, « à travers ses quatre grandes dimensions : le Soi, ses langages (symboles, archétypes, images, mythes), ses médiateurs (rêves, imagination active, rituels, synchronicités) et le cheminement qui conduit à la complétude de l’être (démasquer la persona, intégrer l’animus et l’anima, traverser son ombre et réconcilier les contraires). » pourrait alors correspondre avec la conception de La Chasse à la licorne où tout le processus indiqué ci-dessus est ouvertement représenté dans la suite des tapisseries.

 

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Sa quête de la Connaissance, de la réalisation de son Soi, de la Totalité de son être, dans l'union des contraires (la conjonctio oppositorum), se clôt à la tapisserie 6 quand il rencontre enfin le couple royal. Le couple animus-anima est uni dans une hiérogamie amoureuse active et offre à nos yeux la conjonctio oppositorum, condition de la réalisation du Soi. Le couple royal est à regarder comme l'Androgyne primordial.

 

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Il est possible de penser que le couple de chiens qui accompagnent le pèlerin dans sa quête d'individuation est formé d'une femelle et d'un mâle (comme le couple royal). L’un d’eux, signe d'une résurrection, est manifestement en érection dans cette dernière scène, preuve me semble-t-il que ce pèlerin est devenu un Homme véritable.

 

 

Ainsi se trouvent réunis l'anima et l'animus, en bonne harmonie (l'anima étant la conciliatrice des opposés). Ils représentent la plénitude hermaphrodite du Soi, la totalité du Soi, sous son aspect féminin-masculin.

Se sentant relié au cosmos, Perréal dessine le zodiaque de la tapisserie où la licorne figure seule au centre de son enclos, en état de quasi lévitation.

 

 

 

 

Selon une étude britannique publiée le 25 novembre 2025 dans la revue Nature Communications, le cerveau évoluerait en cinq phases distinctes au cours de notre vie, avec des moments charnières, des points de bascule à 9 ans, 32 ans, 66 ans et 83 ans.

Tout d'abord l'enfance (de la naissance à 9 ans), puis l'adolescence (de 9 ans à 32 ans), l'âge adulte (de 32 ans à 66 ans), le début de la vieillesse (de 66 ans à 83 ans), avant de basculer dans la grande vieillesse. « Le cerveau se reconfigure tout au long de la vie. Il renforce et affaiblit en permanence ses connexions, ce n'est pas un schéma stable. Il existe des fluctuations et des phases de réorganisation », explique Alexa Mousley, chercheuse à l'université de Cambridge (Royaume-Uni), coautrice de l'étude.

« Our early 30s see the brain's neural wiring shift into adult mode. This is the longest era, which lasts over three decades. – Au début de la trentaine, le câblage neuronal du cerveau passe en mode adulte. Cette période, la plus longue, s'étend sur plus de trois décennies. »

https://www.msn.com/en-us/science/general/scientists-identify-five-structural-eras-of-the-human-brain-over-a-lifetime/ar-AA1R6Aaz

https://www.nature.com/articles/s41467-025-65974-8

Je fais le rapprochement des résultats de cette recherche avec l’intuition de Carl Gustav Jung, la crise existentielle du milieu de vie, qu’a connue à mon avis Jean Perréal entre trente-cinq et quarante-cinq ans environ, dans le processus d’individuation.

Une hypothèse que validerait la science quelques dizaines d’années plus tard !

 

 

Alain Quéruel, Histoire de l’alchimie, Trajectoire éd., 2009 ; L’alchimie, Eyrolles, 2013.

Frédéric Lenoir, Jung. Un voyage vers soi, Albin Michel, 2021, p. 160 et 206.

Carl Gustav Jung, Psychologie et Alchimie, Buchet-Chastel, 1970 et Mysterium conjunctionis, 2 tomes, Albin Michel, 1980