L’œil du Créateur Jean Perréal
Le Toucher / La Tente

On rencontrerait ainsi, dans le tableau, l'objet secret qu'il n'est pas rare d'appréhender au cœur d'une œuvre qui s'offre apparemment sans mystère. Cet objet secret vient dédoubler l'illusion esthétique, image même du mystère, image de la fascination subie.
Guy Rosolato

Regardons-la bien, cette forme verticale distendue au sommet de la tente.
C'est bien un élément du tissage originel. Ce détail a bien été dessiné, accepté et tissé en même temps que le reste de cette tapisserie. Il ne s'agit en aucun cas d'une détérioration de cette zone, ni d'une réparation intempestive faite dans les années d'errance de la tenture.
L'examen de cette zone, recto et verso, prouve que cette forme informe est présente au sommet de la tente depuis son début.
Quelle forme y voyez-vous ?
Pour ma part, j'y vois un œil déformé. « Ce n’est pas seulement un point plus clair dans la tapisserie. C'est un œil, c'est sûr » m’assure Titta qui connaît bien les tapisseries de La Dame.


Celui que j'ai retrouvé dans les dessins de Léonard de Vinci.
Jurgis Baltrusaitis nomme les anamorphoses : " perspectives dépravées " et il donne le folio 35v du Codex Atlanticus de Léonard de Vinci pour incunable de l'anamorphose.

anamorphoses de Léonard de Vinci
1485 - Codex Atlanticus, fol. 35v.
Sur ce folio : un visage d'enfant et un œil déformés par élongation horizontale.
En haut, un œil " normal " et trois lignes de chiffres.
En bas, un texte sans rapport avec les dessins.
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Un œil dans un triangle ?

Ai-je trop d’imagination ? Pourquoi est-ce que je fouille sans cesse du regard ce qui m’est donné de voir ? Chercherais-je le Père ?
L’ai-je trouvé dans le sommet de la tente, dans cette forme me semble-t-il triangulaire, en son centre exact ?
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L'œil de Louis XII
Si oui, à qui appartient cet œil ? Là-haut, difficile à percevoir, très, puisque depuis 1882 que La Dame est à Cluny, personne, personne ne l’a remarqué ! Et pourtant que de regards l’ont regardé, des visiteuses et des visiteurs par milliers, des spécialistes en grand nombre qui auraient tout vu…
Je déploie mon jeu de cartes :
• un roi décédé le 1er janvier 1515
• une reine cloîtrée à Cluny en janvier et février 1515
• elle doit repartir en Angleterre car elle n’est pas enceinte du défunt roi
• elle rend les bijoux qui appartiennent désormais à la nouvelle reine qui les reçoit avec bonheur
• un lion (Thomas Wolsey ; regardez sa tonsure) et une licorne (François Ier, tout à sa joie) écartent les pans de la tente
• comme le désir écarte les lèvres et raidit le membre
Osons maintenant une interprétation très très osée !
Du haut du ciel où il réside désormais, l’œil de Louis XII regarde l’acte qu’il n’a pas pu accomplir pour que Mary Tudor lui « donne » le dauphin tant espéré. Il n’a pu être ce sexe érigé que la silhouette ithyphallique de Mary dessine, sexe qui aurait pu franchir le seuil du vagin que les lèvres ouvertes invitent à connaître, sexe qui aurait pu propulser sa semence que je vous devine à trouver.


Comprenons dès lors que les bijoux qui passent de Mary à Claude de France, du centre de Mary au « coffret » de Claude, sont cette semence qui fera de Claude la mère de sept enfants dans ses courtes années à venir.
L'œil royal anamorphosé, qu’une fleur de lys touche, regarde, en secret de toutes et de tous, ce qu'il n'a pas pu accomplir.
Un roi qui regarde sans pouvoir agir, c'est aussi une image du pouvoir impuissant face au désir.
L'œil du roi impuissant regarde l'acte qu'il n'a pas accompli, représenté dans une cohérence anatomique féminine et masculine totale et parfaite, sous ses propres emblèmes royaux, les lys, depuis Clovis.
L'ambiguïté formelle est le dispositif même du secret. Cette tapisserie est-elle un chef-d'œuvre d'insolence cryptée ?
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L'œil du dieu chrétien

Double lecture
théologique et politique
Montons encore plus haut dans la hiérarchie !
Le roi très chrétien est le lieutenant de Dieu en son royaume.
La souveraineté est une extension de la volonté divine.
La fleur de lys centrale touche cet œil, situé juste au-dessus du mot SЄVL. La fleur de lys – symbole de la monarchie française, symbole marial, symbole de Mary elle-même – touche physiquement l'œil de Dieu.
Ce détail capital est une image de la monarchie de droit divin d'une précision théologique absolue.
L'œil de Dieu surveille la scène ; mais cet œil est aussi Louis XII. Perréal superpose :
C'est une image théologiquement audacieuse, presque blasphématoire, d'identifier le roi à Dieu précisément dans une scène de désir inaccompli.
Perréal jouerait-il avec le feu, se sentant protégé par le cryptage même de l'image.
Ce triangle œillé, cet œil dans un triangle équilatéral, deviendra très vite un symbole planétaire de la Trinité chrétienne.

Jacopo da Pontormo - Repas à Emmaüs
1525 - Florence - Les Offices
L'œil de Dieu dans le triangle est, pour Antoine Le Viste et Jean Perréal, chrétiens tous deux, une affirmation pleinement orthodoxe de la vision politique et théologique catholique traditionnelle.
La monarchie de droit divin, le roi image du dieu chrétien sur terre, le pouvoir temporel sanctifié par le pouvoir spirituel.
Antoine II commande une image parfaitement chrétienne, mais en surface.
Perréal glisse dans cette commande une iconographie érotique et anatomique cryptée, que son commanditaire et ses proches ne voient peut-être pas.
Ou qu'Antoine voit, et accepte, parce que le cryptage est suffisamment profond.
Perréal a-t-il déposé ici ses phantasmes de la scène primitive ?
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La sexualité dans La Dame à la licorne
Le contresens classique
On prend des airs complices et polissons devant la tapisserie faussement nommée Le Toucher (que je nomme Pavie). Pensez ! La licorne y caresse la corne de la licorne ! Quel érotisme ! Quel encanaillement !
Ils ne voient pas la tente-vagin mais voit la masturbation ! C'est d'une ironie absolument savoureuse et révélatrice.
Pourquoi n’avoir pas regardé la tapisserie avec rigueur en place de reproduire un lieu commun sans vérifier ? Naïveté et grivoiserie anachroniques ! En 1525, l’heure n’était aux grivoiseries !
La véritable érotique de la tenture n'est pas dans ce geste mal lu.
Elle est cachée, cryptée, dans La Vue et Le Toucher/La Tente. Perréal l’espiègle a mis l'érotique là où personne ne regarderait ; et certaines et certains ont cherché l'érotique là où elle n'est pas. Il a réussi son cryptage au-delà de toute espérance. Il a orienté les regards naïfs vers le mauvais endroit, et cela dure depuis 1882.
Ils voient de l'obscène là où il y a drame et dignité. Et ils ne voient pas l'obscène là où Perréal l'a glissé avec génie. Pourtant, il avait prévenus : mon seul desir.
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L'œil du désir
Cette forme ovale bleue est simultanément :
Le désir en tant que tel est un œil : il regarde sans pouvoir toucher. Toujours en écart de son objet.
https://www.tapisseries-damelicorne-huntunicorn.com/VERSION%20LONGUE/13c-%20la%20tente%203.htm
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Antotopan !


Ainsi ces deux dessins rencontrés au cours d'une balade avec Howard Comeau, à Tours, à la rencontre de la rue des Capucins et de la rue Losserand, tracés à l'automne 2007 par une fillette "amoureuse" de Toto qui me fit nommer le dessin de l'œil en toto pan.
"Résidu archaïque" dirait Sigmund Freud, "Archétype" ou "image primordiale" dirait Carl Gustav Jung, (uniquement quand "les archétypes sont à la fois des images et des émotions"), car où diantre cette fillette a-t-elle été cherché les détails de son œuvre à la craie sur cette voie asphaltée ?
Un cercle, deux triangles en étoile, un hexagone, un œil, deux fois douze cils, rayons solaires qui fouillent l'espace.
Message sur la chaussée que la pluie a trop vite effacé. Quels signes Toto y a-t-il lus si ses pas l'ont mené là ? Lui, le roi à la recherche d'une reine qui l'a déjà nommé au vu et au su de tous.
Howard et moi, pèlerins en quête d'absolu, étions là, comme notre ami ancien, ce pèlerin de La Chasse des Cloisters qui parvient enfin devant la reine et le roi accolés qui l'attendent au pied du château.
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Le Toucher-La Tente est à mes yeux la tapisserie qui condense l’essentiel du « message » de l’artiste (en dehors du commanditaire) par l’intermédiaire de trois éléments (cachés mais si voyants) fondamentaux pour lui :
• l’œil (soit la divinité en son triangle)
• le P barré (soit Perreal, son nom, sa signature)
• le coït (la scène primitive, d’où viens-je ?)
Soit le Sujet sous le regard de Dieu et de l’Inconscient. C’est-à-dire : la seconde topique de Freud : Ça – Moi – Surmoi.
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Et nous ?
Œil allégorique : œil phallique. Le nôtre.
Spectateurs-voyeurs nous-mêmes, désormais, nous qui savons… Et acteurs, dans la jouissance de nos ébats. Saisis par ces regards multiples (l'œil, le chien…) qui nous contraignent à entrer dans la péripétie narrée par la tapisserie.
Et dès lors, sachant la présence de cet œil, quelle que soit sa fonction assignée par le peintre, je ne peux que regarder autrement cette tapisserie et même l'ensemble de la tenture.

Placé au centre de la rotonde du musée de Cluny, où je me trouvais souvent, en son iris, j’étais sous la coupe de l'autre iris, celui de cet œil qui ne me quittait pas d'un pas. Il en est de même au sein de la nouvelle salle.
Où est le point aveugle, celui d'où il ne me verrait point. Cette chaise où s'assied l'agente ou l'agent de surveillance qui me poursuit aussi de son regard, en cas où, moi aussi, je voudrais toucher Mary ?
L'œil de la tente m'invite au dialogue, visuel puis oral. Je suis spectateur-lecteur, regardant-lisant. Je m'empare de ce regard puis du discours de l'Autre : son désir devient le mien puisqu'il était de tout temps et en tout lieu le mien, étant celui de tout homme. Comme Mary est toute femme.
Pas de verbe, pas de temporalité. Mon seul desir, message éternel, omniprésent. Toujours déjà déchiffré car toujours déjà en moi, en chaque être. Mon seul desir à lire et à voir comme suit : moi, je suis phallus.
La lecture de ces trois mots et leur déchiffrement est l'enjeu de l'ensemble des tapisseries. Voici mon seul désir, vois ici mon seul désir, (l'œil) voit ici mon seul désir. Quel est le verbe qui manque ? Être, voir, exaucer ?

Le Toucher-La Tente, comme tout tableau,
offre à mon œil ce que je viens voir,
ou ce que je désire le plus au monde voir.
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