Jean Perréal
sous le regard de René Girard

Hypothèse
Dans La Chasse à la licorne, Jean Perréal me paraît faire une lecture anticipée de la théorie victimaire, en montrant la nature contre sacrificielle des Évangiles dans lesquelles l’épisode victimaire est narré du point de vue de la victime et le mécanisme sous-jacent est rendu lisible.
1- Passion dans La Chasse à la licorne
La tenture est un livre muet – comme Notre-Dame de Paris selon les alchimistes – qui dit en images ce que René Girard formulera cinq siècles plus tard en concepts : la violence fondatrice du monde, révélée et dénoncée par la victime innocente qui accepte de la subir pour la rendre visible.
C'est précisément la violence unanime du mécanisme victimaire que Girard identifie et que la tenture met en scène pour la révéler, pas pour la glorifier.
Les évangélistes comprennent et soulignent la radicale nouveauté du regard qu’ils portent sur le processus victimaire : les faits rapportés montrent que Jésus a été victime d’une persécution qui a rassemblé tous les groupes de la société (disciples compris dans une certaine mesure) ; que la foule est devenue l’acteur dominant à un moment du drame, que l’unanimité l’a rendue inconsciente (« Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font. » Luc 23:34) et que la rationalité collective sous-jacente est celle de tous les processus victimaires/sacrificiels.
Avec les Évangiles, c'est en toute clarté que sont dévoilées ces « choses cachées depuis la fondation du monde » : la fondation de l'ordre du monde sur le meurtre, décrit dans toute sa cruauté et sa violence dans le récit de la Passion. La révélation est d'autant plus claire que le texte entier est un savoir sur le désir et la violence, depuis la métaphore du serpent allumant le désir d'Ève dans l’Éden jusqu'à la force prodigieuse du mimétisme qui entraîne le reniement de Pierre au moment de la Passion.
Toutes les citations des Évangiles sont de la Bible de Louis Segond.
René Girard
Des choses cachées depuis la fondation du monde
« La passion
Jésus nous est présenté comme la victime innocente d'une collectivité en crise qui, temporairement au moins, se ressoude contre lui. Tous les groupes et même tous les individus mêlés à la vie et au procès de Jésus finissent par donner leur adhésion explicite ou implicite à cette mort : la foule de Jérusalem les autorités religieuses juives, les autorités politiques romaines et même les disciples, puisque ceux qui ne trahissent pas ou ne renient pas activement Jésus s'enfuient ou restent passifs.
Et cette foule, il faut le noter, est celle-là même qui, peu de jours auparavant, avait accueilli Jésus avec enthousiasme. Elle se retourne comme un seul homme et exige sa mort avec une insistance qui relève au moins en partie de l'entraînement collectif irrationnel puisque rien, entre-temps, n'est intervenu pour justifier ce changement d'attitude.
[…]
… la décision de faire mourir Jésus est d'abord celle de la foule, ce qui assimile la crucifixion non à un sacrifice rituel mais comme dans le cas du Serviteur, au processus que je situe à l'origine de tous les rituels et de tout le religieux.
[…]
C'est bien parce qu'elle reproduit l'événement fondateur de tous les rites que la Passion s'apparente à tous les rites de la planète. Il n’y a pas un incident qu'on ne retrouve dans des exemples innombrables, du procès joué d'avance à la dérision de la foule, aux honneurs grotesques et à un certain rôle du hasard qui joue ici, non dans le choix de la victime, mais dans la façon dont on dispose de ses vêtements : le tirage au sort. Finalement, c'est le supplice infamant en dehors de la cité sainte pour ne pas contaminer celle-ci.
[…]
Pour que le texte évangélique soit mythique au sens défini plus haut, il lui faudrait ignorer le caractère arbitraire et injuste de la violence exercée contre Jésus. Il est clair au contraire que la passion est présentée comme une injustice criante. Comme tous les faits importants, celui-ci est souligné par une citation de l'Ancien Testament appliquée à Jésus : « Ils m'ont haï sans raison. » Loin de prendre la violence collective à son compte, le texte la rejette sur les vrais responsables, ou, pour employer l'expression des Malédictions elles-mêmes, il fait retomber cette violence sur la tête de ceux à qui elle appartient. « En vérité, je vous le dis, tout cela va retomber sur cette génération. »
[…]
Il faut lier étroitement la révélation verbale du meurtre fondateur à la révélation en actes, la répétition de ce meurtre contre celui qui le révèle et dont tout le monde se refuse à entendre le message. Dans la perspective évangélique, la révélation en paroles suscite tout de suite une volonté collective de faire le silence qui se concrétise sous la forme du meurtre collectif, qui reproduit en d'autres termes le mécanisme fondateur et qui confirme, de ce fait, la parole qu'elle s'efforce d'étouffer. La révélation ne fait qu'un avec l'opposition violente à toute révélation puisque c'est cette violence menteuse et source de tout mensonge qu'il s'agit d'abord de révéler. » (p. 189-193)
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2- La coalition unanime

Luc 11:52 Malheur à vous, légistes, parce que vous avez enlevé la clef de la science ! Vous-mêmes n'êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés !
René Girard :
« Jésus est là pour remettre aux hommes cette clef. Dans la perspective évangélique, la passion est d'abord la conséquence d'une révélation intolérable pour ses auditeurs, mais elle est aussi, et plus essentiellement encore, la vérification en actes de cette même révélation. C'est pour ne pas entendre ce que proclame Jésus que ses auditeurs se mettent d'accord pour se défaire de lui, confirmant par là l'exactitude prophétique des "malédictions contre les Pharisiens". C'est pour expulser la vérité au sujet de la violence qu'on se confie à la violence. (p. 189)
[...]
« Jésus est la cause directe mais involontaire des divisions et des dissensions que son message ne peut manquer de provoquer, en raison de l'incompréhension quasi universelle, mais il est bien évident que toute son action est orientée vers la non-violence et qu'aucune action plus efficace ne saurait se concevoir. » (p. 229)
Matthieu 27:20 « Les principaux sacrificateurs et les anciens persuadèrent à la foule de demander Barabbas, et de faire périr Jésus. »
Marc 15:11« Mais les chefs des sacrificateurs excitèrent la foule, afin que Pilate leur relâchât plutôt Barabbas. »
Luc 23-18 « Ils s'écrièrent tous ensemble : Fais mourir celui-ci, et relâche-nous Barabbas. »
Jean 18-40 « Alors de nouveau tous s'écrièrent : Non pas lui, mais Barabbas. Or, Barabbas était un brigand. »
Les ennemis deviennent des amis : « Ce jour même, Pilate et Hérode devinrent amis, d'ennemis qu'ils étaient auparavant. » Luc 23:12
Dans le récit de cette Passion perréalienne, la foule est le lieu par excellence de la contagion mimétique. Sauf le Pèlerin-Alchimiste.

Les chasseurs : nobles (dont le roi) + les veneurs, les valets, les pages.
Dans La Chasse à la licorne, les persécuteurs sont les souverains, les nobles et les chasseurs, et même les chiens, qu’ils soient de chasse ou de cour.
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3- La violence unanime

« Dans le lynchage fondateur, la victime passe pour responsable de la crise ; elle polarise les mimétismes entrecroisés qui déchirent la communauté ; elle rompt le cercle vicieux de la violence ; elle devient le pôle unique désormais d'un mimétisme rituel et unificateur. Sur cette victime, la communauté se débarrasse d'une expérience trop intolérable dans le désordre et trop incompréhensible dans le retour à l'ordre pour faire l'objet d'une appréhension rationnelle.
Toutes les leçons que cette communauté tire de cette expérience vont nécessairement passer pour enseignées par la victime elle-même. Puisque cette victime paraît capable de causer d'abord les pires désordres et ensuite de rétablir l'ordre ou d'instaurer un ordre nouveau, c'est à cette victime qu'on croit s'en remettre désormais pour décider de ce qu'il faut faire et ne pas faire, le rite et l'interdit, la résolution et la crise.
C'est ce savoir qui se trouve désormais au premier plan; il est logique de penser que la victime ne s'est manifestée que pour le dispenser à la communauté ; il est logique de penser que la face terrifiante de l'épiphanie est destinée à bien imprimer dans les cœurs et les esprits les règles que la divinité désire promulguer.
Cette divinité apparaît comme fondatrice soit d'un culte particulier, qui lui est consacré, soit de la société elle-même. Nous comprenons mieux désormais pourquoi, dans tant de mythes, c'est du cadavre même de la victime que jaillissent toutes les règles culturelles. (p. 48-49)
La violence de tous contre tous se retourne spectaculairement contre un seul individu. Celui-ci va devenir l'objet commun de la haine, sur lequel vont se focaliser tous les scandales.
C'est exactement le mécanisme victimaire à l'œuvre : la victime crée la communauté.

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4- La méconnaissance
Le mécanisme victimaire ne peut fonctionner qu'en vertu de l'ignorance ou de l'inconscience de ceux qui le font fonctionner.
C'est la phrase du Christ sur la croix : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font. » Luc 23:34
C'est exactement ce que Girard dit du mécanisme victimaire : il ne fonctionne que parce que la plupart des participants ne savent pas ce qu'ils font.
Les chasseurs de la tenture ne savent pas qu'ils portent les Arma Christi. Le spectateur qui ne voit qu'une chasse ne sait pas qu'il contemple la Passion.
Il a fallu bien et bien des années pour que les responsables du MET et des Cloisters reconnaissent enfin la lecture christique de la tenture The Hunt of the unicorn qu’avançait Howard Comeau.
Lisez le témoignage de Danielle Otéri qui a été son confident quand elle était guide aux Cloisters.
Danielle Oteri, « The Secret of the Unicorn Tapestries », The Paris Review, 18 novembre 2020.
https://www.theparisreview.org/blog/2020/11/18/the-secret-of-the-unicorn-tapestries/
https://www.danielleoteri.com/p/amateurs-the-ones-who-love
La tenture reproduit dans sa structure même le mécanisme qu'elle décrit : la surface cache le fond, la chasse cache la Passion, le divertissement cache la révélation.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Arma_Christi
https://relics.es/blogs/relics/les-arma-christi

détail d'une gravure extraite d'un Livre d'Heures
imprimé par Thielman Kerver à Paris en 1504
New York, MET
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5- La divinisation rétrospective

Dans le second épisode narré par la séquence devant le château, la dépouille de la licorne est fièrement ramenée. Les personnes rassemblées autour du roi et de la reine célèbrent celle que l’on vient de massacrer.

Toutes et tous sont soudainement unis autour du corps de la licorne. La chasse les a réconciliés quand la licorne arrive au château.
« La production du sacré est inversement proportionnelle forcément à la compréhension des mécanismes qui le produisent. » (p. 42)
La victime devait, pour être responsable de tant de maux, posséder de bien grands pouvoirs. C'est elle qui, par sa mort, met un terme à la crise. Les persécuteurs attribuent à leurs victimes une nocivité susceptible de se transformer en positivité. Les restes du lynché deviennent reliques, et la victime, ainsi investie d'une fausse transcendance, devient héros, législateur mythique ou même Dieu.
La licorne tuée devient immédiatement sacrée ; sa dépouille est portée en procession, entourée de vénération.
La septième tapisserie la montre ressuscitée, adorée dans le jardin clos.

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Conclusion
Une grande œuvre donne à chacun ce qu'il peut recevoir.
L'enfant voit la licorne blanche et les fleurs. Le courtisan voit la belle chasse et les costumes. Le clerc voit la Passion et les Arma Christi. Le savant hermétiste voit le Grand Œuvre. Le théologien politique voit la croix et Louis IX. Le peintre Jehan de Paris voit des choses cachées depuis la fondation du monde que l'anthropologue René Girard explicitera bien plus tard sous le nom de mécanisme victimaire.
Et pendant ce temps, Howard Comeau, celui qui "sait" lire voit la Cène, Judas, Longin, Louis IX et la Sainte-Chapelle, la Pierre Philosophale, Clovis et la fondation divine de la monarchie française. Et l'athée que je suis recevra l'héritage de ce génie new yorkais et le fera fructifier.
C'est peut-être la définition même d'un chef-d'œuvre : une œuvre qui contient plus que quiconque ne peut en voir seul, et qui attend patiemment, depuis cinq siècles, que quelqu'une ou quelqu'un vienne regarder ses détails.
Il me paraît évident que Jean Perréal a lu les Évangiles avec un œil en avance sur son temps : la Passion comme révélation/désamorçage du mécanisme victimaire, et l'ouverture vers une communauté non fondée sur la violence.
Il me semble également que la succession des séquences tissées qu’il a dessinées concourent à exposer la thèse que René Girard formule dans différents ouvrages.
Pour échapper au chaos indifférencié, la crise sacrificielle restaure l’harmonie de la communauté réconciliée et renforce l’unité sociale.
C’est ce que représente très exactement l’avant dernière tapisserie en montrant le mécanisme pour le désarmer.

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