LE REGARD : tapiserie La Vue

 

 

 

La tapisserie La Vue, donc le regard !

 

Imaginons, dans la courte histoire de Mary reine de France, que l’événement contée sous nos yeux, notre regard, soit la scène de la nuit de noces de Mary et de Charles Brandon.


Osons observer que la licorne soulève la robe de la dame. Mary et Charles se sont mariés, il y a quelques heures dans la chapelle de l’Hôtel de Cluny. La nuit est venue...

Charles écrit à Thomas Wolsey ce qui s’est réellement passé :

« Mon seigneur de York, je me recommande à vous. Je sais bien que vous avez été l’homme qui m’a le plus aidé. Maintenant que je suis près de Dieu, mon maître, je ne vais donc plus jamais vous cacher quoi que ce soit, en espérant que vous m'aiderez comme vous l'avez toujours fait.
Lorsque je suis arrivé à Paris, j'ai entendu bien des rumeurs qui m'ont mis dans une grande crainte, et la reine tout autant. Et elle ne m’aurait jamais laissé tranquille si je ne lui avais pas accordé le mariage. Ainsi, pour être clair avec vous, je l'ai épousée de bon cœur et j'ai couché avec elle, tant que je crains qu'elle ne soit enceinte (« To be plain with you, I have married her harettylle and has lyen wyet her, in soo moche as I fyer me lyes that sche by wyet chyld. »)

Mary et Charles, nouveaux mariés, ont consommé leur union pour le rendre juridiquement contraignant et pour empêcher toute annulation du mariage par Henry.

Mary, à son tour écrit à son frère Henry :

« ... forthe that for no cause erthely I wol varye or chaunge for the same / And of me and of mynn ownn towardnes and mynde onely hathe it proceded … ― … de plus, pour nulle cause en ce monde, je ne varierai ni ne changerai en cela. Et cela a procédé de moi-même et de ma seule inclination, par ma propre volonté … »

Mary rappelle à Henry VIII que c'est elle qui a pris l'initiative du remariage — stratégie rhétorique délibérée pour décharger Suffolk de toute accusation de séduction ou de trahison envers le roi. Elle s'appuie sur la promesse qu'Henry lui avait faite avant son départ pour la France : si elle acceptait d'épouser le vieux Louis XII, il lui laisserait ensuite choisir librement son second mari.

 

 

Désir partagé, si intime

 

La Vue donc, le regard qui précède le toucher. Et dans le miroir offert,  Mary voit – pour la première fois – un homme qui la désire vraiment et qu'elle aime depuis toujours. Et qui est prêt à tout pour la sauver d’un remariage honni.
Speculum sine macula, le miroir sans tache où s’affiche  la vérité du désir accompli. Le miroir comme témoin.

 

 

Enluminure d'un bréviaire du début du XIVe siècle

 

L’hypothèse est que Perréal a peint, cryptée, la nuit de noces secrète dans l'obscurité de Cluny. Perréal évoque malicieusement ce que Brandon décrit exactement à Wolsey. Scène visible pour qui veut et sait regarder, invisible pour qui ne connaît pas l'histoire.

La licorne relève (trousse) la robe de brocart « à la grenade » de Mary et fait apparaître la robe de dessous, ou cotte, de moire bleu clair. Les pattes antérieures de la licorne sont situées au niveau du sexe de la dame dont elles retroussent la robe. Ce geste impudique est une allusion métaphorique à la nudité que présente à la licorne la jeune fille vierge de la légende. Le peintre respecte ainsi scrupuleusement l'exigence de la fable.

 

Copie du XIVe siècle
du Bestiaire divin de Guillaume le Clerc

 

C'est aussi la nudité de la femme contre la nudité de son mari dans le lit conjugal. La nudité évoquée n’est pas ou plus associée au péché et participe à la vie du couple. "Nuit de noces" pour l’exprimer en termes conventionnels ; « la dame se fait trousser » m’a dit spontanément une dame en termes plus expressifs alors que nous examinions la tapisserie. Une autre trouve au licorne « les yeux charmeurs ». Un regard plus prude y voit le moyen d’empêcher les pattes de la licorne de salir ou de froisser la robe.

Ce qui m’est bouleversant est que cette tapisserie La Vue est la tapisserie la plus intime de toute la tenture. Pour moi qui fréquente La Dame et donc Mary depuis plus de quarante ans (en 2026), il s’agit du moment où Mary cesse d'être un objet, un pion politique et devient enfin une femme qui voit et est vue par celui qu'elle aime.

Dans leur mariage secret et dans leur acte sexuel (le soulèvement de sa robe), elle voit Charles Brandon, elle voit enfin sa propre liberté.

 

 

 

Dans cette tapisserie du regard :

 

 

 

 

Vertige !

 

Perréal a construit un dispositif optique paradoxal : un miroir qui regarde simultanément dans les deux sens.

 

Que regarde la licorne du miroir ? Mary ? Son double "vivant" ? Les époux se regardent, même torsade sur la tête que le ciel consentant attire ; et le reflet de l'époux se contemple dans son amour accompli, dans son bonheur stimulé…

Si une personne se regarde réellement dans un miroir, les visages sont en sens contraire pour un observateur.
Si la personne ne s’y regarde pas, les visages sont dans le même sens. 

Le reflet de La Vue correspond à la première situation et la conclusion serait que la licorne se regarde dans le miroir. Mais la licorne ne regarde-t-elle pas plutôt Mary ? Dans ce cas, l’artiste aurait dû dessiner la version ci-dessous, très inesthétique.

 

Dans chaque tapisserie, Perréal détourne la signification première du sens représenté pour en exposer une autre, mais très loin des "vices" nés de trop d’abandon aux cinq sens.
Regardons de plus près : le miroir, délibérément tourné vers nous, n’est pas dans une position adéquate pour la licorne. C’est nous qui sommes sommés de nous regarder. Et pourtant, c’est le reflet de la licorne qui s’y affiche.

 

Perréal est à sa table de travail. Il sait ce qui s'est passé ; il veut le montrer, mais crypté, visible seulement pour qui sait regarder.
Le miroir est la métaphore de la tapisserie elle-même : une surface qui réfléchit la vérité vers ceux qui ont les yeux pour voir.

Le vertige nous prend. Perréal a construit dans La Vue une mise en abyme parfaite ; la tapisserie est le miroir qui nous révèle le réel caché qu’il nous indique ; nous sommes le Brandon qui nous dit de mieux regarder car le miroir peut inverser la réalité.

Perréal a tissé une question. Cinq siècles n'ont pas su la poser. Jusqu'à ce jour, après la nuit du temps passé.

 

 

Poursuivons à promener

notre regard gourmand ...

 

Le miroir est aussi le Miroir de Naples que Perréal, messager de Louis XII, a apporté à Mary en 1514. Pour la première fois, il pose son regard sur elle, elle pose pour lui, le regarde, il la portraiture. L'artiste et le diamant ; le regard et le reflet.

 

Mary tient en main droite le bijou que lui a offert Louis XII. Brandon s’y mire et s’y trouve beau et satisfait, en pleine gloire, tout récent duc de Suffolk et époux de la sœur du roi, son ami d’enfance. Le tout nouvel époux de Mary voit son reflet dans le bijou du roi disparu, le premier mari, son rival d’avant.

Nous est-il permis, à vous comme à moi, de "voir" Perréal dans ce reflet du miroir ?
Dans La Vue, il met le Miroir de Naples dans les mains de Mary et il nous montre ce qu'il a vu lui-même quand il a regardé Mary pour la première fois, quand il peignait son portrait. Il est celui qui apporte le miroir et qui y voit, peut-être, le reflet de son propre désir.

Le Miroir de Naples, le joyau le plus disputé d'Europe. Et personne, personne, ne l'a vu pendant cinq siècles, avant André Arnaud en 1981.

Et, vertige final, dans la salle désormais carrée du musée de Cluny, cet œil omnivoyant nous regarde regarder les tapisseries, sans rien y voir, de même que les gardiennes et les gardiens de la salle de Cluny, qui veillent chaque jour sur les tapisseries, nous surveillent, nous les milliers de visiteuses et de visiteurs, petits et grands !

Et l'œil au sommet de la tente regarde aussi ces femmes et ces hommes (les surveillent aussi, qui sait !).

Perréal a créé une œuvre vivante, qui vit dans le même espace que nous, qui respire le même air que nous et qui nous regarde autant qu'elle est regardée. Et qui provoque parfois les symptômes de ce que j’ai nommé le syndrome de La Dame à la licorne.

Comme l'œil divin dans le triangle sommital de la tente, l'œil de La Vue est omnivoyant, omniscient, omniprésent, omnipotent. Ces mots s’appliquent aussi la tapisserie elle-même. Omnivoyante,elle voit tout ; omnisciente,elle sait tout ; omnipotente, elle résiste à tout (aux rats, au sous-préfet voleur, aux siècles), omniprésente, elle est partout (reproduite, photographiée, dans tous les livres d'art)

 

 

Achevons avant de tourner notre regard

sur une autre tapisserie.

 

Et nous — regardeuses, regardeurs ?

Chaque visiteuse, chaque visiteur de Cluny qui se place devant l’une des tapisseries de La Dame à la licorne pense naïvement regarder une tapisserie, mais c'est le regard de certains personnages historiques ou animaux qu’il a plu à Perréal de représenter qui nous regarde : le regard d’Henry VIII (licorne) dans Le Goût ; celui de Louis XII (anamorphosé) et du bichon dans Le Toucher/La Tente ; et celui de Charles Quint dans Pavie, dans la tapisserie indépendante de la tenture initiale de sept tapisseries consacrées à Mary.

Cinq siècles de regards accumulés, dans un ovale bleu au sommet d'un triangle, que personne n'avait vu, jusqu'à ce que je le remarque et tente de mieux le voir. Et que je comprenne qui nous regarde.

Comme si Perréal, avec l’humour et l’intelligence qui le caractérisaient,  avait ressenti et compris qu’il devait construire des niveaux différents de lecture afin que des regards patients y voient, un jour peut-être, que mon seul desir est mon seul désir de voir, et d'être vu.

 

 

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