Les deux poings dans les poches

 

 

À sept ans, il faisait des romans sur la vie
Du grand désert, où luit la Liberté ravie,
Forêts, soleils, rives, savanes ! ...

Arthur RIMBAUD, Les Poètes de sept ans.

 

Assez ! voici la punition.  – En marche !
Parce qu'il faudra que je m'en aille, très loin, un jour.

Arthur RIMBAUD, Une Saison en enfer, Délires I.

 

Pour moi, je regrette de ne pas être marié‚ et avoir une famille. Mais, à présent, je suis condamné à errer...

Arthur RIMBAUD, Lettre aux siens, Harar le 6 mai 1883.

 

 

– Vous m’écoutez, Monsieur Rimbaud ? Ou votre esprit bat-il encore la campagne ? Erramus tempestatibus acti !
– Veuillez m’excuser, Monsieur !
– Dites-nous comment vous traduiriez les vers suivants que je vous demande de lire !
Oblita hic tandem populus surrexit ad sua arma :
Haud ego profeci gladios mihi nulla triumphi
Spes erat... Le peuple enfin s’est levé... pour prendre les armes... longtemps en oubli... je n’ai pas déposé le glaive... je n’avais nul espoir de triompher...
Les armes ?
Ses armes, pour prendre ses armes !
– C’est très bien, Monsieur Rimbaud. Mais restez un peu avec nous

 

*

Partir. Descendre les fleuves, ne jamais s’arrêter. Laisser glisser ma barque, ivre de la liberté enfin trouvée. Que les rapides m’emportent, qu’ils livrent ma coque aux tumultes des mers, à l’angoisse des jours sans eau et sans vivres, aux sentiers arides piétinés par les pas des chevaux et des chameaux. Ne plus rester dans le cadre étroit de cette province honnie où sont pourtant mes racines. Je n’en puis plus de la mesquinerie rougeaude de tous ces assis, de tous ces tartufes frémissant de fausse foi. Changer de vie, découvrir l’Amour, ne plus adorer que deux déesses, la Muse et la Liberté.

Faut-il en mon jeune âge rêver à Ophélie, l’éternelle errante ? Doux vagabondage, paisible destinée d’un corps toujours souple, que plus rien n’émeut. Plus de désirs, de colères, plus d’amours et de rires. Un infini sommeil sous les yeux bienveillants des astres de l’Infini. Quelle porte attends-tu, belle Ophélie, qui doit s’ouvrir vers la félicité ? Sera-ce par les cieux dans le char de la Grande Ourse que les anciens Celtes dans leurs légendes nommaient le Chariot d’Arthur, ma porte d’or donc. Ou par l’étrange hublot de l’Étoile Polaire ? Le maelstrom d’un fleuve devenu dément avalera-t-il ton corps doux et blanc ? M’attendrais-tu pour ce grand voyage ? Ô, que notre étoile, oméga ultime, nous engloutisse et nous unisse à l’ordre suprême, à l’Absolu !

Retrouver l’éternité, œuf originel dont chaque étoile est un fragment de la coquille à la naissance du monde ! Peut-être ton regard clos dirigé vers le ciel montre-t-il les futurs chemins d’errance. Quand plus aucune terre vierge ne sera à conquérir, ce sera là-haut que les hommes iront sonder leurs peurs, à la recherche de la sagesse, de l’impalpable pureté. Cosmographie, j’aimerais tant suivre tes nobles itinéraires du progrès. Ce seront d’autres terres, d’autres sables, des eaux différentes. Les distances augmenteront, on ira plus vite. Mais ira-t-on plus loin ? Ce sera toujours la même quête d’absolu, la même fuite devant toute morale établie, toute autorité antique.

 

*

Père nous a quittés, maman, mes deux sœurs, mon frère et moi, alors que j’avais à peine sept ans. Est-ce parce que maman était si difficile à vivre, si acariâtre ? Ou bien l’est-elle devenue après son départ ? Je ne sais pas, je ne me souviens plus de son caractère d’avant la fuite de papa. Où est-il allé ? Quel train a-t-il pris ? À bord de quel bateau a-t-il embarqué, sur quelle mer, plenum exsiliis mare, nous a-t-il oubliés ? Dans quel pays ou sur quelle île a-t-il aimé et essaimé d’autres petits Rimbaud ? Ne nous aimait-il pas ? Pourquoi ne m’aimait-il pas ? N’étais-je point son fils qui doit réaliser ses rêves, qui le perpétuera et qui l’aurait aidé dans ses vieux jours ? Pourquoi n’a-t-il pas eu confiance en moi, quelle tare m’a-t-il découverte, quelle illusion ai-je brisée ?

Vers qui me tourner maintenant, qui me montrera le chemin droit, qui me dira les lois de la vie ? Qui m’apprendra la dureté du temps, son épaisseur tangible, le poids du temps lourd sur toute une vie ? Mère s’y emploie et avec quelle vitalité ! Toi père, tu m’aurais appris à ne pas me contenter de l’instant éphémère, mais à laisser du temps au temps. Tu m’aurais enseigné à dominer le temps en faisant œuvre longue et durable. Sans toi, cette haine de moi que je sens dans l’enfer que je porte en moi, me jettera sur les routes en une fuite infinie. Pour échapper au temps, qui finit toujours par nous rejoindre. Père, pourquoi n’es-tu pas resté pour m’apprendre le temps de la patience, du lent travail humain ?

 

*

Père, mon père, pourquoi m’as-tu abandonné ?

Tu aurais été pour moi l’homme des hauts quartiers, ta vie comme un retable déclamant la puissance. Tu nous aurais ébloui d’une lumière de fête, dans les sourires peints des femmes de notre maison aux chevelures d’avoine ou de nuit, escamotant à l’ubac de ta sagesse les orages, les cieux gris et les agrégations de voix lourdes et brutes. Tu nous aurais offert dans tes regards et tes mains l’or usuel des épis, l’eau charitable des poteries, l’épanchement bleu et pur d’un ciel de pays blanc. Très longtemps, j’aurais cru cette massive lumière, la juste lumière, le seul brasillement possible, comme l’ardent accouplement de la beauté et de la justice. J’aurais semé en toi des plaisirs infinis, pluies d’étoiles offertes aux cieux de ton bonheur. Ensemble, nous aurions fréquenté la pierre sacrée des chaussées de ta race. Mais depuis ton départ, il y a en moi, au plus haut de mon corps, sous le ciel impur d’une prison secrète, un vase plein de vinaigre qui dissout lentement l’éponge de mon cerveau. Il me faudra briser le vase, ne pas baisser la tête comme un ange déchu et conserver mon esprit à la flèche acérée.

 

*

Je le retrouverai, j’en fais le serment. J’irai de par le monde, à sa recherche. Tous les pays d l’Orient, l’Afrique, partout où l’homme peut poser les pieds, au désert le plus aride, dans la forêt la plus sombre, la ville la plus sordide. Je connaîtrai les quais et les entrepôts populeux, les bouges immondes des grands ports, les carrières et les mines, tous les lieux où tente de se cacher l’homme perdu, le capitaine fantôme, qui a abandonné même ses souvenirs les plus intimes. Mon corps et mon esprit doivent s’y trouver. Tout au moins mon visage. Un jour, il m’apparaîtra dans la démence d’un soir de désespoir, dans la douleur intolérable d’une chambre d’hôpital. Mon père a dû laisser trace de mon visage, de mes pensées qu’il a connus, dans les lieux qu’il a hantés, auprès des femmes en qui il a enfoui sa peur de l’autre et de lui-même, sa peur d’une vie de famille à organiser et à tenir à bout de bras toute son existence durant.

Quelque part est un endroit où il m’attend, moi son fils. Il sait que je viendrai, il sait que comme lui je partirai à la rencontre de la vie d’ailleurs, de la terre et des pierres d’autres lieux où se terrent toutes les géhennes de l’univers. Je sèmerai partout mes poésies, mes livres, pour qu’il sache que je suis digne de lui, qu’il est digne de moi, il aura envie de me revoir, il voudra, c’est certain, serrer entre ses bras ce fils prodige dont une part de la gloire lui revient et l’illumine aussi. Il pressera mon corps contre le sien, ses baisers retrouvés ranimeront mon espérance, sa voix apaisée tempérera mon impatience et balisera mon chemin retrouvé d’étoiles qu’il aura glanées. Ô mon père, je crois en toi comme tu aurais dû croire en moi. Nous nous retrouverons, dans cet immense essaim de sentes, cet imbroglio de duits et de chemins escarpés, après avoir tant crié, tant pleuré, sur ce versant nouveau de notre vie déchirée, aux assises tremblées, aux murs troués, tout ce temps à ne plus trop savoir ce qui sera le jour, ce qui sera la nuit, cet assemblage d’errance, ce grand chaos de chairs, de neurones flétries, que la nuit infiltrée, illicite et pesante, aura contraint douloureusement.

Ô père, toi et moi, héritiers indivis du silence. Oui, trouver le salut au sein même des mots. Écrire, écrire. Et partir. Vaisseau des mots découvrant le trou noir, le point crucial où la nuit se retourne comme un gant de satin noir. Que les doigts du jour me présentent leurs paumes pour une délivrance, extirpant de l’intimité profonde de la nuit, parturiente dilatée d’où pleut la lumière d’or, la bogue sépulcrale, gîte igné et incandescent. Révélation, alchimie qui forge au feu le fer fuégien d’un nouveau fils de dieu invulnérable au temps. Ô lumière neuve et pure des mots contre les maux, noir embrasement de la parole écrite, nouvel évangile scellant en rive neuve la rampe haute du regain.

Que se préparent de nouvelles généthlies. Qu’une tracée de feu, nerveuse comme un vin rare, insémine le corail dormant à la margelle de notre puits d’une féerie de neige et que dans l’éclatement des phosphorescences nées, la galaxie s’éveille, riche d’une étoile nouvelle. Sic itur ad astra.

Mon père, ta parole refusée, que me vienne l’Écriture pour tenter de recouvrer l’ordre coutumier des lettres et des mots. Dans l’assemblage sans cesse recommencé de ces lettres, dans tous mes textes capricieux, antienne protéiforme, c’est toi que je cherche, que je chercherai, espérant recueillir consonnes de ton corps, voyelles de ton âme, resculptant à la fin, toutes lettres trouvées et leurs quatre éléments primordiaux, mon ancien dieu enfoui, après délitement des strates exhortées. Mes Écritures, travaux d’épellation, d’appellation. Je couvrirai entier l’univers de mes signes au soc noir de mon crayon. De par le vaste monde, mes lignes, sillons où rêveront mes grains d’encre fertiles, naîtront de mon imagination pour annihiler le temps, et l’espace, et l’absence. Et son silence. Que les cris tuent, que l’écrit tue les mots tus !

je créerai tumulte haut avant de m’échapper. Je serai flamme et brasier. Phare. Puis je deviendrai ombre. Trou noir. Abîme. “Je” sera un autre. Mais toujours en de perpétuelles colères. Oiseau au cœur de pierre, goéland aux dents de murène, mon aile violente disloquera l’essaim des femmes et des enfants, je m’exténuerai à feindre la dérive. Vigile aux yeux d’exil, sans cesse sur le pont aux fronts des tempêtes. L’hydre des ondes amères fréquentera les fleuves de mes songes majeurs.

*

Ô le bonheur absolu de mes vagabondages, cet Exode multiplié. Le monde des hommes ne me vaut rien. Je suis à toi, Nature, ô ma mère. À toi, je me livre sans retenue. Accepte ton amant aux semelles de vent, laisse-le te parcourir à son aise, y planter l’adolescente rage de ses dents neuves, permets-lui de crier tout haut, parmi les bruyères en fleur et les ajoncs, ce qu’il ne faut pas dire ; nommer l’innommable au rythme de ses souliers usés, crier sa révolte en pinçant les élastiques de sa lyre de poète bohémien, fièrement dressé au milieu de l’immense espace de ton ventre.

Qu’il vive désormais ce qu’il a vécu dans ses livres, qu’il rencontre enfin les rivages étrangers où se sont échouées toutes ses rêveries d’enfant. Le monde est à lui. Ne permets pas qu’il se retourne et perde à jamais son Eurydice nouvelle. Nature, offre-lui la puissance des reins bruns de tes champs, où les fermes, lourdes et chaudes, tendent leurs mufles aux vents d’ouest ombrageux. Couche-le sur la peau fine et tendre des gras herbages, dans les senteurs des blés et des seigles chevelus pour des frissons volés aux corps des jeunes filles et des femmes. Soumets-le, aussi, à la dure loi du soleil, ce père sans merci, quand sa route se fera longue et sèche aux croupes musculeuses des collines. Mets dans ses yeux le bleu profond de ton ciel d’été et dans sa chevelure le caprice de tes vents, l’étrangeté de tes nuages. Tanne sa peau, durcit ses muscles de collégien rêveur, vivifie son sang.

Les nuits venues, enserre-le tendrement dans le creux de tes vaux crépus de cresson frais. Il sera fatigué, il aura marché comme un forcené, épuisé ses forces vives qu’il ne veut livrer à l’atelier ou à la mine, il espérera le repos. Fais-lui connaître la quiétude réparatrice, ce temps suspendu, comme un trou dans l’éternité par où s’échapper, quand tout paraît facile et merveilleux, ces instants où les visions se pressent, la main devient lyrique, la poésie aisée coule d’une source abondante et pure. Mais au matin, après les cris des chouettes industrieuses, il faut reprendre la route sur laquelle pèse toujours le faix du temps ; le monde est encore à refaire, de ce chaos tumultueux qu’est la vie. Alors, épanche ses soifs et régénère son corps las aux caresses fraîches de tes rivières et de tes fleuves, cuisses nerveuses qui sinuent et fuient vers la mer. Avant de le lâcher dans la houle des ports où les marins et tous les voyageurs oublient leurs îles aux lèvres avenantes d’étranges femmes.

C’est un enfant abandonné, un adolescent en révolte, un adulte égaré. En cette fin de siècle où le machinisme cloue l’ouvrier à la machine, aux cheminées d’usines, aux pyramides des terrils, aux gueules des fonderies, il préfère la poussière âpre de tes chemins, la solitude sablée de tes déserts africains, le mirage qui se dessine mais que l’on n’atteint jamais.

Plus tard, aux confins de sa vie, peut-être, comme l’Élu, voudra-t-il se repaître de terre et de pierres, dans des lieux où ne se trouve point d’eau à boire. À qui cherchera-t-il querelle alors ? Que frapper de son bâton ?

Mon père, seras-tu encore avec moi, en moi, ou n’y seras-tu plus ? Quelle loi me sera alors dictée qui abrogera l’enfer que je porte en moi ? Quelle loi implacable serai-je venu chercher dans ces régions de sauterelles et de poussière ? Ô la plaie de mon cœur qui suinte comme suintera en lui-même ce genou gonflé ? Je... Nous... Ces jambes que je croyais fidèles. Tout mon être plein de tonnerres, d’éclairs et d’épaisses nuées de souffrances. Des élancements douloureux comme les sons épouvantés de trompettes.

Expier, mais pourquoi tout ce temps ? Pourquoi tout cet enfer ?

*

— Arthur Rimbaud, notre patience a des limites. Vous n’apportez aucun fait concret à votre alibi. Comment pouvons-nous croire un enfant, vous n’avez que seize ans, qui s’est enfui de chez lui, que l’on a déjà emprisonné quelques jours à Paris pour fugue et voyage en train sans billet, un vagabond qui rôde sur les routes et écrit des choses parfois mal pensantes ? Nous allons être obligés de vous enfermer et la justice suivra son cours, mon jeune ami ! Car enfin, il y a eu meurtre, Monsieur Rimbaud !
— C’est vrai, j’étais à Charleroi, mais c’était le 14 octobre. J’ai rencontré monsieur Des Essarts, le père d’un camarade de classe et directeur du journal local. Je voulais me faire embaucher. Je ne suis resté que trois jours à Charleroi. Je suis innocent, je n’étais pas à Charleroi le 19 octobre, le jour du crime. Cent personnes pourront vous le certifier. Elles se souviendront de moi ! Interrogez les habitants de Genappe, de Waterloo, sur la route de Bruxelles ; j’ai traversé ces bourgs à pied, j’y ai mangé et dormi, on doit se souvenir de moi, même si au matin mon allure et mon regard fourbus ont pu faire que ceux que j’ai croisés ne m’ont peut-être pas vu.
— Eh non, jeune homme, personne ne se souvient de vous dans cette région ! À Charleroi, oh oui ! Surtout la servante du Cabaret Vert, où vous avez réclamé des tartines de beurre et du jambon parfumé d’une gousse d’ail. Elle vous a aussi servi une grande chope de bière, comme si un enfant ne pouvait pas boire de l’eau !
— Oui, il était cinq heures du soir environ, j’avais marché depuis le matin, sans trop m’arrêter, je voulais arriver avant la nuit qui tombe vite en cette saison. J’étais parti de la maison depuis deux jours... C’est une servante bien serviable !
— Où alliez-vous ?
— À Bruxelles, je voulais connaître cette ville, il y a des maisons d’éditions, des livres à lire, à acheter... Je suis resté deux jours rue Fossé-aux-loups, chez Paul Durand, un ami de mon professeur, Monsieur Izambard. Il m’a habillé de neuf et m’a remis un peu d’argent... Après, je comptais aller vers Gand, Bruges, la mer, Ostende certainement, les bateaux de tous les pays...
— Vous n’aviez pas peur de la guerre, des Prussiens ?
— La guerre est finie maintenant. Je craindrais beaucoup plus les douaniers ou les cadavres des soldats morts au fond des vals.
— Mais tout ceci ne nous dit pas où vous étiez le jour du crime de la patronne du Cabaret Vert ! Allez, avouez et tout sera fini.
— Écoutez, Monsieur, connaissez-vous Érato, la muse de la poésie ? Parfois, elle vous délaisse. Alors, vous en caressez une autre, tout aussi tendre et lisse. Ce soir- là, j’ai couché avec Uranie, la muse de l’astronomie. La nuit était douce, les étoiles souriaient de tous leurs yeux comme des milliers de petits animaux cachés dans les ténèbres. J’étais heureux, seul, libre, en route pour la mer, les îles et leurs grandes femmes noires. Le vin m’avait sans doute tourné la tête, une bouteille achetée à Alost. Vous connaissez Alost ? C’est après Bruxelles, sur la route de Gand. Une vingtaine de kilomètres, une petite journée de marche, Personne ne m’a vu, dites-vous ? Il est vrai que je n’ai pas séjourné à l’auberge, mais poursuivi ma route. J’ai écrit ce soir-là un poème. Pour l’instant, le titre en est Ma bohème. Ce titre ne vous plaît pas, je le sens. Tant pis ! C’est une petite fantaisie. Il est là sur votre bureau, parmi les papiers que vous m’avez pris. Lisez-le et je vous expliquerai ensuite pourquoi il va vous fournir la preuve de mon innocence...
— Hum hum !
— Voilà, pour chaque strophe, vous recherchez le son qui revient le plus souvent, tenez, écrivez-les à la suite les uns des autres … AL ... oui, continuez, O ou OU … très bien, vous êtes un bon élève !
— S’il vous plaît, jeune homme, un peu de respect !
— Ensuite S … et enfin ST ou T...
— Ce qui donne le mot ALOST !
— Oui, cette ville belge que les habitants nomment aussi AALST. Ces mots firent le point de départ de mon poème. Ils guidèrent mon imagination. Alost signifiait pour moi Al-Ostie, la porte ouverte sur un autre monde, la renaissance, la liberté enfin gagnée, l’entrée du port et des vastes océans et Aalst est devenu en grec αστερίος c’est-à-dire étoilé. Mon imagination venait de rejoindre les champs incommensurables des astéroïdes cosmiques. Educere in astra. Cette nuit-là, à la belle étoile, je fis un rêve que voici, comme tiré de la Bible à la tranche vert-chou de ma mère : j’étais sur une île et j’entendis derrière moi une voix forte, comme le son d’une trompette qui disait : « Ce que tu vois, écris-le dans un livre. » Je me retournai pour connaître quelle était la voix qui me parlait. Je vis sept chandeliers d’or, et au milieu, quelqu’un vêtu d’une longue robe, avec une ceinture d’or. Sa tête et ses cheveux étaient blancs comme de la neige ; ses yeux étaient comme une flamme et sa voix comme le bruit de grandes eaux. Il avait dans sa main droite sept étoiles. De sa bouche sortait une épée aiguë à deux tranchants ; et son visage était comme le soleil lorsqu’il brille. Quand je le vis, je tombai à ses pieds comme mort. Il posa sur moi sa main droite, en disant : « Ne crains rien. Je suis le premier et le dernier, et le vivant. J’étais mort ; et je suis vivant pour toujours. Je possède les clefs de la mort et du séjour des morts. Écris donc les choses que tu as vues et celles que tu verras. » Était-ce l’esprit de mon père qui me parlait ? Puis apparut une jeune femme nue, aux cheveux bleus tombant en boucles sur les épaules. Elle mit le genou gauche à terre. Elle tenait dans chaque main un vase rouge. Sur le sol jaune, poussaient une plante à trois feuilles et deux arbustes verts. Celui de gauche était plus important, un oiseau noir s’y est posé. Dans le ciel, six étoiles superposées trois par trois, de tailles et de couleurs différentes, deux jaunes à sept rayons, deux bleues et deux rouges à huit rayons, étaient disposées de façon symétrique autour d’une septième beaucoup plus grande. Juste au-dessus de la tête de la jeune fille, brillait une étoile jaune à huit rayons. Cette jeune femme me sembla en état de réceptivité parfaite et ne gardait rien pour elle de ce qu’elle recevait. L’eau qui s’écoulait des vases allait rejoindre l’eau bleue du lac pour arroser la terre aride.
Le matin au réveil, j’avais seize ans. C’était le 20 octobre. La mue de la nuit m’avait revêtu d’une peau neuve qu’il me faudrait – cette force irrépressible, je la sentis puissante en moi ce matin-là – frotter à tous les horizons du monde, jusqu’à ne plus pouvoir marcher, quand la gangrène du doute et de la trahison aura éteint dans les ciels de mes yeux mon astrum natale, quand j’aurai tant porté ma croix jusqu’aux confins de mon temps d’homme mouvant, comme la meule en ma tête aura soumis la lumière de l’espérance. Mais auparavant, ma colère vigoureuse déchirera l’obscurité de grands cris rouges. Les Ménades de tous les régimes suris auront bien des raisons, allez, de me mettre en pièces. Les poètes doivent-ils tous mourir sous les dents des fauves dans l’éternel affrontement entre l’espérance humaine et le temps mortifère ? Mais que serait la marche des humains sans l’errance furieuse des poètes ? C’est leur imaginaire qui ouvre la porte à l’avenir et à ses métamorphoses. Sans la lyre d’Orphée qui scandait les ahans cadencés des rameurs, les Argonautes n’auraient jamais trouvé la Toison d’or. Sans Orphée, saurait-on qu’il existe quelque part une Toison d’Or à conquérir ?
— Hum ! Bien Monsieur Arthur Rimbaud, vous êtes libre !
— Libre, oui, mais pas encore de tout !

 

 

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