Les
propos de Denis Crouzet tenus à Natalie Zemon Davis (L'Histoire tout
feu tout flamme, Albin Michel, 2004) m'encouragent, peut-être à
tort, à imaginer les raisons qui ont pu pousser Antoine Le Viste à
commanditer La Dame à Jean Perréal : " les historiens
ont souvent tendance à être trop timides face au contingent. Pourquoi,
quand une sorte de mur heuristique est atteint, ne pas passer au-delà des
bornes de ce que disent les sources, et inventer un espace critiquement assumé
de probabilité(s) ?
à partir du moment où l'on ne
sort pas de la sphère du vraisemblable ou de l'admissible, si l'on n'enferme
pas la démonstration dans le cercle d'une logique de l'absurde, tout peut
être possible, et c'est ce dérapage contrôlé qui pourrait
être intéressant à mettre en pratique pour essayer d'aller
au-delà
" (p.39). Et plus loin : " Il ne s'agit pas de
se perdre dans un mythe personnel, mais au contraire de se laisser envahir par
une sorte d'introspection inversée, dans laquelle ce sont les messages
laissés par le passé qui viennent en soi prendre sens
et
donner l'illusion de pouvoir pénétrer dans des imaginaires individuels
voire collectifs " (pp. 163-164).
Quelles raisons Antoine Le Viste eut-il
de s'intéresser tant à Mary qu'il en fit la Dame de ses tapisseries
? Quelles relations eut-il avec elle ? Plusieurs hypothèses possibles :
Dans la lutte dynastique entre les clans Valois
(Orléans et Angoulême) d'une part et la France et l'Angleterre d'autre
part, Antoine a-t-il joué la carte anglaise dans l'espoir d'en
tirer de substantiels avantages? De quelle manière ?
Pour Henry VIII,
sur les conseils de Wolsey, ce mariage devait placer sur le trône de France
un héritier qui eût été mi-anglais. En attendant, (tant
la mort prochaine de Louis XII, très malade, était prévisible
déjà avant le mariage), il aurait pu influer à sa guise,
par l'intermédiaire de sa sur Régente, sur toute la politique
de la France. Il aurait en priorité récupéré le duché
d'Aquitaine, héritage des Plantagenêt, sans doute aussi celui de
Normandie. Mais, à long terme, le but inavoué de ce mariage était
de reprendre le rêve d'Edouard III d'Angleterre (petit-fils de Philippe
le Bel et neveu des deux derniers Capétiens directs, Philippe V le Long
et Charles IV le Bel) qui en 1328 revendique le trône de France (il lui
sera préféré Philippe VI, premier Valois roi de France) et
celui d'Henry V et du Traité de Troyes
du 21 Mai 1420 : unifier les deux royaumes sous une seule couronne. Cette revendication
anglaise est renouvelée en 1522-1523 quand Henry VIII, Charles Quint et
le connétable Charles de Bourbon ourdissent une coalition contre François
1er. Au cours des tractations, Henry VIII exigea du connétable d'être
reconnu roi de France après la victoire attendue, ce que Bourbon ne pouvait
accepter. Il ne voulait s'associer avec Henry VIII qu'en tant qu'allié
de Charles Quint.
L'attrait de l'argent
pour Henry VIII et les ambitions politiques et religieuses pour Wolsey furent
des motivations importantes dans ce projet. De plus, le nouveau pape, Léon
X, cherchait des alliés et désirait éloigner Henry VIII de
l'empereur d'Allemagne Maximilien et du roi d'Espagne Ferdinand. Le mariage de
Mary avec Louis XII couronna de succès les premières négociations
diplomatiques officielles de Wolsey. En suivant la politique du pape pour obtenir
la pourpre cardinalice (première étape avant la légation
et enfin la tiare pontificale) et en collant au plus près des exigences
et désirs de son maître Henry VIII, Wolsey réussit, face à
des Etats adversaires plus riches que l'Angleterre, à monnayer son alliance
pour l'heure au plus offrant.
Antoine Le Viste fut certainement envoûté par
Mary, "la jolie poupée anglaise" ; bien d'autres l'ont
été, y compris François 1er qui faillit, dit-on, se donner
un fils qui eût été son propre roi. En a-t-il été
secrètement, mais si violemment amoureux, qu'il a voulu en conserver trace
en son hôtel particulier sous forme d'uvre d'art ?
Mary, comme
dans l'amour courtois, est l'occasion d'un amour non interdit mais portant la
marque du suzerain. Cet amour permet création d'une uvre d'art (littéraire
pour l'amour courtois, peinte et tissée pour La Dame) dont la valeur
est celle d'une production de puissance en pure perte dont Mary, femme aimée,
occupe la place.
Les mêmes suppositions peuvent être écrites
au sujet du peintre. Jean Perréal, s'il est le créateur de La Dame, a rencontré plusieurs fois Mary. En Angleterre, elle est
restée devant lui à poser pour son portrait suffisamment longtemps
pour que puisse naître chez Perréal un doux sentiment. Amoureux,
pourquoi pas ? Paternel, peut-être : Mary, orpheline, avait 18 ans ; lui
avait environ 55 ans. Il l'a peut-être revue à Paris pour un autre
portrait. Pendant les séances de pose, ils se sont parlé, se sont
confiés
Perréal a répondu à la commande d'Antoine
en rappelant le séjour de Mary en France, en y glissant toute sa tendresse
pour cette jeune femme et toute sa rancur contre le nouveau souverain.
Antoine Le Viste dut déchanter en tous points.
Plus tard, en tant que membre puis comme Président du Parlement de Paris,
il eut des démêlés avec le nouveau roi de France. Pour se
rapprocher de Paris et mieux 'surveiller' le Parlement, le roi renonça
aux châteaux de la Loire et fit construire Fontainebleau dès 1528.
François 1er musela le Parlement en lui imposant le tout dévoué
Chancelier Duprat dont on peut voir au Louvre un buste en terre cuite, faisant
pendant avec celui de Louise de Savoie. On contraignit le Parlement à condamner
à mort Semblançay, le Grand Argentier ; on l'obligea à dépouiller
de tous ses biens le Connétable de Bourbon, au profit de Louise de Savoie
et de ses amis. Il est des rancurs qui
s'accumulent et que l'on extirpe, sublimées, sous différentes formes.
Ainsi ont pu naître les tapisseries de La Dame à la Licorne.
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extraits
du livre : Georges Duby - Guy Lardreau, Dialogues, Flammarion, 1980
"
Et au fond ce que je dis là, il me semble que ce n'est rien d'autre que
ce que disait Bloch lorsqu'il parle des " méchants faits " qui
font sauter les belles théories ; de ce que Bachelard disait lui aussi,
à propos des sciences de la nature, quand il dit que les vrais faits sont
les faits polémiques. " (p. 41)
"
Et je n'invente pas, enfin.., j'invente, mais je me soucie de fonder mon invention
sur les assises les plus fermes, de l'édifier à partir de traces
rigoureusement critiquées, de témoignages qui soient aussi précis,
aussi exacts qu'il est possible. Mais c'est tout. "
(p. 44)
" Je suis
sûr en tout cas que les pulsions du désir s'introduisent dans le
travail même de l'historien à des niveaux multiples. D'abord, bien
sûr, dans l'écriture proprement dite, dans la manière
dont on écrit l'histoire, la manière dont on fait passer son expérience,
ces flocons de rêves qui se sont formés en contact avec le document,
à l'état de discours. Assurément, si forte que soit la volonté
de froideur objective, le contrôle n'est pas total. Et je dirai que c'est
tant mieux. Qu'il existe en tout discours historique une part de lyrisme, qu'elle
doit absolument s'y trouver, qu'il en faut même une certaine dose, nécessairement,
pour atteindre à la bonne Histoire.
Mais les pulsions entrent aussi
en jeu dans les choix " théoriques ", dans l'établissement
de ce qu'on appelle une problématique, dans la manière dont on suit
une piste, dans l'élan qui pousse à s'aventurer vers tel ou tel
thème. " (p. 46-47)
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Trois hypothèses ont longtemps été envisagées : Jean IV, Aubert ou Antoine II.
La relation parentale
entre Antoine et Jean IV est celle de 'neveu et oncle à la mode de Bretagne'.
Le Petit Robert donne : " neveu à la mode de Bretagne : fils d'un
cousin germain ou d'une cousine germaine " et " oncle à la mode
de Bretagne : cousin germain du père ou de la mère ".
Trois
documents pourraient aider à identifier le commanditaire : le contrat de
commande passé avec le peintre ou le licier, son testament, l'inventaire
de ses biens après son décès.
Sans
preuves formelles, Carl Nordenfalk en 1976 et 1982, André Arnaud en 1981
et F. W. Ulrichs en 1998 avaient avancé l'hypothèse "Antoine
Le Viste" comme commanditaire.
A
deux reprises, Carl Nordenfalk (" Les cinq sens dans l'art du Moyen
Âge " dans Revue de l'art, t. 34 (1976), p. 17-28 et "
Qui a commandé les tapisseries dites de La Dame à la licorne
? " dans Revue de l'art, t. 55 (1982), p. 53-56.)
attribue la commande de La Dame à Antoine, un cadeau de mariage
pour sa première épouse. Geneviève Souchal, dans son importante
étude Messeigneurs Les Vistes et La Dame à la licorne (Bibliothèque
de l'Ecole des Chartes, Tome 141, 1983), n'exclut pas cette éventualité
même si elle marque sa préférence pour Jean IV. (voir aussi
Jean-Bernard de Vaivre, Messire Jehan Le Viste, chevalier, seigneur d'Arcy
et sa tenture au lion et à la licorne, Bulletin Monumental, t. 142,
1984) http://fr.wikipedia.org/wiki/Ch%C3%A2teau_d'Arcy
Si
Jean IV avait été le commanditaire : il s'agirait, dit-on,
d'un cadeau de mariage ou d'anniversaire de mariage à son épouse
La Dame n'est pas Mary. Il n'y a pas d'histoire réellement vécue
tissée. Mais dans ce cas, je pense que les îles auraient été
de vrais jardins, édens d'amour, paradis de jouissances. Ou bien encore,
devant la mélancolie poignante des visages, il pourrait s'agir d'un adieu
à l'épouse aimée, à la fiancée promise, décédées,
et les îles deviennent "Au-delà", "Paradis" chrétien.
Si
Aubert avait été le commanditaire : il s'agirait, aussi,
d'un cadeau de mariage. Cette hypothèse concernant le père d'Antoine
est défendue, par exemple par André de Mandach (" Les Tapisseries
de la Dame à la Licorne. Quelques observations littéraires,
linguistiques, historiques et héraldiques " dans Et multum et multa,
Festschrift für Peter Wunderli, Gunter Verlag Tübingen, 1998, pp.
417-430) à la suite d'Helmut Naumann
("Mon seul désir, La Dame à la Licorne vor dem
Zelt des Aubert Le Viste" dans Archivum Heraldicum, Archives Héraldiques
suisses, 1993, I, pp. 7-42) Il reconnaît dans les lettres extrêmes
de l'inscription de la tente les initiales A et I, celles des prénoms Aubert
et Jeanne, son épouse : " La clef du mystère nous est donnée
par la tapisserie dont la devise MON SEVL DESIR est flanquée des initiales
A et I. Cette dernière lettre est représentée comme une tour
crénelée avec fenêtre et porte. L'initiale A est ornée
à gauche d'un jambage décoratif or, marque artistique du
début du texte. De même, à la droite de l'initiale I, on aperçoit
un autre jambage décoratif or (séparé de la "tour"
par une corde de la tente), marque artistique de la fin du texte. Ces initiales
symbolisent, notamment à l'époque, les initiales d'un couple. "
Je
m'accorderai avec André de Mandach lorsqu'il cite Léon Jéquier
: " La règle des brisures n'a jamais été absolue sauf
dans certaines grandes maisons et dans certaines régions " et qu'il
conclut : " Or les Le Viste étaient ni des marquis ni des ducs mais
une famille bourgeoise de sorte que la règle de la brisure ne s'appliquait
point à eux " contrairement à la règle absolue qui voulait
que seule la branche aînée avait le droit de porter les armoiries
de la famille sans brisure et que la brisure du blason était absolument
obligatoire à l'époque pour les branches cadettes.
Son
argument suivant me laissera dubitatif, voire de marbre : " Jeanne est née
Baillet, et selon Godefroy le substantif " baillet " désigne
une couleur, notamment les couleurs baie et rouge qui dominent dans les tapisseries.
En outre, selon Tobler-Lommatzsch, le verbe " baillier " signifie "
caresser, toucher ". Ainsi ce nom symbolise la tapisserie Le Toucher.
"
" Aussi les tapisseries
de la Dame à la Licorne ont une particularité, c'est que toutes
les six ont le rouge pour couleur dominante. Si Aubert a choisi le rouge comme
couleur de fond de ces tapisseries, c'est pour rester dans la tradition de la
branche de sa famille. ". Et de conclure : " Selon les recherches généalogiques
de Geneviève Souchal, Jeanne Baillet était encore célibataire
en 1465 ; ainsi son mariage dut avoir lieu un peu plus tard, probablement autour
de 1470, et le sujet des tapisseries les prédestine probablement à
former un cadeau de mariage. Comme l'exécution d'une telle collection monumentale
a dû prendre beaucoup de temps (et comme leur style évoque Le
Maître de Moulins du retable de Moulins en Bourbonnais) on peut situer
leur date terminale approximative vers 1475-80. "
Toujours
à la suite d'Helmut Naumann, André de Mandach pense que le titre
originaire des tapisseries devait être à deux termes, comme celui
du Rommans de la dame à la licorne et du biau chevalier au lyon.
Ce roman médiéval serait " la source d'inspiration des tapisseries
: le premier terme, LE BIAU LYON incarne le Chevalier au Lyon : Aubert Le Viste,
le nouveau " Chevalier au Lyon "
l'aristocrate de la ville de
Lyon. Le second terme, la licorne, représente évidemment son épouse
Jeanne. " Evidemment !
J'opposerai
seulement deux arguments à l'encontre de cette hypothèse :
il y a trop de visages en larmes ou tristes dans les tapisseries rescapées
pour qu'elles puissent figurer dans un cadeau de mariage.
Et la lettre
ultime ne peut en aucun cas être un I ou un J. Il suffit de bien, très
bien, regarder pour noter la justese de mes deux arguments.
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La
beauté d'une théorie
Chacune
et chacun peut appliquer à mon interprétation, pour en vérifier
l'authenticité, les deux règles que Salvatore Settis a formulées
en discutant les diverses interprétations de La Tempête de
Giorgione : 1- toutes les pièces du puzzle doivent trouver leur place ;
2- les pièces doivent composer un dessin cohérent ; règles
auxquelles Carlo Ginzburg ajoute la suivante : 3 - " dans des conditions
identiques, l'interprétation qui implique le moins d'hypothèses
doit être considérée, en général, comme la plus
probable (mais la vérité, il ne faut pas l'oublier, est parfois
improbable) " ; soit trois critères : " exhaustivité,
cohérence, économie ".
Je
crois, avec l'ensemble des mathématiciens et physiciens théoriciens,
que la beauté d'une théorie lui est
donnée par la combinaison de l'élégance, de l'unicité
et de la capacité à répondre à toutes les questions
qui se posent. La "théorie Mary Tudor" répond à
ces critères.
Carlo Ginzburg (Enquête
sur Piero Della Francesca, Flammarion, 1981) nous prévient : "
Il est difficile, même pour un connaisseur exceptionnel comme Longhi, de
dater une uvre sur des bases exclusivement stylistiques, en l'absence, ou
presque, de données documentaires extérieures ". Ce qui est
vrai pour Piero della Francesca et pour Roberto Longhi l'est aussi pour La
Dame et les critiques qui posent l'année 1500 (mort de Jean IV Le Viste
et style des vêtements) comme borne ultime. " En réalité,
dans la datation, la corde de la lecture stylistique est toujours accrochée,
avec des résultats plus ou moins convaincants, aux pitons documentaires
disponibles ". Et pour La Dame, les pitons documentaires n'existent
pas. Il faut les chercher, pour l'instant, dans les tapisseries elles-mêmes
: les armes des Le Viste, les " visages " des lions
A-t-on vraiment besoin de textes d'époque pour voir un tableau ? Pour l'interpréter
? Ma conception de l'herméneutique artistique invite à faire confiance
à son propre regard. Au tableau aussi, qui recèle tout ce que l'artiste
a désiré y peindre, et même plus. Le fameux inconscient !
Ainsi, sans doute du premier élément qui me dit que j'ai raison
de voir Mary Tudor dans la Dame et d'où tout le reste découle de
manière la plus limpide, je veux parler du Lion du Toucher actuel
qui n'est autre que Charles Quint, indubitablement ! Ce Lion, que Louis Marin
(De la représentation, Gallimard - Le Seuil, 1994) nomme une "
figure de bord ", nous regarde, vous regarde. Que veut-il nous dire, nous
montrer ? Il nous suggère comment regarder ce que le peintre a donné
à voir, les yeux bien ouverts, en identifiant chaque personnage historique
qui mime une part de l'Histoire/histoire. La présence d'au moins un personnage
contemporain est d'une importance décisive pour interpréter l'ensemble
iconographique et bâtir une interprétation dégagée
de toute présupposition religieuse, philosophique, stylistique ou autre.
Et il est d'autres " figures de bord " qui nous disent : " regardez
bien ! "
Mon texte sera parsemé
de nombreuses citations. Je préfère la citation (qui donne envie
de lire l'uvre dont elle extraite), même longue, à la paraphrase
maladroite (quand elle gauchit la pensée initiale) ou malhonnête
(quand elle emprunte la pensée sans en citer l'auteur). Que celles et ceux
qui pensent avoir été "pillés" me comprennent
et m'excusent !