Le Commanditaire

Antoine II LE VISTE

 

MESSIRE ANTOINE LE VISTE

Chevalier Seigneur de Fresnes, Conseiller du
Roy en ses Conseils, & President en sa Cour
de Parlement de Paris.


Les armoiries qui apparaissent sur La Dame à la licorne (quelle qu’en soit la thématique) et sur la rose méridionale baptisée La Pentecôte du transept sud de l’église Saint-Germain l'Auxerrois à Paris 1er, commandée en septembre 1532 par Antoine Le Viste et Charlotte Briçonnet, sa seconde épouse, sont-elles :

― brisées d’après les volontés de Jean II dictées à ses trois fils dans son testament du 18 juillet 1428 et conservées malgré tout par Antoine comme l’argumente Carmen Decu Teodorescu

(C. Decu Teodorescu, « La Tenture de la Dame à la Licorne. Nouvelle lecture des armoiries », Bulletin Monumental, t. 168-4, année 2010, p. 355-367)

― ou bien sont-elles pleines, comme l’argumente Jean-Bernard de Vaivre en se référant, entre autres documents, à la représentation des armes des membres de la famille Le Viste (les mêmes, sans brisure aucune) extraite du petit armorial manuscrit dressé très postérieurement à 1721 et conservé à la bibliothèque Mazarine qui donne les armes des présidents et conseillers du parlement de Paris :

Il est évident que, d’une manière générale, les membres de la famille Le Viste, tant durant la seconde partie du XVe siècle que dans la première moitié du siècle suivant, ne brisaient pas les armes de gueules à la bande d’azur chargée de trois croissants d’argent. Elles furent portées telles par Jean IV, mais aussi par Antoine II et d’autres membres de cette famille. Jean IV était le chef de famille, portant les mêmes armes que son grand-père Jean II et détenteur du tènement de Bellecour et de l’héritage immobilier du rédacteur du testament de 1428.

(J-B de Vaivre, « Autour de la Dame à la licorne et d’autres tentures, II, Notes de méthodologie et études comparatives », Monuments et mémoires de la Fondation Eugène Piot, tome 94, 2015, p. 89-200)

Ainsi, selon François Blanchard, chaque Le Viste qui a occupé un office au Parlement de Paris « portoit de gueulle à la bande d’azur chargee de trois croissans montans d’argent ». L’armorial du manuscrit du Parlement confirme que tous les Le Viste ont porté les mêmes armes.

F. Blanchard, Les Presidens au mortier du Parlement de Paris, Catalogue de tous les conseillers du Parlement de Paris, 1645.

voir aussi :

Geneviève Souchal, " Messeigneurs Les Vistes et La Dame à la licorne ", dans Bibliothèque de l'École des Chartes, Tome 141, 1983.

Patrice Foutakis, À la lumière des manuscrits Le Viste, famille de La Dame à la licorne, Classique Garnier, Collection Histoire culturelle, 2016.

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église Saint-Germain l'Auxerrois - Paris 1er
Rose méridionale du transept sud
- La Pentecôte - XVIe siècle

 

Entre le Saint Esprit et la Vierge entourée des apôtres, se tiennent dans la lumière divine, à gauche Charlotte Briçonnet et à droite Antoine Le Viste.

Les deux autres blasons sont, l'un mi-parti Le Viste / Baillet (Jeanne Baillet, mère d'Antoine), l'autre tri-parti Le Viste / Briçonnet / Baillet

Blason de Jeanne Baillet

D'azur à la bande d'argent, accostée de deux griffons d'or.

 

Blason de Charlotte Briçonnet
D'azur à la bande componée d'or et de gueules de cinq pièces,
chargée sur le premier compon de gueules d'une étoile d'or,
accompagnée d'une autre de même en chef.

(in Mémoires de la Société historique et archéologique
de l'arrondissement de Pontoise et du Vexin
, t. III, 1881, p. 36)

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Dans son introduction au recueil Patronnes et mécènes en France à la Renaissance (Publications de l'Université de Saint-Etienne, coll. "L'école du genre", Série Nouvelles recherches n°2, 2007), Kathleen Wilson-Chevalier souligne (p. 35-36), le rôle des femmes ou des épouses dans les commandes d'œuvres d'art à la Renaissance.

Pour exemple, elle cite le marché passé le 18 septembre 1532 (deux ans avant la mort d'Antoine) entre le maître verrier Jean Chastellain et Antoine Le Viste et sa seconde épouse Charlotte Briçonnet pour une rosace dans l'église de la paroisse parisienne de Saint-Germain-l'Auxerrois. (voir plus bas)

" Et sera tenue led. Chastellain de fournir de pourtraictz et patrons faict de la main de maistre Noel Bellemare maistre peintre à Paris. Et ledict pourtraictz et patrons faiz Jehan Chastellain sera tenu les montrer et exhiber à ladicte dame Charlotte Briçonnet pour les veoir (et) visiter pour qu'elle puisse les augmenter et diminuer à son penser et volonté tant en coulleur que autres choses… "

Dans son étude " Les Vitraux du chœur de Saint-Séverin " d'où est extrait l'exemple ci-dessus (Bulletin Monumental, 143, 1985-1, p.25-40), Nicole Reynaud note que la rose représentant le Saint-Esprit est conservée.

 

http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:P1010346_Paris_Ier_Eglise_Saint-Germain_l%27Auxerrois_Rose_m%C3%A9ridionnale-La_Pentec%C3%B4te_reductwk.JPG

http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89glise_Saint-Germain-l'Auxerrois_(Paris)

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Antoine étant le commanditaire, il s'agit pour moi sans contestation de la narration tissée de la vie en France de Mary Tudor, reine de France : d'où deux solutions :

— Antoine et le peintre sont d'accord dès le départ sur la signification de chaque tapisserie : ils sont de connivence pour narrer " l'histoire " d'Antoine avec Mary ou simplement l'histoire de Mary.

— Antoine a commandité des tapisseries et a laissé au peintre entière liberté sur le choix du sujet et le style de l'œuvre ; le peintre en profite pour narrer son " histoire " avec Mary (mais né vers 1455-1460, il aurait dans les 55-60 ans en 1515 !) ou simplement pour narrer l'histoire de Mary : Antoine ignore la signification de sa tapisserie. Mais pouvait-il l'ignorer longtemps tant les indices sont nombreux et tant la symbolique est forte ? Ce scénario permet de se demander quel secret personnel (en dehors de narrer la vie de Mary en France) le peintre a confié à La Dame où se conjoignent la Mort, la Loi et le Père médiateur. Il permettrait d'expliquer la difficulté que je rencontre à doter Jean Perréal de l'inconscient d'Antoine Le Viste (même si pour une bonne part des éléments communs à tous les hommes s'y retrouvent.)

— Dans les deux cas ci-dessus, le peintre, à l'insu ou non d'Antoine, peut avoir introduit un second thème ésotérique ou religieux (des lectures autres : alchimique, mariale, cathare, platonicienne … sont alors aussi possibles.)

Aucun code de lecture de La Dame n'en contredit un autre (sauf à pousser le bouchon un peu trop loin). Il me semble que l'hypothèse Mary Tudor permet d'expliquer la présence de chacun des éléments des tapisseries qui ont survécu (sauf Pavie, Le Toucher actuel).

Vu les qualités de La Dame, je pense qu'une relation plus que financière unissait les deux hommes. Connivence certainement. Chacun risquait gros. Pécuniairement et politiquement. En choisissant un peintre comme Jean Perréal, Antoine Le Viste s'attachait les services d'un des peintres les plus prestigieux de ces années 1490/1520 qui avait fréquenté bien des cours royales ou princières.

 

Les propos de Denis Crouzet tenus à Natalie Zemon Davis (L'Histoire tout feu tout flamme, Albin Michel, 2004) m'encouragent, peut-être à tort, à imaginer les raisons qui ont pu pousser Antoine Le Viste à commanditer La Dame à Jean Perréal : " les historiens ont souvent tendance à être trop timides face au contingent. Pourquoi, quand une sorte de mur heuristique est atteint, ne pas passer au-delà des bornes de ce que disent les sources, et inventer un espace critiquement assumé de probabilité(s) ? … à partir du moment où l'on ne sort pas de la sphère du vraisemblable ou de l'admissible, si l'on n'enferme pas la démonstration dans le cercle d'une logique de l'absurde, tout peut être possible, et c'est ce dérapage contrôlé qui pourrait être intéressant à mettre en pratique pour essayer d'aller au-delà… " (p.39). Et plus loin : " Il ne s'agit pas de se perdre dans un mythe personnel, mais au contraire de se laisser envahir par une sorte d'introspection inversée, dans laquelle ce sont les messages laissés par le passé qui viennent en soi prendre sens … et donner l'illusion de pouvoir pénétrer dans des imaginaires individuels voire collectifs " (pp. 163-164).
Quelles raisons Antoine Le Viste eut-il de s'intéresser tant à Mary qu'il en fit la Dame de ses tapisseries ? Quelles relations eut-il avec elle ? Plusieurs hypothèses possibles :

Dans la lutte dynastique entre les clans Valois (Orléans et Angoulême) d'une part et la France et l'Angleterre d'autre part, Antoine a-t-il joué la carte anglaise dans l'espoir d'en tirer de substantiels avantages? De quelle manière ?
Pour Henry VIII, sur les conseils de Wolsey, ce mariage devait placer sur le trône de France un héritier qui eût été mi-anglais. En attendant, (tant la mort prochaine de Louis XII, très malade, était prévisible déjà avant le mariage), il aurait pu influer à sa guise, par l'intermédiaire de sa sœur Régente, sur toute la politique de la France. Il aurait en priorité récupéré le duché d'Aquitaine, héritage des Plantagenêt, sans doute aussi celui de Normandie. Mais, à long terme, le but inavoué de ce mariage était de reprendre le rêve d'Edouard III d'Angleterre (petit-fils de Philippe le Bel et neveu des deux derniers Capétiens directs, Philippe V le Long et Charles IV le Bel) qui en 1328 revendique le trône de France (il lui sera préféré Philippe VI, premier Valois roi de France) et celui
d'Henry V et du Traité de Troyes du 21 Mai 1420 : unifier les deux royaumes sous une seule couronne. Cette revendication anglaise est renouvelée en 1522-1523 quand Henry VIII, Charles Quint et le connétable Charles de Bourbon ourdissent une coalition contre François 1er. Au cours des tractations, Henry VIII exigea du connétable d'être reconnu roi de France après la victoire attendue, ce que Bourbon ne pouvait accepter. Il ne voulait s'associer avec Henry VIII qu'en tant qu'allié de Charles Quint.

L'attrait de l'argent pour Henry VIII et les ambitions politiques et religieuses pour Wolsey furent des motivations importantes dans ce projet. De plus, le nouveau pape, Léon X, cherchait des alliés et désirait éloigner Henry VIII de l'empereur d'Allemagne Maximilien et du roi d'Espagne Ferdinand. Le mariage de Mary avec Louis XII couronna de succès les premières négociations diplomatiques officielles de Wolsey. En suivant la politique du pape pour obtenir la pourpre cardinalice (première étape avant la légation et enfin la tiare pontificale) et en collant au plus près des exigences et désirs de son maître Henry VIII, Wolsey réussit, face à des Etats adversaires plus riches que l'Angleterre, à monnayer son alliance pour l'heure au plus offrant.

Antoine Le Viste fut certainement envoûté par Mary, "la jolie poupée anglaise" ; bien d'autres l'ont été, y compris François 1er qui faillit, dit-on, se donner un fils qui eût été son propre roi. En a-t-il été secrètement, mais si violemment amoureux, qu'il a voulu en conserver trace en son hôtel particulier sous forme d'œuvre d'art ?
Mary, comme dans l'amour courtois, est l'occasion d'un amour non interdit mais portant la marque du suzerain. Cet amour permet création d'une œuvre d'art (littéraire pour l'amour courtois, peinte et tissée pour La Dame) dont la valeur est celle d'une production de puissance en pure perte dont Mary, femme aimée, occupe la place.

Les mêmes suppositions peuvent être écrites au sujet du peintre. Jean Perréal, s'il est le créateur de La Dame, a rencontré plusieurs fois Mary. En Angleterre, elle est restée devant lui à poser pour son portrait suffisamment longtemps pour que puisse naître chez Perréal un doux sentiment. Amoureux, pourquoi pas ? Paternel, peut-être : Mary, orpheline, avait 18 ans ; lui avait environ 55 ans. Il l'a peut-être revue à Paris pour un autre portrait. Pendant les séances de pose, ils se sont parlé, se sont confiés… Perréal a répondu à la commande d'Antoine en rappelant le séjour de Mary en France, en y glissant toute sa tendresse pour cette jeune femme et toute sa rancœur contre le nouveau souverain.


Antoine Le Viste dut déchanter en tous points. Plus tard, en tant que membre puis comme Président du Parlement de Paris, il eut des démêlés avec le nouveau roi de France. Pour se rapprocher de Paris et mieux 'surveiller' le Parlement, le roi renonça aux châteaux de la Loire et fit construire Fontainebleau dès 1528. François 1er musela le Parlement en lui imposant le tout dévoué Chancelier Duprat dont on peut voir au Louvre un buste en terre cuite, faisant pendant avec celui de Louise de Savoie. On contraignit le Parlement à condamner à mort Semblançay, le Grand Argentier ; on l'obligea à dépouiller de tous ses biens le Connétable de Bourbon, au profit de Louise de Savoie et de ses amis.
Il est des rancœurs qui s'accumulent et que l'on extirpe, sublimées, sous différentes formes. Ainsi ont pu naître les tapisseries de La Dame à la Licorne.

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extraits du livre : Georges Duby - Guy Lardreau, Dialogues, Flammarion, 1980

" Et au fond ce que je dis là, il me semble que ce n'est rien d'autre que ce que disait Bloch lorsqu'il parle des " méchants faits " qui font sauter les belles théories ; de ce que Bachelard disait lui aussi, à propos des sciences de la nature, quand il dit que les vrais faits sont les faits polémiques. " (p. 41)

" Et je n'invente pas, enfin.., j'invente, mais je me soucie de fonder mon invention sur les assises les plus fermes, de l'édifier à partir de traces rigoureusement critiquées, de témoignages qui soient aussi précis, aussi exacts qu'il est possible. Mais c'est tout. " (p. 44)

" Je suis sûr en tout cas que les pulsions du désir s'introduisent dans le travail même de l'historien à des niveaux multiples. D'abord, bien sûr, dans l'écriture proprement dite, dans la manière dont on écrit l'histoire, la manière dont on fait passer son expérience, ces flocons de rêves qui se sont formés en contact avec le document, à l'état de discours. Assurément, si forte que soit la volonté de froideur objective, le contrôle n'est pas total. Et je dirai que c'est tant mieux. Qu'il existe en tout discours historique une part de lyrisme, qu'elle doit absolument s'y trouver, qu'il en faut même une certaine dose, nécessairement, pour atteindre à la bonne Histoire.
Mais les pulsions entrent aussi en jeu dans les choix " théoriques ", dans l'établissement de ce qu'on appelle une problématique, dans la manière dont on suit une piste, dans l'élan qui pousse à s'aventurer vers tel ou tel thème. "
(p. 46-47)

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Trois hypothèses ont longtemps été envisagées : Jean IV, Aubert ou Antoine II.

La relation parentale entre Antoine et Jean IV est celle de 'neveu et oncle à la mode de Bretagne'. Le Petit Robert donne : " neveu à la mode de Bretagne : fils d'un cousin germain ou d'une cousine germaine " et " oncle à la mode de Bretagne : cousin germain du père ou de la mère ".

Trois documents pourraient aider à identifier le commanditaire : le contrat de commande passé avec le peintre ou le licier, son testament, l'inventaire de ses biens après son décès.

Sans preuves formelles, Carl Nordenfalk en 1976 et 1982, André Arnaud en 1981 et F. W. Ulrichs en 1998 avaient avancé l'hypothèse "Antoine Le Viste" comme commanditaire.

A deux reprises, Carl Nordenfalk (" Les cinq sens dans l'art du Moyen Âge " dans Revue de l'art, t. 34 (1976), p. 17-28 et " Qui a commandé les tapisseries dites de La Dame à la licorne ? " dans Revue de l'art, t. 55 (1982), p. 53-56.) attribue la commande de La Dame à Antoine, un cadeau de mariage pour sa première épouse. Geneviève Souchal, dans son importante étude Messeigneurs Les Vistes et La Dame à la licorne (Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, Tome 141, 1983), n'exclut pas cette éventualité même si elle marque sa préférence pour Jean IV. (voir aussi Jean-Bernard de Vaivre, Messire Jehan Le Viste, chevalier, seigneur d'Arcy et sa tenture au lion et à la licorne, Bulletin Monumental, t. 142, 1984) http://fr.wikipedia.org/wiki/Ch%C3%A2teau_d'Arcy

Si Jean IV avait été le commanditaire : il s'agirait, dit-on, d'un cadeau de mariage ou d'anniversaire de mariage à son épouse… La Dame n'est pas Mary. Il n'y a pas d'histoire réellement vécue tissée. Mais dans ce cas, je pense que les îles auraient été de vrais jardins, édens d'amour, paradis de jouissances. Ou bien encore, devant la mélancolie poignante des visages, il pourrait s'agir d'un adieu à l'épouse aimée, à la fiancée promise, décédées, et les îles deviennent "Au-delà", "Paradis" chrétien.

Si Aubert avait été le commanditaire : il s'agirait, aussi, d'un cadeau de mariage. Cette hypothèse concernant le père d'Antoine est défendue, par exemple par André de Mandach (" Les Tapisseries de la Dame à la Licorne. Quelques observations littéraires, linguistiques, historiques et héraldiques " dans Et multum et multa, Festschrift für Peter Wunderli, Gunter Verlag Tübingen, 1998, pp. 417-430) à la suite d'Helmut Naumann ("Mon seul désir, La Dame à la Licorne vor dem Zelt des Aubert Le Viste" dans Archivum Heraldicum, Archives Héraldiques suisses, 1993, I, pp. 7-42) Il reconnaît dans les lettres extrêmes de l'inscription de la tente les initiales A et I, celles des prénoms Aubert et Jeanne, son épouse : " La clef du mystère nous est donnée par la tapisserie dont la devise MON SEVL DESIR est flanquée des initiales A et I. Cette dernière lettre est représentée comme une tour crénelée avec fenêtre et porte. L'initiale A est ornée à gauche d'un jambage décoratif or, marque artistique du début du texte. De même, à la droite de l'initiale I, on aperçoit un autre jambage décoratif or (séparé de la "tour" par une corde de la tente), marque artistique de la fin du texte. Ces initiales symbolisent, notamment à l'époque, les initiales d'un couple. "

Je m'accorderai avec André de Mandach lorsqu'il cite Léon Jéquier : " La règle des brisures n'a jamais été absolue sauf dans certaines grandes maisons et dans certaines régions " et qu'il conclut : " Or les Le Viste étaient ni des marquis ni des ducs mais une famille bourgeoise de sorte que la règle de la brisure ne s'appliquait point à eux " contrairement à la règle absolue qui voulait que seule la branche aînée avait le droit de porter les armoiries de la famille sans brisure et que la brisure du blason était absolument obligatoire à l'époque pour les branches cadettes.

Son argument suivant me laissera dubitatif, voire de marbre : " Jeanne est née Baillet, et selon Godefroy le substantif " baillet " désigne une couleur, notamment les couleurs baie et rouge qui dominent dans les tapisseries. En outre, selon Tobler-Lommatzsch, le verbe " baillier " signifie " caresser, toucher ". Ainsi ce nom symbolise la tapisserie Le Toucher. "

" Aussi les tapisseries de la Dame à la Licorne ont une particularité, c'est que toutes les six ont le rouge pour couleur dominante. Si Aubert a choisi le rouge comme couleur de fond de ces tapisseries, c'est pour rester dans la tradition de la branche de sa famille. ". Et de conclure : " Selon les recherches généalogiques de Geneviève Souchal, Jeanne Baillet était encore célibataire en 1465 ; ainsi son mariage dut avoir lieu un peu plus tard, probablement autour de 1470, et le sujet des tapisseries les prédestine probablement à former un cadeau de mariage. Comme l'exécution d'une telle collection monumentale a dû prendre beaucoup de temps (et comme leur style évoque Le Maître de Moulins du retable de Moulins en Bourbonnais) on peut situer leur date terminale approximative vers 1475-80. "

Toujours à la suite d'Helmut Naumann, André de Mandach pense que le titre originaire des tapisseries devait être à deux termes, comme celui du Rommans de la dame à la licorne et du biau chevalier au lyon. Ce roman médiéval serait " la source d'inspiration des tapisseries : le premier terme, LE BIAU LYON incarne le Chevalier au Lyon : Aubert Le Viste, le nouveau " Chevalier au Lyon "… l'aristocrate de la ville de Lyon. Le second terme, la licorne, représente évidemment son épouse Jeanne. " Evidemment !

J'opposerai seulement deux arguments à l'encontre de cette hypothèse :
— il y a trop de visages en larmes ou tristes dans les tapisseries rescapées pour qu'elles puissent figurer dans un cadeau de mariage.
— Et la lettre ultime ne peut en aucun cas être un I ou un J. Il suffit de bien, très bien, regarder pour noter la justese de mes deux arguments.

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La beauté d'une théorie

Chacune et chacun peut appliquer à mon interprétation, pour en vérifier l'authenticité, les deux règles que Salvatore Settis a formulées en discutant les diverses interprétations de La Tempête de Giorgione : 1- toutes les pièces du puzzle doivent trouver leur place ; 2- les pièces doivent composer un dessin cohérent ; règles auxquelles Carlo Ginzburg ajoute la suivante : 3 - " dans des conditions identiques, l'interprétation qui implique le moins d'hypothèses doit être considérée, en général, comme la plus probable (mais la vérité, il ne faut pas l'oublier, est parfois improbable) " ; soit trois critères : " exhaustivité, cohérence, économie ".

Je crois, avec l'ensemble des mathématiciens et physiciens théoriciens, que la beauté d'une théorie lui est donnée par la combinaison de l'élégance, de l'unicité et de la capacité à répondre à toutes les questions qui se posent. La "théorie Mary Tudor" répond à ces critères.

Carlo Ginzburg (Enquête sur Piero Della Francesca, Flammarion, 1981) nous prévient : " Il est difficile, même pour un connaisseur exceptionnel comme Longhi, de dater une œuvre sur des bases exclusivement stylistiques, en l'absence, ou presque, de données documentaires extérieures ". Ce qui est vrai pour Piero della Francesca et pour Roberto Longhi l'est aussi pour La Dame et les critiques qui posent l'année 1500 (mort de Jean IV Le Viste et style des vêtements) comme borne ultime. " En réalité, dans la datation, la corde de la lecture stylistique est toujours accrochée, avec des résultats plus ou moins convaincants, aux pitons documentaires disponibles ". Et pour La Dame, les pitons documentaires n'existent pas. Il faut les chercher, pour l'instant, dans les tapisseries elles-mêmes : les armes des Le Viste, les " visages " des lions…


A-t-on vraiment besoin de textes d'époque pour voir un tableau ? Pour l'interpréter ? Ma conception de l'herméneutique artistique invite à faire confiance à son propre regard. Au tableau aussi, qui recèle tout ce que l'artiste a désiré y peindre, et même plus. Le fameux inconscient ! Ainsi, sans doute du premier élément qui me dit que j'ai raison de voir Mary Tudor dans la Dame et d'où tout le reste découle de manière la plus limpide, je veux parler du Lion du Toucher actuel qui n'est autre que Charles Quint, indubitablement ! Ce Lion, que Louis Marin (De la représentation, Gallimard - Le Seuil, 1994) nomme une " figure de bord ", nous regarde, vous regarde. Que veut-il nous dire, nous montrer ? Il nous suggère comment regarder ce que le peintre a donné à voir, les yeux bien ouverts, en identifiant chaque personnage historique qui mime une part de l'Histoire/histoire. La présence d'au moins un personnage contemporain est d'une importance décisive pour interpréter l'ensemble iconographique et bâtir une interprétation dégagée de toute présupposition religieuse, philosophique, stylistique ou autre. Et il est d'autres " figures de bord " qui nous disent : " regardez bien ! "

Mon texte sera parsemé de nombreuses citations. Je préfère la citation (qui donne envie de lire l'œuvre dont elle extraite), même longue, à la paraphrase maladroite (quand elle gauchit la pensée initiale) ou malhonnête (quand elle emprunte la pensée sans en citer l'auteur). Que celles et ceux qui pensent avoir été "pillés" me comprennent et m'excusent !


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