De
Pierre Francastel, Etudes de sociologie
de l'art, p.17 :
" Tout
objet d'art est un lieu de convergence où l'on trouve le témoignage
d'un nombre plus ou moins grand, mais qui peut être considérable,
de points de vue sur l'homme et sur le monde. "
" L'uvre
d'art
doit être regardée, d'abord comme un fait technique,
puis comme un produit de psychologie collective et individuelle, enfin, comme
un témoignage sociologique. "
Ce
qui se décline ainsi pour La Dame :
-
une tapisserie (mode de tissage, lieu de tissage, rôle de la tapisserie
)
-
tissée pour un bourgeois juriste anobli, après 1515 (place de celui-ci
dans la société, ses revenus, sa richesse)
-
en période charnière, en France, entre le Moyen Âge
et la Renaissance (sensibilité du peintre, son histoire, sa formation
)
en tenant compte
- de l'idéologie
de l'époque (Dieu, la femme, le désir
)
-
de l'importance attachée en cette période 1500-1520 à un
problème philosophique, psychologique et sociologique : la place de la
femme (La Dame par la présence de Mary et de Claude, et de la licorne s'opposant
à La Chasse à la licorne)
-
et des luttes sociales et européennes (luttes dynastiques, montée
de l'absolutisme
)
La
Dame naît de :
- une
rivalité dynastique française entre le clan Valois-Orléans
représenté par Louis XII et les Valois-Angoulême que sont
Louise de Savoie et son fils François.
-
une autre rivalité dynastique entre les souverains anglais et leurs
homologues français. En 1328, Edward III d'Angleterre, petit-fils de Philippe
le Bel et neveu des deux derniers Capétiens directs, Philippe V le Long
et Charles IV le Bel, revendique le trône de France. Il lui sera préféré
Philippe VI, premier Valois roi de France. Comme
ses prédécesseurs, Henry VIII se considère comme roi de France
en se référant à cette éviction et au Traité
de Troyes de 1420. Henry VIII, en mariant sa
sur à Louis XII ne vise qu'à prendre possession, par la régence
possible de sa sur à la mort de Louis XII, du royaume de France.
La carte de l'Europe, le destin de la France, se jouaient alors.
-
une tierce rivalité, liée à la montée en puissance
de la bourgeoisie due à l'essor de la civilisation marchande et à
l'achat des offices. Une tapisserie comme Pavie signifie une réaction
vive et téméraire face à la montée de l'absolutisme
entreprise par François 1er dès son accession au trône et
veut substituer au gouvernement des nobles défaillants celui des bourgeois
qui visent à obtenir une nouvelle distribution des sources du pouvoir,
de l'autorité et de la richesse.
-
l'apparition d'une culture liée à la découverte de l'Antiquité
et de la tradition humaniste qui s'oppose à la tradition chrétienne
(la place de la Femme évolue)
-
relation (à définir !) entre une noble de sang et un noble de robe,
bourgeois anobli, entre une femme et un homme. Le peintre a eu certainement son "mot" à dire, consciemment ou inconsciemment.
La
Dame, c'est donc :
- la revendication
d'un noble de robe, bourgeois anobli, qui ambitionne de participer au pouvoir
- le religieux chassé ou plutôt dissimulé dans la représentation au profit des affaires
de l'individu dans son siècle - peut-être le pamphlet d'un juriste
contre les murs masculines et maritales dans les sphères gouvernantes
- la contemplation de l'uvre
d'art dans l'intimité de son chez-soi
Les
luttes : dynastiques, politiques
Que
l'on ne s'y trompe pas, l'élément masculin est bien présent
dans chaque tapisserie. Mary et Claude ne sont pas seules. Les hommes, contemporains
de l'histoire contée, affirment bien leur présence : Antoine dans
la présentation de ses armes et de sa devise, les souverains (frère,
amant puis époux, ex-fiancé, beau-frère) dans les deux animaux
qui entourent les jeunes femmes.
Ars
(l'art) et Mars (la guerre) ont rendez-vous et sont réunis dans
La Dame.
Une lutte sourde mais
tenace existait entre les deux branches des Valois issues de Saint-Louis.
L'origine en est certainement double : l'hostilité entre Anne de Bretagne
et Louise de Savoie qui se seraient détestées et le besoin incoercible de Louis
XII à engendrer un fils qui lui succéderait. Après la mort
d'Anne de Bretagne, Louis XII, roi " près de ses sous ", voit
d'un mauvais il François se lancer dans des dépenses "
royales " : « ce gros garçon gâtera tout » disait-il.
De
la dizaine d'accouchements d'Anne de Bretagne ne survécurent que deux filles,
Claude et Renée ; Louise mit au monde un fils qui devenait l'héritier
présomptif. A la mort de Louis XII, il régnerait et la Bretagne
serait rattachée au royaume de France, ce qu'Anne imaginait très
mal. Elle préférait un destin d'impératrice européenne
pour sa fille Claude et voulait aussi lui éviter une vie d'épouse
auprès d'un mari volage et libertin comme le serait François.
Louise de Savoie s'opposait elle aussi au mariage de son fils avec Claude de France
qu'elle jugeait infirme, rêvant mieux pour son César. «
La reine Claude est très jeune mais de petite taille, étrangement
corpulente, laide et boitant beaucoup des deux hanches On la dit très vertueuse,
charitable et pieuse. » (Antonio De Beatis, Itinerario, traduit de l'italien par Madeleine Havard de la Montagne sous le titre Voyage du cardinal d'Aragon en Allemagne, Hollande, Belgique, France et Italie (1517-1518), Perrin, 1913, p. 136-137. Sur Gallica)
http://fr.wikipedia.org/wiki/Claude_de_France_(1499-1524)
Deux
pas en avant, un pas en arrière : de la déclaration secrète
du 30 avril 1501 signée à Lyon par Louis XII proclamant nulle toute
convention de mariage entre sa fille Claude et un autre homme autre que François
d'Angoulême au mariage des deux tourtereaux le 18 mai 1514, prend place
l'un des traités de Blois de 1504 qui promet l'union du futur Charles Quint
alors âgé d'un an et de Claude âgée d'un an et demi.
Ce tango dynastique prouve que Louis XII, à l'instar de son père,
pense toujours procréer un fils même à un âge avancé.
Après la mort d'Anne de Bretagne, http://fr.wikipedia.org/wiki/Anne_de_Bretagne, cinq femmes ont été retenues
par Louis XII dans l'espoir de procréer un fils : Margaret Tudor,
la sur de Mary, récente veuve de Jacques IV d'Ecosse tué à
la bataille de Flodden, le 9 septembre 1513, qui avait accouché en avril
1512 d'un fils, le futur Jacques V, présentant ainsi des garanties de félicité
paternelle Eleanor, 16 ans, et Isabelle, 13 ans, ses nièces
Isabella d'Espagne, " trop jeune " sa sur
cadette, " trop maigre et trop laide " Louis XII choisit d'épouser
Mary, surtout après avoir contemplé son portrait peint par Perréal
! Erasme a écrit d'elle : la nature n'a jamais conçu quelque
chose de plus magnifique ; elle brille autant par sa bonté que par sa sagesse.
Une
miniature illustrant une édition des Remèdes de l'une
et l'autre fortune de Pétrarque, parue à Rouen en 1503 (BnF,
225, fol. 165), faisait pourtant la leçon à Louis XII, le "
Roy sans fils ". L'artiste a représenté le roi debout devant
Raison assise qui lui montre de la main droite sa fille Claude âgée
de 4 ans sur les genoux d'Anne et semble lui demander de se faire une raison.

Avec
la mort de Louis XII et l'accession au trône de François 1er, c'est
tout un groupe de jeunes nobles, de grands seigneurs qui arrivent.
Guillaume Budé écrira dans le De Asse : « les favoris de Louis
XII [dont Jean Perréal] se croyaient déjà presque aux
nues et voient leurs espoirs s'effondrer » avec l'arrivée de François
1er. Le personnel gouvernemental est rafraîchi à grandes eaux. François
1er partage à pleines mains tous les bénéfices matériels
du pouvoir : à sa mère, à sa sur, à Charles
de Bourbon, à Duprat
En
face d'eux, une grande bourgeoisie, venue du négoce par mer et par terre,
a tissé par népotisme et mariages, quatre générations
durant, son réseau sur la magistrature, l'administration, le clergé.
Des Tourangeaux, des Lyonnais, des Normands, des Aquitains, des Provençaux,
des Parisiens, les Baillet, Beaune, Berthelot, Binet, Briçonnet, Eyquem,
Formin, Fumée, Groslier, Hennequin, Hurault, Le Picart, Le Viste, Legendre,
Luillier, Ménager, Nicolaï, Poncher, Roillart, Ruzé, Thiboust,
Turquam, Villars et quelques autres, tous parents ou alliés. Négociants
des villes et des ports, grands propriétaires terriens, argentiers des
rois. Jacques de Beaune, baron de Semblançay, en est une figure emblématique.
Anoblis ou bientôt nobles, ils ne se mélangent pas au Nobles de vieille
souche, les bellatores. Des jalousies naissent. De Beaune y laissa sa peau,
pendue puis mangée par les chiens. Pavie narre, au second degré,
ces événements. Le juriste Antoine Le Viste avait, sans aucun doute,
la rancur tenace.
Luttes stratégiques, opérations quasi
militaires. Ainsi, une branche des Le Viste, sous Louis XI, voulut obtenir l'abbaye
de Saint-Etienne de Dijon pour frère André Le Viste sans qu'il abandonne
le prieuré de Saint-Leu de Serans pourtant conféré par le
pape Sixte IV à Jacques de Caulers. Frère André Le Viste,
en bon chrétien de l'époque, fist tirer par plusieurs archiers
et arbalestriers sur son " adversaire " pour l'empêcher de
traverser l'Oise.
 |
Dans
La Dame, les lances au fer acéré qui portent les armes Le Viste
sont des armes de guerre. Le haut est pourvu d'une bannière reconnaissable
de loin et au XVIe siècle, la pointe métallique en forme de couronne
ou de rosace pour choquer et non tuer est remplacée par une pointe affûtée
apte à percer les cuirasses. Celles de La Dame possèdent
à leur base une partie plus large pour une prise plus aisée et une
protection de la main. La tapisserie des Cerfs Ailés du Musée
départemental des Antiquités de Rouen en comporte une. La tente
est de guerre aussi.
|
Pour
limiter les visées de grands nobles sur les sièges épiscopaux,
les riches notables se dévouent au service du roi dont ils attendent aide
et récompense. Des " roturiers " comme les Briçonnet purent
opposer aux cinq sièges épiscopaux de la maison des Bourbon les
neuf épiscopats et archiépiscopats qui leur furent accordés.
Pierre Le Gendre obtiendra sa place de Trésorier de France des bonnes affaires
paternelles. Cumul des bénéfices de l'élite du Peuple
Gras dont la force vient de leur domination de l'Etat aux postes importants
: institutions municipales, fisc, banque, information, justice, Eglise
Un
quatrième état, situé entre la bourgeoisie d'affaires
et la noblesse d'épée, se forme, composé des gens de justice
ou des officiers royaux de rang honorable. Ils se veulent gentilshommes
après leur anoblissement, personnel par grande lettre patente du
roi scellée du grand sceau de cire verte sur lacs de soie rouge
et verte, ou collectif lié à leurs hautes charges et au versement
de 100 à 300 écus d'or soleil.
« Serait-ce l'instant du pavoisement qui précède ou suit la joute, l'affrontement
des champions ? Et ces couleurs annoncent-elles un combat chevaleresque, ou célèbrent-elles
un récent triomphe ? » se demande Bertrand d'Astorg (Le Mythe de
la Dame à la licorne, Seuil, 1963). Combat contre soi-même sous
la conduite du libre arbitre ? Un critique ( F. W. Ulrichs, Die Rätsel
der Dame mit dem Einhorn, 1998) lit La Dame comme les étapes
de l'adoubement d'Antoine Le Viste marquant son anoblissement.
  
Sur
la façade du château d'Azay-le-Rideau (Indre-et-Loire) : -
la salamandre, emblème du roi François 1er, avec sa devise : "
NVTRISCO ET EXTINGO " (" Je nourris et j'éteins ") 
L'hermine, emblème de Claude de France
Sa devise était : " Candida candidis - pure parmi les pures "
    
La devise de Gilles Berthelot, trésorier du roi et maire de Tours
" VNG SEVL DESIR " (" Un seul désir ")
Luttes
politiques aussi. Les Parlementaires, reprochant au roi ses prodigalités
et ses imprudences, ont mené la vie dure à la régente qu'ils
détestaient. Ils ont même proposé le pouvoir au duc de Vendôme
qui sagement refusa. Ils avaient aussi proposé une " union des parlements
de France ", c'était attaquer le pouvoir royal ! « Vous entreprenez
contre mon autorité et mettez la division dans le royaume » répondit
Louise. Ils demandèrent le retour à la Pragmatique Sanction
de 1438, l'abrogation du Concordat, une répression plus forte de l'hérésie.
Ils voulaient que l'on recherche et punisse les responsables de la guerre et de
Pavie : allait-on accuser le roi ? Comme en écho du volume publié
à Anvers en 1527 par Jean Gryphius et conservé à la British
Library contenant deux épîtres anonymes, Epistre Satiricque Envoyée
de par Cognoissance au Roy de France et Epistre de l'acteur au Duc de Bourbon.
La première épître, très critique, répondait
directement au poème que François 1er écrivit de sa prison
de Madrid à une de ses maîtresses, Françoise de Châteaubriant
ou Anne d'Heilly. Cette épître qui s'adresse au roi circula sous
forme manuscrite et ne fut connue que par les intimes du roi. Devons-nous conclure
que l'auteur anonyme appartient à ce cercle restreint ?
Les
écrits de Machiavel ont marqué les esprits. L'essence théorique
du pouvoir royal suscite au 16ème siècle des réflexions autour
des rapports entre le roi et la loi. Le roi est-il au-dessus des lois ou doit-il
s'y conformer ?
Claude de Seyssel (vers 1450-1520) est partisan d'un
pouvoir royal modéré, doctrine qu'il expose dans son livre La
Grande monarchie de France de 1519, écrit en français et dédié
à François 1er. Il y énonce trois " retenails "
ou freins pour limiter la souveraineté du roi : la religion (la loi divine
doit éviter la tyrannie), la justice (les parlementaires, juristes sages
et instruits, au nom de la coutume et de l'équité, conseillent le
roi) et la police (ensemble des ordonnances et des lois qui s'imposent aussi au
roi). Voilà assez pour assurer une monarchie tempérée.
Guillaume Budé (1480-1540) est partisan d'un pouvoir royal absolu.
Dans son livre L'Institution du Prince, de 1519, il écrit : « les
princes ne sont pas sujets aux lois et aux ordonnances de leur royaume comme les
autres car il est à présumer qu'ils sont si parfaitz en prudence,
noblesse et équité qu'il ne leur faut point de reigle et forme escripte
pour les astreindre par craincte et par necessité d'obéissance comme
il faut aux autres. » Foi inébranlable dans l'éducation humaniste
du souverain !
Charles Guillard, Premier Président du Parlement
de Paris, prononce le 24 juillet 1527, au cours du lit de justice tenu par François
1er de retour de sa prison de Madrid, une harangue où il expose sa conception
du pouvoir royal. Je suppose que notre ami Antoine Le Viste la partageait avec
bien d'autres magistrats. Après avoir rappelé : « Ainsi nous
devons révérer les roys comme donnez et éleuz de Dieu et,
comme proposez aux choses sacrées et divines, les devons réputer
saintz », il ajoute : « Nous ne voulons révocquer en doute ou
disputer de votre puissance. Ce seroit espèce de sacrilège et sçavons
bien que vous estes par sus les loix et que les loix et ordonnances ne vous peuvent
contraindre, et n'y estes contrainct par puissance coactive. Mais entendons dire
que vous ne voulez ou ne debvez pas vouloir tout ce que vous pouvez ains seullement
ce qui est en raison bon et équitable, qui n'est autre chose que justice
Ordonner les choses de puissance absolue et non positive est comme les faire sans
raison et à voulunté, qui tient plus de la nature brutte que raisonnable.
Nous ne voulons par ce pourtant dire que, en aucun cas particulier et singulier,
vous n'en puissiez user, mais le moins ou non en user est le mieulx. » Et
au sujet de la libéralité du roi, ces propos qui réclament
la fin du gaspillage et des dissimulations des deniers du royaume : « c'est
pécune publicque et sacrée » alors que le roi à des
ressources propres. Par ces mots lus, les Parlementaires se proposent d'être
les conseillers privilégiés du roi dans une monarchie consultative.
D'où l'irritation de François 1er qui ne veut s'en laisser conter
! Maître du royaume, après Dieu, nom de Dieu !
Nicole
Hochner, "Le Premier Apôtre du mythe de l'Etat-mécène
: Guillaume Budé", dans Francia. Forschungen zur Westeuropäische
Geschichte, Frühe Neuzeit, Revolution, Empire, 1500-1815, Band 29/2 (2002),
pp. 1-14. Article édité en ligne sur Cour de France.fr le 1er juin
2008.
http://cour-de-france.fr/article375.html
Nicole
Hochner, "Pierre Gringore : une satire à la solde du pouvoir
? ", dans Fifteenth-Century Studies, année 2001, volume 26, pp.
102-120. Article édité en ligne sur Cour de France.fr le 1er septembre
2008. (cf. un parallèle avec Claude de Seyssel) http://cour-de-france.fr/article495.html
L'analyse
de Nicole Hochner relative à Pierre Gringore est à situer ici.
Elle
analyse " la vision politique de Gringore " à partir d'un corpus
varié qui comprend les sotties (Le Jeu du prince des sotz -1512
; La Sottie des croniqueurs -1515), le mystère historique La
Vie de Monseigneur Saint Louis (1513 ou 1527), les échafauds qu'il
a conçus pour les entrées royales de Marie Tudor (1514) et de Claude
de France (1517) et certaines uvres morales (comme par exemple Les Folles
entreprises -1505 et Les Abuz du monde -1509).
L'interprétation
de Nicole Hochner place Pierre Gringore dans le camp opposé à l'absolutisme
car dans son uvre le roi n'est point présenté comme un prince
tout puissant et absolu mais assisté par " Justice ".
Elle
observe que dans l'uvre de Gringore le pouvoir du roi est toujours secondé.
Elle écrit : « Or c'est étonnamment la reine qui est par excellence
cette toute première "seconde." Elle augmente l'amour et la cohésion
au sein du royaume et assure au roi la conservation de son domaine. La reine,
en complétant ou plus exactement en épaulant le roi, suggère
le partage des pouvoirs. Son image est à mon sens le premier indice des
limites de l'autorité royale. »
Malgré
la satire, Nicole Hochner considère Pierre Gringore comme un porte-parole
du pouvoir "réglé" de Louis XII, et c'est pourquoi, pense-t-elle, « c'est ce même Gringore/Mère Sotte qui est invité à
organiser les cérémonies royales du règne. »
Voici
son analyse des échafauds de l'entrée de Mary à Paris :
(Cf.
la page consacrée à cet événement : cliquer
ici )
«
Ainsi le personnage de la reine ne nous éloigne pas de notre étude
sur Bon Conseil, car il souligne une fois de plus combien les pouvoirs du roi
sont dépendants d'autres acteurs. La reine quoiqu'a priori subalterne au
roi, assure au royaume prospérité et fertilité.
On
sait que l'image du royaume est celle d'un parc ou d'un jardin, ce n'est donc
pas par hasard que la reine dans l'entrée royale de Claude de France
en 1517 arrose le jardin de France.
En
effet à la fontaine du Ponceau, c'est le roi qui plante le lys alors
que la reine arrose. Le panneau inspiré des versets de Saint Paul (I Corinthiens
3 : 6) commente " Rex plantavit, ego rigam, deus autem incrementum dedit,"
ce que Gringore traduit lui-même par " Le roy plante et edifie son royaulme.
La royne par son hulmilitee lenrose par quoy il multiplie." Pour Anne-Marie
Lecoq, (François 1er, imaginaire symbolique et politique à l'aube
de la Renaissance Française, Paris, Macula, 1987) il s'agit métaphoriquement
de l'acte de procréation, le roi plante sa semence, fertilisée par
la reine qui fait grandir en son sein le fruit de leur amour. Gringore exprime
ici les espoirs que le nouveau couple royal inspire à leurs sujets, et
entre autres celui de la naissance d'un héritier mâle qui avait fait
tant défaut à Louis XII. Dans cette perspective la reine a un rôle
clair et subalterne, celui d'enfanter.
Pourtant
en comparant cette scène avec celle que Gringore conçut pour l'entrée
de la reine Marie Tudor en 1514 il me semble que ce qui est réellement
souligné est l'indispensable contribution de la reine au bien-être
du royaume. D'une façon beaucoup plus gratifiante il lui revient de
seconder le souverain, d'en être l'ange gardien. Telle Esther ou la Vierge,
la reine " ausmonière " et " tresorière " intercède
en faveur du bien-être commun et de la couronne.
Déjà
pour l'entrée de Marie à Montreuil-sur-Mer, le dieu Apollon représentant
Louis XII offrait à la déesse Diane - la jeune reine - une couronne
de laurier. Par cette démarche la dignité de la reine était
symboliquement suggérée, affirmant peut-être que le rôle
de la reine n'est pas uniquement celui d'engendrer.
Quelques
jours plus tard Marie entre dans Paris. Les autorités municipales confient
à Gringore le soin d'organiser toutes les stations théâtrales
le long du trajet de la procession. D'ordinaire chaque station était sous
la responsabilité d'une autre autorité. Par exemple l'échafaud
de la porte Saint-Denis était en général commandité
par l'Hôtel de Ville, l'échafaud face à l'église de
la Trinité sous la responsabilité de la confrérie de la Passion,
l'échafaud à la fontaine des Innocents par les corporations des
fripiers ou des bouchers, la station du Palais-Royal par la Chambre des Comptes,
et la station du Châtelet était celle des clercs de la cour de Justice.
Cette fois-ci Gringore
est responsable de l'ensemble de l'entrée, c'est-à-dire au total
sept échafauds. Il est certain que ce précédent permet à
notre dramaturge de concevoir une certaine continuité dans la symbolique
et de créer un ensemble plus homogène que d'ordinaire. Comme la
coutume le veut, c'est à la place du Châtelet que la Justice est
mise en scène. Cette location n'est pas fortuite puisque comme l'explique
Gringore lui-même c'est le lieu " ou se tient la iustice ordinaire dicelle
ville prevosté et viconté ".
Lorsque
Marie approche le Châtelet accompagnée d'un impressionnant cortège
de femmes, les mécaniques se mettent en branle et le personnage de Justice
qui se trouvait au niveau d'un ciel azur à dix "toise de hault"
passe au travers d'une grande couronne pour prendre place sur un trône.
Au même moment un deuxième personnage, Vérité, monte
et se hisse au même niveau que Justice pour s'asseoir à sa droite
sur un second trône.
Au bas de l'échafaud
se trouvent cinq acteurs, on y retrouve Phoebus et Diane, accompagnés de
Minerve, Stella Maris et Bon Accord. Quatre écriteaux aux pieds de la scène
expliquent la trame du tableau. Phoebus qui tient en main un soleil représente
le roi Louis XII, Diane qui tient une lune symbolise le royaume de France, Minerve
en armure représente la prudence, Stella Maris qui tient en main une étoile
est Marie Tudor, et Bon Accord est au centre de ce tableau.
Gringore
a élaboré le poème original que nous avons vu précédemment
dans les Folles entreprises en introduisant le royaume de France et l'étoile
Stella Maris.
Gringore
explique dans un livret, qu'il rédige après les cérémonies,
que l'arrivée de la nouvelle reine a restitué la paix entre les
princes d'Europe, et a rétabli la relation de lumière entre le roi
et son royaume. Phoebus dans cette scène est à nouveau représenté
comme subalterne, il se trouve au niveau inférieur de l'échafaud,
de côté et debout, alors que la Justice trône assise au niveau
supérieur brandissant l'épée. La loi est métaphoriquement
au-dessus du roi contrairement à ce que professe le courant absolutiste.
Au centre de la scène se tient Bon Accord, et comme si géographiquement
la marginalité du roi n'était pas suffisamment évidente,
les écriteaux précisent qu'il est conduit par Diane (" Qui est
phebus que dyana conduyt "), guidé par Justice ("
iustice
le guerdonne "), sous l'aile de Vérité, et qu'il " se monstre
humain ". [
]
L'impasse
dans laquelle se trouvent Seyssel et Gringore est sans conteste celle du courant
"constitutionnaliste." Ce courant rejette le caractère absolu
et infini de l'autorité royale. Pour Seyssel comme pour Gringore la "modération"
et la "réfrénation de la puissance absolue des Rois est à
leur grand honneur et profit." Ce paradoxe est mis en scène dans la
station du Châtelet en 1514. Phoebus le roi y est déclaré
"roy qui domine sur nous," et pourtant il est placé au niveau
inférieur sous Justice et Vérité "Sans icelles iamais
son cas nordonne" (Baskerville, 12-3).
Sur
les tours du Châtelet douze mannequins évoquent le rôle des
douze pairs lors de la cérémonie du sacre à Saint-Denis.
Justice en descendant du ciel traverse une grande couronne pour symboliser la
réelle source du droit normatif, c'est-à-dire Dieu. Vérité
par contre s'élève du sol (Psaumes 86 : 11). Mais ni le roi, ni
la reine ne sont ici oints, c'est Justice et Vérité qui trônent.
Ce paradoxe vient démontrer que la dignité du roi n'est pas atteinte
par la limitation de son pouvoir. Son honneur est lié aux responsabilités
royales qui métaphoriquement sont face à la terre - le royaume,
et face au ciel - Dieu. C'est la reine Marie, " Marie au ciel et marie en
la terre " qui rappelle au roi cette double tâche morale face à
Dieu et aux hommes. [
]
Dans
l'ensemble de l'entrée royale la reine se dessine comme le garant de " l'amour
du bien commun ", celle qui est toujours animée par l'intérêt
du " populaire ".
Pour
Nicole Hochner, Pierre Gringore est « fermement du côté monarchique ». « La prière de Gringore est que le roi soit attentif aux gémissements
et à la détresse de son peuple [...] Le lieu de ce renouveau
de communication est la réunion des états. »
Selon elle, « on peut tout à fait considérer Gringore comme adepte des
conceptions seysseliennes du pouvoir. »
«
Si Budé juge très férocement le règne de Louis XII,
Seyssel et Gringore le considèrent comme modèle. [...] A
la lumière du débat entre le courant constitutionnaliste et absolutiste
on trouve chez Gringore non pas la condamnation ou la satire du règne de
Louis XII mais plutôt la ferveur d'un adepte des thèses seysseliennes
qui prônent la limitation des pouvoirs pour le profit d'une politique sociale
plus humaine et davantage soucieuse de sa légitimité populaire. »
« Gringore
a diffusé une vision modérée et bridée de la royauté,
une vision constitutionnaliste qui ne peut complaire aux yeux d'un Duprat ou d'un
François 1er. »
Nicole
Hochner note : « C'est pourquoi il n'est pas fortuit que Gringore quitte
Paris pour la Lorraine quelques années après l'avènement
de François 1er, alors que Seyssel avait déjà quitté
la cour pour Marseille peu après le décès de Louis XII. » Si Antoine Le Viste a été nommé quatrième Président
du Parlement de Paris, qu'en fut-il de Jean Perréal ?
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Lire
aussi : Fanny Cosandey, "De lance en quenouille. La place de la reine dans
l'État moderne (XIVe-XVIIe siècles)", dans Annales, année
1997, volume 52, numéro 4, p. 799-820. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1997_num_52_4_279602
|
Quelques
éléments épars dans les six tapisseries évoquent un
univers aristocratique où les luttes, ouvertes ou souterraines, sont constantes.
Antoine Le Viste le côtoie chaque jour. Le jalouse-t-il en bourgeois anobli
de fraîche date ? Le méprise-t-il car porteur de valeurs néfastes
et obsolètes ?
Le combat aérien
du faucon et du héron cendré en est un exemple clair. Dans trois
tapisseries, L'Ouïe, Le
Toucher-La
Tente et Pavie, au plus
haut du ciel, un faucon (l'aigle des Celtes), venant de droite ou de gauche, fond
sur sa noble proie qui présente alors défensivement le perforant
de son bec et le tranchant de ses griffes. L'éventration est un risque
encouru. La chasse : occupation voulue de haute dignité par la caste aristocratique,
exhibition de soi, entraînement par l'esprit à la guerre, spectacle
où l'excitation des airs gagnait les nobles cavaliers. Pulsion mortifère.
Elan érotique. Les grands seigneurs entretenaient à grand prix leur
armée, leur chenil et leur volerie : héronnière et fauconnière.
L'aristocratie qui avait interdit la fauconnerie aux roturiers distinguait la
chasse au " haut-vol " avec le faucon, volant droit et haut et tuant
d'un coup, de la chasse de " bas-vol " avec l'épervier ou l'autour
qui chassent " sournoisement " en se faufilant. Les grues et les hérons
chassés constituaient en outre des mets de choix. Le Viandier écrit
au 14ème siècle par Guillaume Tirel dit Taillevent cuisine le héron
ainsi : soit seigné ou fendu jusques aux espaules comme dit est du cine
[cygne] et du paon ; et soit appareillié comme la sigongne ; au
sel menu ou à la carneline. En choisissant la chasse au haut-vol,
le faucon chassant la héronne, le duo commanditaire-peintre a voulu introduire
la famille Le Viste dans un univers hautement aristocratique, prestigieux. Et
tout autant amoureux car le faucon, sensé posséder les vertus "
chevaleresques " comme la noblesse, la bravoure, l'intelligence, peut être
offert à la Dame de son cur en témoignage d'amour. La
chasse, vénerie du cerf et fauconnerie, est à considérer
comme une métaphore des rapports humains, qu'ils soient d'amour, de ruse
ou de violence. Le vocabulaire est le même : l'amoureux-chasseur lance ses
flèches, tend ses filets, tombe amoureux et peut devenir, à son
tour, proie chassée.
La figuration
de quelques lévriers se situe dans le même registre cynégétique.
Le lévrier chassait le lièvre avec vélocité et passion.
Il fréquentait aussi les écus où sa présence héraldique
signifiait fidélité, courage et obéissance. Les peintres
en font usage dans les représentations du mystère de l'Incarnation
: un veneur ailé sonne de sa trompette, quatre lévriers, Misericordia,
Veritas, Justicia et Pax, poursuivent une licorne qui se réfugie
au giron d'une vierge. Ainsi compte-t-on un lévrier dans L'Odorat, Le
Goût et L'Ouïe, deux lévriers en opposition oblique
dans La Vue et Le
Toucher-La
Tente.
Dans La Chasse des Cloisters et dans La Dame de Cluny, les lévriers
tissés ont certes l'agilité requise pour la chasse mais n'ont pas
la " longue tête et assez grosse, faite en forme de brochet "
préconisé par Gaston III, comte de Foix-Béarn, dit Phbus
ou Fébus (1331-1391), dans son ouvrage cynégétique Le
Livre de la Chasse commencé le 1er Mai 1387. Dans La Dame, ce
sont surtout des chiens aristocratiques, certains à colliers décoratifs,
enclins plus à s'amuser qu'à chasser, la mine réjouie et
le nez en l'air, insouciants, en dialogue attentif avec d'autres animaux, intéressés
semble-t-il par les scènes jouées au centre des tapisseries. Fidèles,
dévoués et intelligents, ils ont leurs mots à dire et n'en
pensent pas moins : cette histoire les concerne aussi.
La
chasse au léopard était aussi pratiquée. Par Louis XII
en particulier. Le léopard était porté à cheval par
un veneur. Dressé, il attaquait le gibier débusqué. Les léopards
de la vénerie royale vivaient dans les fossés du château d'Amboise
près de la porte appelée Porte aux lions, autres carnassiers.
A cette époque, panthères et léopards pouvaient être
confondus dans l'esprit des gens et l'iconographie.
La
présence assidue d'animaux relevant d'un bestiaire de la chasse et de la
rapine participe à cette évocation : lionceaux, renards, loup,
panthères, genettes, pies. Monde dangereux où la lutte est nécessaire
pour vivre et survivre. La volaille : hérons, faisans, perdrix, a été
créée pour être plumée (en tous sens du terme), l'agneau
et la chèvre pour être sacrifiés, le lapin saigné,
sous le regard amusé ou lointain du chien de compagnie et du singe de Cour,
imitateurs nés.
L'évocation
de la chasse dans La Dame est au moins à double sens :
-
elle symbolise les luttes dynastiques et politiques comme vues ci-dessus.
L'antagonisme des deux familles royales se manifestait aussi dans ce domaine :
si Louis XII était passé maître en fauconnerie, François
1er préférait la chasse avec des chiens courants, plus proche d'une
réelle bataille, occupations où il montrait un grand courage physique.
-
elle symbolise la lutte amoureuse : Jean-Pierre Jourdan (Le Sixième
sens et la théologie de l'Amour, Journal des savants, 1996) l'énonce
ainsi : « La chasse est, par excellence, le support symbolique et didactique
de la connaissance d'Amour. Tour à tour chasseur et chassé, Amour
mène la chasse. » Une distinction est à noter entre ces deux
chasses : « la Chasse exalte les plaisirs des sens, débride en l'homme
l'âme animale en quête de sa proie, asservit pour mieux assouvir.
A l'opposé, la chasse d'Amour sublime les désirs sensitifs. Le chasseur
amoureux est une figure supérieure de la conscience » et « la
rivalité entre veneurs et fauconniers sous-tend le thème
La
querelle entre ces deux offices est constante durant le Moyen Âge
et devint fait de coutume. »
Tableau
tentant d'expliquer la présence et l'attitude des deux oiseaux zénithaux
| |
à
gauche | à
droite |
interprétation ? | |
Le
Goût | faucon
en vol horizontal (=
Louis XII ?) | pie
en vol horizontal (=
Mary ?) | Pas
de chasse à la héronne car mariage arrangé et accepté
par Mary. Affrontement pacifique. | |
face
à face | | L'Ouïe |
faucon
en piqué (François
Ier ?) |
héronne fuyant (=
Mary ?) | François
Ier poursuivant Mary de ses assiduités qui les rejette ? |
| la
héronne tourne le dos au faucon | |
La
Vue | héron
au repos | pie
au repos | François
Ier poursuivant Mary de ses assiduités qui les rejette ? |
| face
à face les
deux oiseaux au sol, au nadir, dans la partie inférieure manquante |
| L'Odorat |
héron
au repos | pie
au repos | Mary
et Charles sont mariés ou vont se marier à Cluny même. |
| face
à face | | | faucon
dressé | héronne
offerte | Pas
de chasse : Mary et Charles ont " convolé " en justes noces. |
| face
à face | | Pavie |
faucon
dressé | héronne
offerte | Mary-héronne
" s'offre " à son Charles-faucon marqué par les signes
du mariage : bagues, grelots. | | face
à face |
Notre
peintre connaît ses " classiques " comme Le Livre des Déduis
dans lequel Dame à l'oysel et Dame qui parle des chiens font
l'éloge chacune d'une chasse. Le Roman des Deduiz du clerc normand
Gace de la Buigne (commencé en 1359 et terminé avant 1377) reprend
le même débat et conclut lui aussi en la supériorité
de la vénerie sur la chasse au vol. Lui fait écho Le Livre des
Deduis du Roy Modus composé entre 1354 et 1374 par le normand Henri
de Ferrières. Le " déduit " est alors un plaisir vif,
plutôt sensuel, dont une des expressions voluptueuses est le plaisir amoureux.
Tout chasseur, médiéval ou renaissant, éprouvait-il la volupté
sexuelle en traquant sa proie ? Et le Nemrod contemporain ?
La
Chasse et le départ d'Amours d'Octavien de Saint-Gelais (1468 - 1502)
décrit la chasse au cerf, miroir de la chasse à l'Amant qui doit
composer avec ses passions. Le Débat entre deux Dames sur le passetemps
des chiens et des oiseaux de Guillaume Crétin (1460-1525) reprend au
16ème siècle l'antienne médiévale. Pour Jean-Pierre
Jourdan, la chasse symbolise aussi une " célébration "
: " forcé, percé, l'animal est ici une victime sacrificielle,
une image christique. " Le peintre rend un vibrant hommage à son ami
commanditaire : dans le ciel de garance de sa Dame, Antoine Le Viste prouve
le courage qu'il a eu d'aimer Mary car " la capture du héron par un
oiseau de haut vol figure la mort de la lâcheté et appelle à
la prouesse d'Amour. " Cette phrase sera une merveilleuse conclusion : "
support symbolique du vu, l'offrande du héron est un gage de courage
et d'amour. "
Monde
dangereux à l'équilibre précaire. Entre lion, tantôt
sauvage tantôt domestiqué, la licorne est menacée de mort
à chacun de ses pas en forêt profonde. La saga d'Harry Potter, personnage
romanesque de l'écrivaine galloise Joanne Kathleen Rowling, nous le prouve
encore, en plein 21ème siècle. Jehan Perréal aurait aimé
la lecture de la saga pottérienne. Magie, recherche de la Pierre Philosophale.
Harry Potter and the Philosopher's Stone, titre du livre puis du film anglais.
Le bestiaire pottérien est aussi riche que celui de La Dame et emprunte
à maintes mythologies et légendes. J'apprécie l'hommage rendu
à La Dame par la présence d'une reproduction des tapisseries
dans la salle commune des Gryffondor, l'une des quatre maisons de l'école
de sorcellerie écossaise Poudlard.
https://youtu.be/lH4Es3OtMN4?feature=shared
La
Dame " faisait déjà son cinéma " dès 1946 : trois
tapisseries (Le
Toucher-La
Tente, L'Ouïe et une autre,
mixte du Goût et du Pavie) sont tendues aux murs d'un palais
dans le film muet de David Ward Griffith, Intolerance. La mort rôdait
en cette veille de Saint-Barthélémy qu'une séquence de ce
film évoque.
David Wark Griffith (1875-1948), cinéaste étatsunien, accordait une grande importance au décor "historique" de ses films, dans le dessein d'une garantie d'historicité, de vérité objective. Qui de Franck "Huck" Wortman, Shorty English, Jim Newman et Walter Hall a peint les décors de "l'épisode médiéval" du film Intolerance de 1916 (titre original : Love's Struggle Throughout the Ages) ? Il fallait un décor empreint de dignité, de grandeur, dont l'apparition quasi extraordinaire élèverait le drame qui se joue devant lui à la dimension symbolique, mythique. Il s’agit des prémices de la nuit de la Saint-Barthélemy, événement qualifié de "médiéval" alors que la trop fameuse "nuit" eut lieu en 1572. Les tapisseries tendues derrière les acteurs de façon anachronique sont inspirées de La Dame à la licorne. La tapisserie qui fait face à la caméra est un "mixte" du Goût et de Pavie. Elle reprend l'ensemble de Pavie mais y ajoute le personnage de Claude du Goût. La tapisserie Pavie a-t-elle été choisie pour ses caractères " guerrier, conquérant, volontaire " que chacune et chacun ressent à Cluny ? La silhouette de Claude est introduite pour équilibrer la composition, rappeler les autres tapisseries et surtout élargir la tapisserie aux dimensions imposantes du mur. La seconde tapisserie qui se situe à droite de la caméra est Le Toucher/La Tente, choisie peut-être pour sa dimension impressionnante. La troisième tapisserie qui se situe à gauche de la caméra est L'Ouïe.


Catherine
de Médicis (Josephine Crowell) et ses conseillers en grande discussion

Dans
les décors peints de verdure dont la présence se fait plus assidue
dès le 14ème siècle, les arbres servent le plus souvent de
supports d'armoiries, représentation liée " aux pas d'armes
" : lors des tournois, les chevaliers attachaient leur écu à
un arbre ou à un épieu pour délimiter le passage qu'il défendait.
Celui qui désirait jouter, touchait l'écu de son épée
ou de sa lance. Aristocratie et noblesse d'épée : bellatores,
à la vie de lumières et de sang. Bourgeoisie et noblesse de robe
: riches laboratores, parvenues à la beauté des choses de
ce monde par le travail. Ne pas déroger pour les premiers ; entreprendre,
commercer, cultiver pour les seconds. Mépris des uns, jalousie des autres.
Chartes d'affranchissement, mariages, partages. Achats d'offices, prêts
d'argent, au roi surtout. Cohabitation, luttes. Lente osmose.
La revendication d'un bourgeois anobli
Un des messages de La Dame serait-il le suivant ? Substituer au pouvoir
issu de la force des armes un mode de gouvernement fondé sur la distribution
repensée des richesses. La collectivité bénéficiant
de la sagesse politique. Utopie venue de Thomas More ? Commerce, travail et art
sous le regard paisible des déesses botticelliennes, Flore éclatante
de beauté, Vénus pure et chaste, Pallas assagie.
En désirant incorporer de manière répétitive dans
les tapisseries : les deux animaux les plus fabuleux, ses armes amplement déployées
aux sommets de hautes hampes, la jeunesse et la beauté de la Dame, le luxe
des vêtements, des bijoux, de divers objets et des animaux de compagnie,
la magnifique multiplicité florale et animale, le faucon chassant et les
attributs royaux, Antoine Le Viste souhaite partager le prestige propre à
tous ces éléments et à s'approprier un rang prestigieux car
noble, voire royal. En forçant un peu le trait j'en conviens (mais
l'imaginaire et la volonté de puissance d'un être humain peuvent
atteindre des excès dont l'Histoire porte les stigmates), je dirai que
La Dame reprend pour le compte d'Antoine Le Viste le légendaire
de la monarchie française. Exceptons la sainte ampoule que je ne retrouve
pas sur les six tapisseries survivantes mais que l'épine christique incluse
(avec quelques cheveux du Christ) dans la couronne royale de la tente peut remplacer
en tant que sainte relique (à moins que ce " signe " sur le haut
de la tente, illisible pour l'heure
). L'oriflamme (l'enseigne, la bannière,
le gonfanon de Saint-Denis que la légende affirmait avoir été
remise à Charlemagne, futur empereur, par le pape Léon III en 796)
est abondamment présente et les trois croissants d'argent sur la bande
d'azur rappellent les trois fleurs de lis d'or, sur champ d'azur eux aussi.
Pour être parfait, Antoine aurait dû guérir miraculeusement
les écrouelles. Mais son pouvoir judiciaire valait bien le pouvoir thaumaturgique
des rois de France. La licorne, dite Epée de Dieu et Epée
de Lumière, représentait la Justice qui guérit les maux
que le corps social présente à l'envi. La corne de la licorne détectait,
pensait-on en toute civilisation, les poisons et purifiait l'eau perfidement souillée.
La Dame, me semble-t-il, contribue à la construction du mythe personnel
d'Antoine Le Viste, pris dans les rets de l'Histoire. Mégalomanie ? Avoir
côtoyé reines et rois, Mary et Louis XII, puis François Ier,
embue-t-il autant l'esprit ? Il est vrai que l'oncle Jean mort en 1500, Antoine
est désormais le chef de la lignée Le Viste. Le souverain de la
famille. Sa carrière est en bonne voie. Louis XII lui fait confiance. Il a de l'ambition.
Pour Pierre Bourdieu :
« L’expérience de la beauté dans ce qu’elle peut avoir de miraculeux naît de la relation d’intromission réciproque qui s’établit entre le corps socialisé et un objet social qui semble fait pour satisfaire tous les sens socialement institués, sens de la vue et sens du toucher, mais aussi sens économique et sens religieux. »
Pour le dire autrement :
« … la connaissance des conditions et des conditionnements historiques des plaisirs de l’« œil du quattrocento » peut conduire à ce qui constitue sans doute le principe invariant et transhistorique de la satisfaction artistique, cet accomplissement imaginaire de la rencontre universellement heureuse entre un habitus historique et le monde historique qui le hante, et qu’il habite. »
[L’habitus est un ensemble de dispositions durables, acquises, qui consiste en catégories d’appréciation et de jugement et engendre des pratiques sociales ajustées aux positions sociales. Acquis au cours de la prime éducation et des premières expériences sociales, il reflète aussi la trajectoire et les expériences ultérieures : l’habitus résulte d’une incorporation progressive des structures sociales.]
Pierre Bourdieu, Les règles de l’art, Seuil, 1992, 1998, p. 522.

Juillet
Heures à l'usage de Rome Bruges - v.1515-1525 BM Rouen - ms.
3028 f. 7v
| 
Septembre
Heures à l'usage de Rome Bruges - v.1515-1525 BM Rouen - ms.
3028 f. 9v | 
Octobre
Heures à l'usage de Rome Bruges - v.1515-1525 BM Rouen - ms.
3028 f. 10v | 
Décembre
Heures à l'usage de Rome Bruges - v.1515-1525 BM Rouen - ms.
3028 f. 8v |
Comme
bien des uvres d'arts, La Dame est née de l'exploitation d'êtres
humains par d'autres êtres humains, du travail difficile de certains par
d'autres occupés, certes, à d'autres tâches. Richesses accumulées
par une minorité de la société, pauvreté supportée
par la plus grande partie de la population.
La Dame, n'en doutons pas,
a coûté très cher à Antoine Le Viste. Mais il avait
de quoi payer le peintre et l'artisan-licier. Sa charge dans l'appareil judiciaire
lui rapportait des émoluments confortables. Comme tout notable enrichi
dans le change, le commerce, le prêt à intérêt, les
fonctions judiciaires, il devait posséder maisons et jardins, vergers et
vignes, étangs, champs et prés. Le Paradis perdu est là sous
ses yeux : les millefleurs de sa Dame dans ses appartements et ses propriétés
à la campagne. En tant que seigneur de Fresnes-sur-Marne, il possédait
des fermes dont une confiée en 1527 pour exploitation au fermier Nicolas
Navarre (recensée par Jean-Marc Moriceau dans son livre Les Fermiers
de l'Ile de France du 15ème au 18ème siècles paru en
1994 aux éditions Fayard) et Charlotte Briçonnet, sa seconde épouse,
veuve de Pierre Legendre et nièce du cardinal Guillaume Briçonnet,
en apportera trois grandes supplémentaires dans l'escarcelle commune, soit
330 hectares à Précy-sur-Marne. Toutes ces terres situées
entre Paris et le Meaux de Guillaume Briçonnet fils, le quasi-réformateur
du fameux cénacle. Héritages
et achats de terres, rentabilisation par fermage. Prospérité. Du
blé qui pousse et de l'or qui s'amasse. Des fermes, un hôtel particulier
à Paris. Peut-être aussi à Lyon, ville des ancêtres
où habite Jean Perréal.
Les
Archives départementales du Val-d'Oise (7813J 1) signalent qu'à
Seraincourt, les fiefs de Gaillonnet, La Sergenterie et La Catten appartiennent
à Antoine Le Viste et à sa femme Charlotte Briçonnet (censier
: 1532-1533)

Tapisserie
Les vendanges - Musée de Cluny | 
Imaginons
le couple Le Viste assistant aux vendanges ! | 
Imaginons
le fermier Nicolas Navarre écrasant les grappes ! |
L'étude
de Micheline Baulant et Jean Meuvret, Prix
des céréales extraits de la mercuriale de Paris, 1520-1698 (Paris,
S.E.V.P.E.N. École Pratique des Hautes Études, 1960-1962) que cite
Philippe Hamon (L'Argent du roi, les finances
sous François 1er) permet d'estimer le montant relatif des traitements
des membres du Conseil, parmi les plus hauts du royaume (dots, douaires, gages,
salaires et pensions), et de les comparer avec les plus bas sur lesquels existent
des données précises.
Les
sommes d'argent sont généralement jaugées au prix des céréales.
La fixation du prix du pain est l'une des raisons d'être de la mercuriale
de Paris qui a enregistré le prix des céréales à partir
de 1438. Mesures de capacité
pour le froment, le méteil et le seigle 1 muid = 12 setiers 1
setier = 2 mines 1 mine = 2 minots 1 minot = 3 boisseaux (le boisseau
de Paris valait 13 litres)
| Prix,
à la Saint-Martin d'hiver (12 novembre), du setier de froment de meilleure
qualité aux halles de Paris en livres tournois (les prix sont donc calculés
en équivalent froment). | | Année |
Prix | Année | Prix | 1500 1501 1502
1503 1504 1505 1506 1507 | 1,09
2,03 2,11 1,21 1,63 1,64 1,80 1,84 | 1508
1509 1510 1511 1512 1513 1514 1515 | 1,56 0,83 0,86 0,94 1,02 1,25 1,25 1,88 |
On
ne possède pas de données concernant la proportion du prix des aliments
fondés sur le froment pour les budgets des différentes couches sociales.
| 2
s. 1 d. | porteurs et hotteurs
de vendanges près de Troyes en 1449 | | 2
s. | un manuvre à
Amiens en 1450 | | 2
s. | un journalier à
Dieppe en 1450 | | 1
s. 8 d. | un bûcheron
à Saintes en 1450 | | 8
d. | un vendangeur dans
l'Aisne en 1459 | | 1
s. | un manouvrier dans
l'Aisne en 1459 |
Cette
situation ne change pas sous Charles VIII et Louis XII. Les salaires de cette
partie de la population n'augmentent pas, même après la fin de la
période 1483-1515 :
| 1
s. 8 d. | un manouvrier à
Brive en 1512 | | 1
s. 8 d. | un balayeur à
Paris en 1524 | | 2
s. | un journalier à
Nantes en 1527 | | 2
s. | un terrassier à
Romorantin en 1530 |
Prendre
une base de calcul fondée sur un salaire quotidien de 2 s. 3 d.
pour un manouvrier ou journalier rapproche d'une certaine moyenne. Car pendant
la même époque, on enregistre aussi des salaires légèrement
plus élevés :
| 2
s. 9 d. | un terrassier à
Dieppe en 1473 | | 2
s. 11 d. | homme employé
à battre des pilotis à Orléans en 1475 | | 2
s. 6 d. | un journalier en
Haute Normandie en 1520 | | 2
s. 6 d. | un journalier à
Dijon en 1520 |
Équivalence
en journées de travail de quelques sommes avec le salaire quotidien d'un
journalier Journées
de travail d'un manouvrier gagnant 2d. 3d. par jour | Somme
comparée | 0,88
| 2 sols (rente
annuelle de l'acre dans l'Alençonnois en 1486 | | 8,88
| 1 livre tournois | | 16,11
| 1 écu. Il s'agit
de l'écu au soleil de Charles VIII frappé en vertu de l'ordonnance
du 13 août 1494, de l'écu au soleil de Louis XII (ord. du 25 avril
1498) et de l'écu au porc-épic (ord. du 19 nov. 1507) | | 266
| 30 livres. Traitement
du maire de Tours | | 3
222 | 200 écus. Grand
coursier acheté pour le duc d'Orléans | | 13
174 | 1 482 livres 2 sols
6 deniers. Coût de la mission à Paris de Jean Briçonnet l'Aîné
en 1462, pots-de-vin compris | | 17
777 | 2 000 livres. Douaire
de Françoise de Blois, femme d'Alain d'Albret | | 18
311 | 2 060 livres. Traitement
d'un général des finances de Languedoïl | | 21
083 | 2371 livres 18 sols
4 deniers. Cadeaux de la ville de Tours à Louis XII et à Anne de
Bretagne en 1499 | | 35
444 | 2 200 écus.
Somme payée par René d'Alençon pour 2 flacons de cristal | | 44
444 | 5 000 livres. Pension
bretonne annuelle de Jean de Chalon, prince d'Orange | | 62
222 | 7 000 livres. Montant
de la ferme des revenus du grand chambrier de France (duc de Bourbon) | | 128
000 | 14 400 livres. Pension
royale annuelle de Jean II de Bourbon | | 128
044 | 14 405 livres. Valeur
des bijoux trouvés chez Charles d'Angoulême après sa mort | | 178
190 | 20 046 livres 9 sols.
Valeur des bijoux et des objets précieux trouvés après sa
mort chez Jean Le Breton, bourgeois de Paris, frère du général
des finances Denis Le Breton | | 195
555 | 22 000 livres. Pension
royale de René d'Alençon vers 1490 | | 266
666 | 30 000 livres. Gages
de tout le personnel bourbonnais en 1482. Coût des obsèques du cardinal
d'Amboise | | 644
442 | 40 000 écus.
Rançon de Guillaume de Châlon exigée de lui en 1475 par Louis
XI | | 1 066 666 | 120
000 livres. Douaire d'Anne de Bretagne après la mort de Charles VIII | | 2
185 185 | 250 000 livres.
Revenus annuels d'Alain d'Albret, un des plus riches nobles du royaume |
Hélène
Michaud, dans son étude La Grande Chancellerie et les écritures
royales au 16ème siècle (1515-1589) parue aux PUF en 1967, nous
apprend que toutes les terres de la succession de Jeanne Le Viste, fille unique
d'Antoine et mère de Robertet de Fresnes avaient été vendues.
En 1566, peu de temps avant sa mort, ce petit-fils, secrétaire d'Etat,
avait dû emprunter 8 000 livres. Sa veuve, Marie Clausse, dut à son
tour " contracter de nouveaux emprunts pour satisfaire ses créanciers
", les seuls biens lui restant " étaient la maison de la rue
Sainte-Avoye et l'abondant mobilier qu'elle contenait " dont " la description
n'occupe pas moins de 19 pages ".
Ascension
et apothéose d'une famille, puis déclin inexorable
N'ayant
perdu que deux tapisseries, seule La Dame a survécu, par les soins
de George Sand et de Prosper Mérimée (qui découvrit en 1838
et sauva aussi le Triptyque de Moulins).
Et
l'on pourrait écrire de Jean Perréal, comme d'Antoine Le Viste,
qui eurent de longues chevauchées ou des marches interminables à
travers le royaume, ce qu'Élie Faure
(Histoire de l'art, l'art renaissant, Denoël, 1976, p.251-3) écrit
des peintres franco-famands et de leurs commanditaires :
« Pas plus que les hommes du XIIIè siècle, les Van Eyck qui venaient
de la Meuse et rattachaient ainsi la Flandre et la France au gothique rhénan
et à l'école de Cologne n'apercevaient d'antagonisme entre les paradis
sensuels et les paradis intérieurs. Ils ne se séparaient en rien
des négociants de Bruges et des industriels de Gand.
C'étaient
de braves gens, aimant leur tâche, de probité robuste et d'esprit
peu tourmenté. Ils mettaient, à couvrir leur toile, la conscience
de bons tisserands, de bons drapiers, j'allais dire de bons teinturiers. Le paradis,
c'était pour eux la prière ponctuelle, les offices fidèlement
suivis, le prêtre écouté et respecté hors des affaires
du commerce et de la peinture. la vie acceptée simplement, pourvu qu'elle
se déroulât dans un beau cadre d'étoffes teintes et de bois
travaillé, avec des écus dans le coffre, de la bière au cellier,
de grandes épaisseurs de linge dans les armoires.
C'étaient
aussi des chevauchées de ville à ville, sur des bêtes massives
qui marchent au pas ou au trot et dont l'allure et la docilité permettent
de respirer à pleins poumons l'odeur des prés couverts de marguerites,
de longer les buissons en fleurs, d'emplir ses yeux des fortes visions colorées
des étendues vertes et bleues, où tous les verts et tous les bleus
se mêlent et se succèdent, où toutes les cultures et tous
les arbres et tous les horizons noyés installent dans le souvenir d'indestructibles
harmonies que fixent le poids des moissons, l'épaisseur des terres labourées,
la profondeur des nuages qui parcourent un grand ciel.
Il
le faut bien pour que, la mauvaise saison venue, quand les chemins sont défoncés,
quand l'eau débordée des rigoles noie les champs, on puisse faire
entrer dans les pièces profondes qui s'enfoncent derrière les vitres
colorées un peu de la large splendeur de ces paysages, broyer l'écrin
qu'ils ont fourni pour teindre les robes fourrées, pour sculpter les meubles
creux vêtus de dentelles de bois et les bijoux un peu barbares avec le produit
de la vente des laines et des peaux.
Dans
la pénombre riche, les tapis étouffent tout bruit. Une intimité
somptueuse règne, arrêtée par le chêne sombre, par les
tapisseries tendues, sourdes, souvent resplendissantes mais qu'atténue
le demi-jour et qui font entrer dans la pièce des foules silencieuses,
une extrême richesse lourde, une épaisseur de paix et de confort
que ne traverse pas plus le mauvais temps que le malheur des pauvres.
Dans
ce luxe sans trous, le rouge profond, l'or et le bleu dominent. »
|