Analyse
historique des tapisseries
dans l'ordre chronologique
Car les coses ki vivent si sentent de .v. sens,
che sont veïrs, oïrs, flairiers, gousteirs et touchiers. (Car les créatures
vivantes sentent par leurs cinq sens qui sont voir, entendre, sentir, goûter
et toucher)
Richard de Fournival
(1200 ?-1260 ?), Bestiaires d'Amours et de Responses
On pourrait appliquer à La Dame ce qu'Henri Focillon écrit
dès le début de son livre Le Monde des formes, paru aux PUF
en 1943 :
« Les problèmes posés
par l'interprétation de l'uvre d'art se présentent sous l'aspect
de contradictions presque obsédantes. L'uvre d'art est une tentative
vers l'unique, elle s'affirme comme un tout, comme un absolu, et, en même
temps, elle appartient à un système de relations complexes. Elle
résulte d'une activité indépendante, elle traduit une rêverie
supérieure et libre, mais on voit aussi converger en elle les énergies
des civilisations. Enfin (pour respecter provisoirement les termes d'une opposition
tout apparente) elle est matière et elle est esprit, elle est forme et
elle est contenu. Les hommes qui s'emploient à la définir la qualifient
selon les besoins de leur nature et la particularité de leurs recherches.
Celui qui la fait, lorsqu'il s'arrête à la considérer,
se place sur un autre plan que celui qui la commente et, s'il se sert des mêmes
termes, c'est dans un autre sens. Celui qui en jouit avec profondeur et qui, peut-être,
est le plus délicat et le plus sage, la chérit pour elle-même
: il croit l'atteindre, la posséder essentiellement - et il l'enveloppe
du réseau de ses propres songes. Elle plonge dans la mobilité du
temps, et elle appartient à l'éternité. Elle est particulière,
locale, individuelle, et elle est un témoin universel. »
En 1510, à 40 ans environ, Antoine Le Viste reçoit de la ville de
Tournai, « a me Anthoine Le Vistre, seigneur du Frasnes et de Saint-Gobert,
conseiller du roi, une pièche d'or et de soie où est figurée
l'image de saint Christophe » qu'elle achète au grand marchand
tapissier local, Jean Grenier, 31 livres 10 sous. Par ce cadeau, la cité
de Tournai récompensait des services rendus et se montrait soucieuse de
conserver sa liberté en demeurant sous la protection certes lointaine du
roi de France mais capable de limiter la sphère d'intervention du puissant
souverain des Pays-Bas voisins. Si cette tapisserie existe encore, qu'elle soit
accrochée sur le mur à l'entrée de la rotonde de Cluny. Là
est sa place, Antoine recevant ses invités et les priant de pénétrer
plus avant. Dans le secret de Mary. Au plus doux. Au plus douloureux.
Découvrons maintenant les tapisseries
dans l'ordre chronologique des événements historiques documentés qu'elles représentent
:
1- Le Goût : Mary est la nouvelle reine de France. Confiante, elle
envoie quelques perles et diamants à son frère Henry VIII.
2- L'Ouïe : Louis XII est mort. Pendant quarante jours et autant de nuits,
Mary est cloîtrée à Cluny.
3- La Vue : Mary vient d'épouser Charles Brandon. Tous deux cherchent
à apaiser la colère d'Henry VIII par l'envoi du Miroir
de Naples.
4- L'Odorat : Mary n'est pas enceinte, elle n'est donc
plus reine. Elle pleure et défait sa couronne royale.
5- Le Toucher-La Tente initial : le couple Brandon a le pardon d'Henry VIII. Mary peut regagner
l'Angleterre.
6- Pavie : dix ans ont passé. A la bataille de Pavie, François Ier est fait prisonnier.
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« L'anachronisme,
dès lors, pourrait ne pas être réduit à cet horrible
péché qu'y voit spontanément tout historien patenté.
[
] si l'histoire des images est une histoire d'objets surdéterminés,
alors il faut accepter mais jusqu'où ? comment ? toute la question
est là qu'à ces objets surdéterminés corresponde
un savoir surinterprétatif.
Georges Didi-Huberman, Devant le
temps, p. 21-22.
l'historien doit renoncer à quelques séculaires hiérarchies faits importants contre faits insignifiants et adopter le regard méticuleux de l'anthropologue attentif aux détails, et surtout aux moindres. »
Georges Didi-Huberman, Devant le temps, p. 104.
LE GOÛT

Lourd
drageoir que le pied ne faille point en or
Etonnamment chargé pour
les faims et les soifs
Garderas-tu
longtemps avant qu'ils ne s'envolent
Onze et sept de tes fruits, perles qu'une Pomone
Un à un lentement comme distraitement
Transmue
d'une caresse en pomme de discorde

« C'est par l'appréciation, mieux la dégustation de ses détails, que s'ancre et se développe le plaisir du tableau, au risque d'en défaire l'unité idéale. »
Daniel Arasse, Le Détail, Flammarion, 1992
« Il y a, à l'intérieur de chaque uvre d'art véritable, un endroit où celui qui s'y place sent sur son visage un air frais comme la brise d'une aube qui point. Il en résulte que l'art que l'on considérait souvent comme réfractaire à toute relation avec le progrès, peut servir à déterminer la nature authentique de celui-ci. Le progrès ne loge pas dans la continuité du cours du temps, mais dans ses interférences : là où quelque chose de véritablement nouveau se fait sentir pour la première fois avec la sobriété de l'aube. »
Walter Benjamin, Paris, capitale du XIXe siècle. Le Livre des passages, Cerf, 1989, fragment N 9a, 7, p. 492.
Mais
avais-tu besoin, toi, qu'elle le fût, Reine ?
Ne pouvais-tu pas te l'inventer
de toutes pièces, sans couronne ?
Aragon, La Mise à
mort
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Tout est beau ! Ainsi l'ont voulu le commanditaire et le peintre : un chant d'amour, de gloire, de splendeur. Un hymne, flamboyant.
A n'en pas douter, cette tapisserie représente le goût, l'un des cinq sens. Comme dans L'Odorat un petit singe résume à lui seul toute la scène. C'est le singe qui accomplit le geste attendu dans les tapisseries où s'exposent le Goût et l'Odorat. Il dégusterait, affirment certains, une friandise de couleur rouge alors que le contenu du drageoir est blanc ! C'est à des détails comme celui-ci que j'ai appris à douter de la version officielle et que la réelle signification de La Dame se révèle.
Claude de France
http://fr.wikipedia.org/wiki/Claude_de_France_%281499-1524%29

La
position fléchie de Claude indique aussi un geste d'offrande :
elle
offre à sa reine le Trésor de France.
Claude porte un imposant drageoir en or, qui, comme le plat de L'Odorat, a dû faire partie de la vaisselle d'or du litige entre François 1er et Henry VIII. Ni dragées ni friandises dans ce drageoir mais des perles blanches, comme le reconnaissait Jules Guiffrey.
Elle ploie le genou devant Mary, sa souveraine, par déférence ; elle ne le fait plus en présentant le plat d'illets dans L'Odorat ou le coffret dans Le Toucher-La Tente car elle est à son tour reine dans ces tapisseries.
J. Guiffrey, « La dame, la tête ceinte d'un bandeau, tenant un perroquet sur la main gauche, prend des pierreries dans une coupe que lui présente sa servante fléchissant le genou devant elle. », Les tapisseries du XIIe à la fin du XVIe siècle, Lévy, 1911, p. 97-98.
L'oiseau
… non pas à moy, nygault,
Qui parle autant comme un gros papegault.
Je broulle et pains, je rimasse en saison
Pour mon plaisir, sans rime ne raison...
Jean Perréal, vers 91-94 extraits de son Épître à Jacques Le Lieur
Toute l'attention de Mary porte sur une perruche à collier (parfois nommé " perroquet "), reconnaissable à sa couleur verte (devenue bleue), son bec recourbé, ses pattes préhensives et sa queue effilée. Elle la tient sur sa main gauche gantée comme elle le ferait d’un faucon.
. Palaeornis Alexandri ou Psittiacus torquatus pour Henry Martin, « La Dame à la licorne », p. 141, note 2.
Jean Lemaire de Belges, adressera le 1er mars 1510, à Maistre Jehan Perréal de Paris, sien tressingulier patron et protecteur, painctre et varlet de chambre ordinaire du roy treschrestien la lettre dédicatoire de son Epître de L'Amant Vert écrite pour Marguerite d'Autriche, sa protectrice, poème où l'Amant Vert, mort d'amour, est un papegai ou oiseau de paradis, perroquet très en vogue dans les cours princières à l'époque.
Peut-être une réponse-clin d’œil du peintre à l’ami poète et à ses Épîtres pleines d’humour. Décrivant le « perroquet », certainement une perruche, de Marguerite d'Autriche, Jean Lemaire évoque dans la première épître ses diverses couleurs : « mon colier vermeil et purpurin » (v. 67), son pelage « d’un vert gay / Soit mon habit, comme d’un papegay » (v. 79-80) et son origine géographique : « natif estoit d’Ethïope la haulte […] Habandonnant son pays et ses gens […] Laissa Egypte et le fleuve du Nil […] Pour veoir sa face illustre, clere et belle… » (v. 226-237).
. Frédéric Godefroy (Lexique de l'ancien français) donne les mots « papegai, papegaut et papejaie » avec les sens de "perroquet" et de "perroquet en carton ou bois peint, placé au bout d'une perche pour servir de but aux tireurs à l'arc".
Les Épîtres de l'Amant vert supposent que le perroquet familier de Marguerite d'Autriche (avec laquelle Mary a correspondu quand elle était sur le point d’épouser son neveu, Charles d’Autriche) se jette volontairement dans la gueule d’un chien pour l'amour désespéré qu'il voue à sa maîtresse absente à qui il a rimé auparavant une épître. Louise de Savoie possédait aussi un perroquet qu’elle a confié à sa fille en octobre 1527. Peut-être est-ce lui si le tableau daté de 1527, attribué à Jean Clouet et conservé à la Walker Art Gallery de Liverpool en Angleterre, représente bien Marguerite d'Angoulême, devenue reine de Navarre cette même année.
" L'oiseau vert " se retrouve dans des représentations de l'amour, profane ou sacré. Il accompagne la Vierge et son Fils (Martin Schongauer, Vierge à l'Enfant au perroquet, v. 1470-1475, Colmar, musée Unterlinden), il est l'oiseau du paradis, mais, revers de la médaille, il est vu aussi avec des prostituées. Voyons dans cet oiseau le messager de l'amour, de la joie (La Joye, dessin dans un recueil de poèmes et dessins variés, v. 1500-1505, BnF, ms. Ars. 5066, f° 110) et de la capacité à aimer. Ce que Louis XII attend de Mary.
Tous les attributs et symboles que Katherine Sowley rattache à cet « oiseau vert » me paraissent adaptés à cette scène du Goût et à la signification qu’elle a pour moi : « la perruche verte est l’oiseau de paradis », « confident discret, un messager d’amour » par sa capacité à parler, « personnification de la Joie », « compagnon divertissant pour une jeune fille solitaire », « animal de compagnie pour les jeunes filles des classes supérieures » et « l’attribut, entre autres, de la jeune fille noble et vertueuse . »
. K. I. Sowley, La Tenture de la Dame à la licorne, p. 126, 302 et 352-354.
Cette tapisserie du Goût a deux points communs avec l’enluminure illustrant l’épître 1 de Fausto Andrelini, humaniste italien, poète néo-latin et secrétaire d’Anne de Bretagne, traduite par Macé de Villebresme, représentant Anne en pleurs exhortant Louis de revenir au plus vite en France après sa victoire sur les Vénitiens. En plaçant un petit chien blanc sur la robe de Mary et un perroquet sur sa main gauche, deux animaux qui figurent sur l’enluminure, Perréal situe la nouvelle reine de France dans la continuité dynastique d’Anne de Bretagne, en tant que mère du futur roi de France et génitrice de la nouvelle lignée royale, celle des Valois-Orléans.
Notre perruche à collier du Goût peut-elle être celle d’Anne de Bretagne que Mary aurait trouvée en arrivant à la cour de France ? Ou bien l’a-t-elle amenée d’Angleterre avec elle ?
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Jean Bourdichon, v. 1509
Anne de Bretagne écrivant à Louis XII
Épîtres de poètes royaux dédiés à Louis XII et Anne de Bretagne
miniature sur parchemin, ms.fr. F. v. XIV, 8, f. 1v
Saint-Pétersbourg, B.N. de Russiehttps://commons.wikimedia.org/wiki/File:PoeticEpistleLouisXII_ep1.jpg
https://artifexinopere.com/blog/interpr/peintres/metsu/1-1-diptyques-epistolaires-les-precurseurs/
Horae ad usum Romanum, 1450-1474
Ms. 152, f. 025
Besançon, Bibliothèque municipale
Horae ad usum Romanum
1510-1525, Bruges
enlumineur Simon Bening (1483?-1561)
ms. 3028, f. 190-190v
Rouen, Bibliothèque municipale
Horae ad sum Romanum, France
Ms 488, f. 106
Paris. Bibliothèque Mazarine
Horae, 1400-1499 (15e s.), France
Ms 5142, f. 053v
Lyon. Bibliothèque municipale
Marie-Louise von Franz, dans son livre La Voie de l'individuation dans les contes de fées (Ed. La Fontaine de Pierre, 1978, pp.195sq), signale dans de nombreux contes la présence d'un perroquet "démon" qui cache un diamant. Pour obtenir ce diamant, le perroquet doit être abattu, et magie du conte ! l'oiseau devient humain. Ainsi, le conte signifie que privé d'espérance l'on risque le durcissement, la pétrification à l'égard des autres et de soi-même. L'accès au "diamant" ou à la "perle" qui est en chacun de nous, à son Soi, doit passer, durant le "'processus d'individuation" cher à C. G. Jung, par la destruction de la cage qui les enferme avant l'envol libérateur.
« La voie de l'individuation signifie : tendre à devenir un être réellement individuel et dans la mesure où nous entendons par individualité la forme de notre unicité la plus intime, notre unicité dernière et irrévocable, il s'agit de la réalisation de son Soi dans ce qu'il a de plus personnel et de plus rebelle à toute comparaison. On pourrait donc traduire le mot d'individuation par " réalisation de soi-même ", " réalisation de son Soi "» (Carl Gustav Jung, Ma vie, p. 457)
Peut-être la présence de cet oiseau sur la main de Mary a-t-elle cette signification symbolique.
Je veux aussi voir dans cet oiseau un "faucon" posé sur sa main gantée et mentalement le regard de Mary pourrait se poser également sur la licorne majestueusement cabrée, située au-delà sur une même ligne. Ce "faucon", loin de vouloir se délecter d'une dragée, va symboliquement s'envoler vers l'Angleterre, emportant une perle dans sa patte enserrée. Une des dix-huit perles, d'une valeur de 10 000 couronnes anglaises, que Mary fit parvenir à son frère avec des diamants, avant l'envoi du Miroir de Naples, et qui ne furent jamais rendus à la France malgré les exhortations de François Ier.

gravure
sur bois illustrant le livre imprimé en 1500/1501
Ordonnances royaulx
de la jurisdicion de la Prevosté des marchans
et eschevinage de la
ville de Paris
BHVP, Rés. 110090
Doit-on suivre la piste indiquée par Grasset d'Orcet : « On sait qu'en vieux français le perroquet se dit pape guay et pape gault, autrement dit pape Gouliard. Les Gouliards possédaient, en effet, une hiérarchie qui parodiait celle de l'Eglise romaine, et dont l'énumération complète nous est fournie par le fameux chapitre de Rabelais sur l'Île sonnante. Ils avaient donné au perroquet le nom de leur plus haut dignitaire, et ils sont aussi anciens que le nom du pape gault. »
Julius Evola note que « dans les allégories médiévales chevaleresques, le perroquet est précisément l'oiseau qui correspond à la chevalerie et qui combat pour le droit à la Dame. »Le site https://sites.google.com/view/bourges-1re/tir-%C3%A0-larc/histoire décrit le jeu du papeguay : « Le jeu du papeguay (ou papeguay ou papegault), qu'on pourrait assez justement appeler le Tournoi de la bourgeoisie, remonte au commencement du XIVème siècle. C'était un tir à l'arc, à l'arbalète ou à l'arquebuse, dont le vainqueur prenait le titre de roi. Au XVème siècle, cette coutume encouragée par les rois de France, dans le but d'engager l'élite des bons citoyens à apprendre l'exercice de l'arbalète, de l'arc et l'arquebuse, avait donné lieu à la formation dans chaque province de corporations assez puissantes, et jouissant de privilèges assez considérables. »
Un recit de la fin du 14ème ou du début du 15ème siècle intitulé Le chevalier au papegau donne pour compagnon au jeune roi Arthur un papegau, oiseau merveilleux qui enchante les curs par ses chants et ses paroles.
Peut également se retrouver Horus, dont le nom signifie " le lointain ", "le faucon (ou l'épervier) aux plumes bigarrées" ainsi que le nommaient les anciens Egyptiens. Notre perroquet, cet Apollon égyptien, nous présente son il gauche (celui de la lune, que blessa Seth, que reconstitua Thot et que l'on nommait Oudjat, il-amulette aux vertus magiques et prophylactiques. Remarquons que les quatre faucons des tapisseries originelles regardent vers la droite et présentent donc leur il droit, celui du soleil !
Tapez « femme au perroquet » sur votre moteur de recherche pour découvrir toute une ribambelle d’œuvres d’art se proposer à votre contemplation.
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L'envol vers l'Angleterre
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Le Moyen Âge occidental oppose le blanc et le rouge, comme dans le jeu d'échecs par exemple. Mais dans la nature, l'opposition la plus marquée est cellle du blanc et du noir. Ainsi, dans les bestiaires et les aviaires, la pie, bavarde et voleuse, revêt le plumage du mensonge et de la dissimulation, comme son compère ailé le cygne qui cacherait sous son plumage blanc une chair noire.
Quelques taches blanches sur sa robe noire peuvent être évocations de perles.
Les roses
Beaucoup de roses sur ces tapisseries. Juliette Guédé (L’art et les plantes. Les plantes dans la Tapisserie de la Dame à la Licorne) a distingué une dizaine de plants.
Représentées en tant que fleurs dans cette tapisserie et dans L'Odorat, et stylisées dans la plupart des bijoux. Leur double couleur rappelle La Guerre des Deux Roses qui a divisé un temps l'Angleterre et dont le père de Mary est sorti vainqueur. Suite d'affrontements (dont la naissance remonte en 1399 quand le roi Richard II fut détrôné par son cousin, Henry Bolingbroke, duc de Lancaster) entre deux branches royales de la maison des Plantagenêt, la maison de Lancaster (dont l'emblème était la rose rouge, la Rosa gallica qu'Edward de Lancaster aurait découvert en 1279 lors d'un voyage à Provins) et la maison d'York (dont l'emblème était la rose blanche, une Alba romaine), cette guerre civile prit fin en 1485, quand le dernier des rois Plantagenêt Richard III d'Angleterre mourut au combat à la bataille de Bosworth, et qu'Henry VII devint roi. Son mariage avec Elizabeth d'York, seul enfant survivant du roi Edward IV, rallia les deux familles déchirées, union que la " rose Tudor ", rouge avec un centre blanc, symbolise. Commence alors la puissante et prospère dynastie des Tudors. Six roses rouges sont regroupées à gauche de la haie, les blanches en occupant le centre et la partie droite.
Hic
ubi cultoris lasciua industria docti
Dans
mon jardin, l'habile cultivateur avec joie
Erasme Ode
pour dire les mérites de l'Angleterre, |
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Ces mêmes fleurs stylisées se retrouvent dans le bois d'un mobilier de chêne qu'Henry VII a fait exécuter pour son fils aîné, Arthur, l'un des frères de Mary. Le tombeau d'Henry VII est également décoré de médaillons ornés de roses de bronze et de roses dorées, en relief, dans la chapelle de Westminter. Ces fleurs se retrouvent encore de nos jours dans l'héraldique anglaise.
Licornes et lions
Le lion se dresse face à la licorne, furieux, la queue entre les jambes. La longue langue rouge lancée en direction du faucon voleur comme pour le dévorer, les griffes sorties, son attitude d'envol, les ailes de la cape l'assimilent au Dragon : voyons-y François 1er, en protection derrière son épouse Claude, très en colère de voir son trésor s'enfuir à tire d'ailes vers l'étranger. Les contorsions du corps et les mimiques apparaissent notées négativement dans un but satirique. L'une des premières caricatures d'un souverain français. En face de lui, la licorne-Henry VIII tente d'adopter la même silhouette, en Pégase cornu. Cette licorne nous regarde. Ce regard, qui nous prend à témoin de la confiance pour l'heure anglaise, part des regards du lion et de Claude (le couple français) levés vers la nouvelle reine et transite par le regard de Mary qui fixe la licorne-frère. Jeu subtil que ce chemin mental qui parcouru à rebours doit nous conduire à percer le mystère de cette tapisserie.
Le Goût |
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François
Ier |
Henry
VIII |
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Tout semble envol. En vol.
Quelle que soit la tapisserie, chaque lion représente le personnage indispensable à la crédibilité de la scène. Leur chevelure, chaque fois différente, désigne un personnage historique proche de Mary. Il est Impossible d'interchanger les lions au risque de perdre tout sens à la tapisserie ainsi modifiée.
Chaque lion situé près de Mary (sauf dans Pavie tissé dix ans plus tard) représente un personnage anglais, Henry VIII, Thomas Wolsey ou Charles Brandon. Auprès de Claude, c'est un personnage français, François 1er ou Louise de Savoie. (voir page Lions et Licornes)Les armes d'Antoine Le Viste sont "annulées" dans deux cas : dans Le Goût, les pointes des croissants partent vers le haut à droite sur la cape du lion et dans L'Odorat, elles partent vers le bas à gauche sur l'écu porté par la lionne.
Je pense que la règle suivie par l'artiste est la suivante :
les armes d'Antoine Le Viste qui flottent tout en haut des mâts doivent demeurer intactes, puisqu'elles ont atteint les cimes de la gloire et de l'honneur. Elles ne sont pas portées contre le corps du lion ou de la licorne qui ne tiennent simplement que la hampe.
celles qui sont portées par un lion ou une licorne représentant un personnage français doivent être "annulées" : sur la cape du lion du Goût car le lion est François 1er et sur l'écu de la lionne de L'Odorat où les croissant sont même à l'envers car les armes sont portées par une femme, Louise de Savoie.
Cette règle "politique" du port des armoiries d'Antoine en dit beaucoup sur les sentiments qui animaient en 1515-1516 l'artiste et son commanditaire.
Mary
La coiffure que porte Mary est une coiffe normande que Guillaume le Conquérant exporta outre-Manche et que les Dames saxonnes prisèrent fort aux 11ème et 12ème siècles. Ainsi que dans Le Toucher-La Tente, le vent du large fait voler la voilette de la coiffe et équilibre ainsi le geste du bras gauche. Ce vent de l'Histoire qui l'a couronnée reine de France et qui fera d'elle une fugitive quand il tournera dans la nuit du nouvel an 1515. Pour l'heure, jeune et insouciante, elle est loin de songer à ses malheurs futurs. Elle domine la scène d'un maintien presque hautain. Sur sa robe de brocart à la longue traîne, des pommes d'or surmontées de la fleur de lys, symbole de royauté, mais déjà placée à l'envers. Nous savons le caractère éphémère de son pouvoir.
Mary est représentée avec un visage serein, un tantinet malicieux, tandis que Claude m'apparaît maussade. Le peintre et Antoine savent que Claude règne à son tour sur la France, aussi comme dans toutes les tapisseries où elle apparaît, sa mise est splendide : robe de moire bleue doublée rouge orangé à manches courtes, jupe de brocart à manches longues, cheveux peignés en arrière tenus par une résille d'orfèvrerie, collier chargé de pierreries.
A la hauteur de la tête de Mary est tissée une jeune licorne dont la corne n'a pas encore apparu. Mary " vierge " est en promesse de grossesse. Jeune fille de 18 ans, " l'état de femme " est arrivé, Louis XII s'y emploie. Le petit lapin qui dialogue avec cette jeune licorne suggère une descendance prochaine. Mary y pense, tout le royaume y pense, toute l'Europe aussi. Une possibilité que chacun à en tête. Les animaux " potentiellement dangereux ", genette, lionceau, renard, faucon, sont rejetés à la périphérie. La paix règne.
Un petit chien blanc, silencieux et attentif, se tient sur la traîne de Mary. Un autre petit chien blanc, moins sympathique, trône aussi sur le vêtement du cardinal Jean Rolin dans la peinture sur bois du musée d'Autun, Nativité, de 1470 ou 1480, attribuée au Maître de Moulins. Clin d'il d'un artiste à un confrère ? Même artiste ? Une simple remarque Selon la date du tableau, différente selon les critiques, Jean Perréal, né entre 1455 et 1460, peut être l'auteur de cette Nativité.



Rivalités
A bien y regarder, le perroquet juché sur la main gantée de Mary me paraît agressif. Oiseau aristocratique sur une main de reine. Symbolisme de l'action et du pouvoir. C'est à une joute aristocratique qu'a pensé le peintre en introduisant ces éléments métonymiques de la chasse que sont le faucon et le gant de cuir. Mary est sereine, souriante même. Cette pièce du Goût ouvre fièrement la série comme Le Toucher-La Tente la conclut sept mois plus tard. Entre ces deux dates bornant la part française de la vie de Mary, désillusion, tristesse, larmes, angoisse.
Pour l'heure, affichage de sa force et de sa valeur. Je suis reine de France, jeune et belle. Mon fils régnera sur terre, en l'un de ses plus puissants royaumes. M'appartient ce trésor dont je dispose selon mon plaisir, où je puise selon mes désirs. De toi, François, simple prétendant au trône, je n'ai cure. Et ta femme Claude, déférente, est bien petite !
Rivalité, assurément. Entre les deux royaumes d'Angleterre et de France. Entre deux hommes, Henry VIII couronné et François pas encore roi. Lutte corps à corps, selon la légende, au Camp du Drap d'Or où François l'aurait emporté. Rivalités sur les champs des batailles terrestres ou maritimes.
La chasse, joute, courtoise mais brutale, entre deux guerres. Plus civilisée, au gibier différent. Ici, en un jardin herbu aux multiples fleurs, fruits et animaux. Locus amoenus, lieu agréable où l'on se retrouve entre amis, parmi la faune pacifique et la flore hospitalière. Un paradis d'où Mary sera chassée, à son tour proie apeurée, gibier esseulé. L'idée l'a peut-être effleurée quand, en Angleterre, là, juste derrière elle, cette haie de rosiers en fleurs, avant le départ de Douvres, elle a exigé de son frère l'autorisation d'épouser l'homme de son cur si les choses tournaient mal, mais plus tard
Mais, en cet instant du dessin tissé, Mary provocante, provocatrice, en ce double vol, le sien et celui de l'oiseau. Oiseau de combat, impitoyable, aux ailes déjà éployées. Et vole aussi le foulard qui équilibre pour l'il les mouvements emplumés.
La dame et le faucon - Bréviaire de Renaud de Bar
Metz, vers 1302-1305 ? - BM de Verdun, ms 107, f.12r
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Scène métaphorique où la puissance anglaise défie la royauté française. Au sein même du paradis où tout est ordre et harmonie. Enjeu historique de l'Europe et du monde. Quelle Histoire dans nos livres si Mary avait enfanté un fils ? Dans quel ordre européen autre vivrions-nous en cet aujourd'hui ?
Scène métaphorique du pouvoir : Claude pliant le genou devant Mary. Mary puisant à même le Graal sa puissance et sa gloire. Récipient merveilleux où puiser une nourriture inépuisable, voire l'immortalité. Le Saint Graal, si l'on suit cette hypothèse, deux fois présent dans La Dame comme dans la geste christique, le premier ici où Mary distribue les perles comme Jésus l'aurait fait du pain et du vin lors de la Cène (Ceci est mon corps, ceci est mon sang), le second dans L'Odorat où Mary y abandonne les illets comme le Crucifié son sang et son eau.
Champ clos de l'île. Lice de la joute. Déjà ensemencé ? Matrice d'où sortira le successeur. Les hampes, les capes et les oriflammes clament déjà son nom. Déjà divin par le Graal et la trinité des croissants de lune. Déjà reconnu des dieux.
Ô terre généreuse et féconde, qui multiplie la vie à foison, fleurs, arbres, animaux prolifiques ; somptuosité des couleurs, des senteurs, des mouvements. Exubérance de la vie sous toutes formes.
Première île de bonheur. Utopia, pour un instant. Avant les brouillards de Westhorpe.
Mary, femme-reine, au destin commun. « C'est la condition naturelle de l'homme, le naufragé de l'espace sans limites dans la prison sans murailles de l'île inconnue » ainsi que le note Louis Marin (Le Portrait du roi, Les éditions de Minuit, 1981, p.288). L'artiste de La Dame anticipant ce que Blaise Pascal écrira dans l'une de ses Pensées (11-194) que cite Louis Marin : « Je vois ces effroyables espaces de l'univers qui m'enferment et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu'en un autre ni pourquoi ce peu de temps qui m'est donné à vivre m'est assigné à ce point plutôt qu'à un autre de toute l'éternité qui m'a précédé et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m'enferment comme un atome et comme une ombre qui ne dure qu'un instant sans retour. Tout ce que je connais est que je dois bientôt mourir, mais ce que j'ignore le plus est cette mort que je ne saurais éviter. »
Retour de l'oiseau
J’ai toujours trouvé cet oiseau trop frêle pour être nommé « perroquet ». Perroquet ou perruche à collier ? Faut-il choisir ? Il est de grandes perruches et de petits perroquets. Les deux peuvent apprendre à « parler ».
Les perruches et les perroquets, comme l’ensemble des Psittaciformes, ont tous deux un bec crochu et deux doigts à l’avant (comme le montre bien la tapisserie) et deux doigts à l’arrière de leurs pattes courtes et fortes. D’allure fine et élancée, la perruche est plus petite, a une queue plus longue et un bec moins prononcé que le perroquet qui est plus trapu. Mais leur taille peut varier selon les pays. Les perruches apprivoisées peuvent reproduire des sons et prononcer certaines phrases du langage humain, à la manière des perroquets.
Je n’ai pas trouvé trace d’un perroquet à collier rouge. Des perruches, oui.
Pierre Belon du Mans (1517-1564) écrit : « le Papegaut que Pline a descrit, avoit un collier rouge, lequel n’avons onc veu, sinon en peincture ». Si ce collier porté par le mâle, n’est pas toujours mentionné dans les descriptions médiévales, il apparaît très souvent dans les représentations.
L’Histoire de la nature des oyseaux, avec leurs descriptions, & naïfs portraicts retirez du naturel, 1555, XII, p. 296-298.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8608302wLes Grandes Heures de Jean de Berry de 1409 présentent en des pages magnifiques quatre perruches à collier comme celle du Goût.
Les quatre perruches à collier (Psittacula krameri Scopoli, 1769) représentées dans le manuscrit Horae ad usum Parisiensem [Grandes Heures de Jean de Berry] (Jacquemart de Hesdin et al. 1409).
Jacquemart de Hesdin et al., Les Grandes Heures de Jean de Berry, 1409, BnF, ms. lat. 919, fol. 8r, 34r, 37r et 45r.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b520004510/f241.item.zoomLa perruche à collier aussi appelée Psittacula krameri d’après le naturaliste Australien Wilhelm Heinrich Kramer, provient de la grande espèce des perruches venues d’Afrique et d’Asie.
« Pour les auteurs du Moyen Âge, le « papegau » (également nommé psittacus dans les textes en latin) est facilement identifiable et se caractérise par un élément particulier : la couleur de son plumage, le vert. Pour les encyclopédistes, se référant aux auteurs antiques et se recopiant mutuellement, l’oiseau, venu d’Inde, est vert avec le bec et les pattes rouges.
Cette définition ne semble pas varier durant le Moyen Âge. Ce n’est qu’à partir du XVIe siècle que la variété s’installe, avec l’arrivée des psittacidés du Nouveau Monde. […]
La couleur jaune utilisée pour représenter à deux reprises la perruche à collier n’est pas anecdotique. […] Le vert de la perruche à collier résulte donc de l’association du bleu dit structural, car issu de la réfraction de la lumière par la couche nuageuse après absorption des couleurs de grandes longueurs d’onde par les mélanines, et du jaune des psittacines contenues dans le cortex. »Gaëtan Jouanin, « Que le papegau n’est pas toujours vert. Une perruche à collier lutino à la cour du duc de Berry au début du XVe siècle », Anthropozoologica, n° 55, 2020, p. 35-41.
https://sciencepress.mnhn.fr/sites/default/files/articles/pdf/anthropozoologica2020v55a3.pdf
Bleu ou vert ?
La couleur actuelle bleue de notre perruche ne doit pas nous égarer car elle était verte initialement, mais le vert est devenu bleu comme le montrent les feuilles des multiples fleurs et le sol des îles.
Chaque tapisserie de La Dame est constituée de laine et soie pour les fils de trame, de laine écrue pour la chaîne. En 2012, Vitold Nowik, ingénieur et responsable du pôle « peinture murale et polychromie » au laboratoire de recherche des monuments historiques, a analysé et déterminé les colorants naturels des tapisseries : la garance pour les rouges, la gaude pour les jaunes, le pastel pour les bleus, plusieurs tanins pour les bruns, l’orseille pour les bruns violacés.
Il note que « les couleurs dans leur état (quasi) initial ont été observées sur le revers des tapisseries, au moment de leur restauration et après l'enlèvement de la toile de doublage. Par comparaison, les "verts" de la face sont bleuâtres, voire bleus. » Il souligne que « les feuilles des fleurs ne sont plus vertes, mais de couleur bleu pâle » et que « le problème de changement de la couleur verte concerne toutes les parties d’origine sur toutes les tapisseries de la série. » Il ajoute : « Les couleurs des parties retissées en bas des tapisseries ont été ajustées aux couleurs déjà altérées de l’original, et pour les verdures : bleu verdâtre » et précise : « Il est certain que l'éclairage un peu "chaud" donne un aspect plus vert au bleu . » Les tapisseries de La Chasse à la licorne ont subi la même décoloration des couleurs, les verts tendres des arbres sont devenus plus sombres.. Échange de courriels en décembre 2020. Cf. Élisabeth Taburet-Delahaye, Raphaëlle Dejean, Dominique De Reyer et Witold Nowik, « La Dame à la licorne, sa conservation et l’évaluation colorimétrique du nettoyage »,Technè, n° 41, 2015.
Mieux conservé, l’envers des tapisseries, donne une idée des couleurs d’origine. Les verts ont bleui sur l’endroit par disparition de leur composante jaune. Jacqueline Kelen peut écrire que « sur le ciel pourpre repose la bande de terre, de couleur bleu-vert, du jardin . ». J. Kelen, Les floraisons intérieures. Méditations sur la Dame à la Licorne, La Table Ronde, 2015.
Dès lors, tentons d’imaginer chaque île verte ; vert foncé serait mieux ! Le charme de La Dame à la licorne agirait-il encore ? Son syndrome bouleverserait-il toujours ?
Symbolisme religieux
Il ne paraît pas que les Grecs aient connu le perroquet avant les conquêtes d'Alexandre. Le seul type de perroquet connu des anciens Grecs et Romains semble avoir été la perruche indienne (dans ses variantes Psittacula krameri, Psittacula eupatria et Psittacula cyanocéphale). L'oiseau a conservé son allure d'animal exotique de l'Extrême-Orient jusqu'à l'époque impériale.
Il est mentionné pour la première fois par Ctésias, médecin et historien grec (Vᵉ siècle av. n.è.) et représenté dans une mosaïque du IIe siècle avant notre ère.
« III. Il parle aussi d'éléphants qui renversent les murailles, de petits singes qui ont des queues de quatre coudées, et de très grands coqs. Il dit aussi que le perroquet parle comme un homme, qu'il est de la grosseur d'un épervier, que le devant de sa tête est de couleur pourpre, qu'il a la barbe noire, que son corps est jusqu'au col de couleur cyanée comme le cinabre ; qu'il parle indien comme un homme, et que si on lui a appris le grec, il parle grec. »Ctésias, Histoire de l'Inde, extrait donné par Photios (v. 820-891 ou 897) dans Myriobiblos (Bibliothèque).
Aristote (384-322 av. n.è) se contente de remarquer que cet oiseau est plus bavard lorsqu’il boit du vin : « Loquacior, cum biberit vinum, redditur. »
Pline l’Ancien (23-79), dans sa Naturalis Historia (X, LVIII), écrit :
« Super omnia humanas voces reddunt Psittaci, quidam etiam sermocinantes. India hanc avem mittit, sittacen vocat, viridem toto corpore, torque tantum miniato in cervice distinctam… ― Ceux qui imitent le mieux la voix humaine sont les perroquets, qui suivent même une conversation. L'Inde nous envoie cet oison, qu'elle appelle sittacé ; il a tout le corps vert, et seulement un collier rouge (la perruche verte à collier). Il salue les empereurs, et prononce les paroles qu'on lui a apprises. Le vin surtout le met en gaieté. Sa tête est aussi dure que son bec. Quand on lui apprend à parler, on lui frappe le bec avec une baguette de fer ; autrement il ne sent pas les coups. Lorsqu'il s'abat, il se remit sur son bec, il s'appuie dessus, et se rend ainsi plus léger pour ses pieds, qui sont faibles. » (traduction Philippe Remacle)
Isidore de Séville (560/570-636) écrit à ce propos dans Etymologiarvm Sive Originvm : « Psittacus Indiae litoribus gignitur, colore viridi, torque puniceo, grandi lingua et ceteris avibus latiore. Unde et articulata verba exprimit, ita ut si eam non videris, hominem loqui putes. Ex natura autem salutat dicens : 'have,' vel chaire. Cetera nomina institutione discit ― Le perroquet naît sur les côtes de l'Inde, de couleur verte, avec un collier pourpre, une grande langue plus large que celle des autres oiseaux. C'est pourquoi il exprime des paroles articulées, de telle sorte que si tu ne le vois pas, tu penserais qu'un homme parle. En outre, de par sa nature, il salue en disant : ave, ou Caesar. Il apprend les autres noms par l'instruction. »
Érasme, dans Dialogus de recta latini graecique sermonis pronuntiatione,aura le dernier mot en 1528 : « Et videmus in pueris recens natis, velut in psittacis, studium quoddam nativum ac voluptatem etiam aemulandi reddendique quod audierint tanta docilitate, ut prius auribus agnoscant consuetas voces, quam oculis dinoscant vultus. ― Et nous voyons chez les enfants nouveau-nés, comme chez les perroquets, un instinct naturel et un plaisir même à imiter et reproduire ce qu'ils ont entendu avec une telle facilité qu'ils reconnaissent d'abord les voix familières avec leurs oreilles plutôt qu'ils ne distinguent les visages avec leurs yeux. »
Annonciation
L’homonymie Marie/Mary peut nous rappeler que dans une Annonciation la présence d'une perruche ou d’un perroquet symbolise la virginité de Marie et indique la toute-puissance de Dieu puisqu’il lui est aussi facile de faire enfanter une vierge que d’octroyer la parole à un animal. S’appuyant sur le texte d’Isidore de Séville, Franciscus de Retza (François de Retz, 1343-1427), théologien de l’université de Vienne, qui a défendu la conception et l’enfantement virginaux de Marie dans un petit traité intitulé Defensorium inviolatae virginitatis beatae Mariae (Défense de la virginité inviolée de la bienheureuse Marie) : « Psidicus a natura ave si dicere valet, quare per aurem virgo pura non generaret ? ― Si un perroquet peut dire Ave par nature, pourquoi une vierge pure ne générerait-elle pas par l'oreille ? » Si un perroquet peut dire « Ave Caesar », l’archange Gabriel, accompagné de la colombe du Saint-Esprit à sa gauche, peut entrer chez Marie et lui dire : « Je te salue, toi à qui une grâce a été faite ; le Seigneur est avec toi. » (Luc, 1:28) pour que Dieu la féconde par l’oreille.
De Generatione Christi, sive Defensorium inviolatae virginitatis Mariae, version B, fol. 3v.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k10404405/f43.planchecontact
écrit et enluminé à Cologne, 1490
National Library of Ireland. Department of Manuscripts
https://catalogue.nli.ie/Record/vtls000188411https://portail.biblissima.fr/en/ark:/43093/edataab133042b5cc7373bf4edec5875862ce5421222f
Élisabeth Mornet, « Le chanoine, la Vierge et la réforme. Hypothèses de lecture du tableau de Jan Van Eyck, La Vierge au chanoine van der Paele », Religion et mentalités au Moyen Âge : Mélanges en l'honneur d'Hervé Martin, Presses universitaires de Rennes, 2003, p. 409-418.
https://books.openedition.org/pur/19844?lang=fr#bodyftn24Le symbolisme du perroquet
https://artifexinopere.com/blog/interpr/iconographie/le-symbolisme-du-perroquet/La présence de cette perruche (du Saint-Esprit) à sa gauche et de la jeune licorne (vierge) à sa droite, toutes deux à hauteur des oreilles de Mary , est-elle une référence audacieusement ironique au texte de Franciscus de Retza que Perréal a pu feuilleter, dans une de ses versions, celle de Strasbourg vers 1474-1479, celle de Bâle vers 1489-1500 ?
Les différentes versions :
https://portail.biblissima.fr/ark:/43093/oedata0589be6e1c6821da9f049dff0897881c179d7142
Il est logique que le peintre de La Dame à la licorne ait, dans la tapisserie du Goût,uni virginité, sexualité et maternité d’une part avec le « perroquet » du texte de Franciscus de Retza.
Pour Zénon (v.300-v.371-380), évêque de Vérone, le Christ (le Verbe) serait entré par l'oreille de la Vierge Marie, dans le but d'éliminer tous les défauts présents dans le cœur des êtres humains :
« Et quia suasione per aurem irrepens diabolus, Evam vulnerans interemerat ; per aurem intrans Christus in Mariam, universa cordis desecat vitia : vulnusque mulieris, dum de virgine nascitur, curat. ― Grâce à l’habileté de ses mots, le démon avait convaincu Ève de le laisser glisser dans son oreille, la blessant et la condamnant à la damnation ; et c’est toujours à travers son oreille que le Christ entra en Marie, effaçant toute méchanceté de son cœur, et guérit sa blessure en naissant d’une vierge. »
Zénon de Vérone, Tractatuum Sancti Zenonis episcopi veronensis Liber Primus, Tractatus XIII. De circumcisione, X, 19-20.
https://catholiclibrary.org/library/view?docId=/Fathers-OR/PL.011.html;chunk.id=00000181
Une lecture spirituelle comprend que c’est en accueillant la parole de Dieu par l’oreille que Marie devient mère. Non seulement par la chair, mais par l'invisibilité et l'immatérialité du souffle et de la parole. Les stoïciens grecs nomment ce souffle vital, ce principe de vie,« pneuma », principe de nature spirituelle, considéré comme un cinquième élément.https://books.openedition.org/editionsmsh/741?lang=fr
file:///C:/Users/HOME/Downloads/Per_aurem_intrat_Christus_in_Mariam_An_i.pdf
La Vierge fécondée par l’oreille, xve siècle, portail nord de la chapelle de Würzburg, Allemagne.
De la bouche de Dieu part un tuyau qui « serpente » et conduit la voix divine jusqu’à l'oreille de la Vierge. La voix fécondante n’est pas celle de Gabriel qui ne manipule que l’écrit.
https://www.idixa.net/Pixa/pagixa-0706062056.html
Pour Zénon, évêque de Vérone, et Ephrem le Syrien (306-373), la Vierge conçoit à travers l'écoute ; son l’oreille est l’autre nom de sa foi. Augustin (354-430) sera sur la même longueur d’onde théologique : « prius ment quam ventre concepit », soit : « elle a conçu d'abord dans son esprit (par la foi) avant de concevoir dans son ventre. » Sa maternité de vierge s'opèrerait uniquement sur la base de la foi, par une opération qui viendrait de Dieu et non de Joseph.Jean Perréal est « celui à qui on ne la fait pas », dans La Chasse comme dans La Dame, et l’infigurabilité du moment de l’Incarnation – la fécondation miraculeuse de Marie –, ne semble pas lui poser de problème. L’édition en français, La Chasse à la licorne, du livre de Margaret Freeman, The Hunt of the Unicorn, expose sans vergogne en couverture, bien au centre, cette « scène primitive ».
M. Freeman, The Unicorn Tapestries, The Metropolitan Museum of Art, 1976. Traduction françaisede Pierre Alexandre : La Chasse à La Licorne. Prestigieuse tenture française des Cloisters, Edita - Lausanne et La Bibliothèque des Arts - Paris, 1983.https://nazmiyalantiquerugs.com/blog/what-are-the-unicorn-tapestries/
L’archange Gabriel est bien là, accompagné de ses mots prononcés, inscrits sur le fourreau de son épée, « Ave Regina C. » pour « Ave, Regína cælórum, Salut, Reine des cieux ! », pendant que le souffle divin provient de son cor de chasse. Mais Perréal a choisi de figurer l’infigurable de l’infigurabilité d’une façon que le chasseur derrière la licorne trouve plus traditionnelle, plus humaine, même si la foi parcourt toute la tenture des Cloisters.
. Ave, Regina Caelórum, / Ave, Dómina angelórum, /Salve, radix, salve, porta / Ex qua mundo lux est orta. – Salut, Reine des cieux ! / Salut, Reine des Anges ! / Salut, tige féconde ! / Salut, porte du Ciel ! / Par toi la lumière s’est levée sur le monde.
Il faudrait dès lors regarder de très près comment chaque artiste se confronte à ce qui deviendra "symbole de foi" en 374 chez Épiphane de Salamine et "vérité de foi" en 553 lors du deuxième concile de Constantinople, la virginité perpétuelle de Marie, pour l’accepter ou le travestir. Ainsi, Daniel Arasse signale l’Annonciation de Fra Filippo Lippi (1448-1450) de la National Gallery où une petite ouverture peinte sur la robe de Marie permet au rayon de lumière divine qui s'échappe du bec de la colombe de se glisser jusqu’à son ventre. Dans de rares Annonciations, le rayon divin est dirigé non sur la tête ou l’oreille gauche, le cœur, le sein de Marie ou le ventre, mais en direction de son sexe : Filippo Lippi (cathédrale de Spoleto vers 1467-1469, et la version de Corsham Court, Wiltshire, vers 1466) ; Francesco del Cossa (vers 1470, Gemäldegalerie de Dresde).
D. Arasse, L'Annonciation italienne. Une histoire de perspective, Hazan, 1999, 2010)
Le vol des perles
Quels mots Mary peut-elle glisser dire à sa perruche aux ailes éployées au moment de la fuite des joyaux ? Lui parle-t-elle en anglais ou en français ?
En s’appuyant sur le passage suivant extrait d’une lettre de Nicholas West à Henry VIII, du 11 mai 1515, alors que Mary est en Angleterre depuis le 2 mai, ne peut-on penser, comme André Arnaud, que Le Goût représenterait l’envol vers l’Angleterre de ces dix-huit perles, transmises à Henry du vivant de Louis XII ?
Le 7 mai, à Montargis, lors d’une rencontre avec François et le chancelier Antoine Duprat, Nicholas West relance les points restés litigieux ; François lui répond que s’il avait compris que la reine avait un droit sur les meubles, il les lui aurait tous donnés. Puis il a demandé si « Suffolk et la reine française étaient passés en Angleterre. » Le chancelier, à West qui lui dit que Mary n'a rien reçu, répond qu'elle a le Miroir de Naples et dix-huit perles valant 10 000 écus ; mais il compte voir Henry sous peu et ils régleront la question .. Letters & Papers, II, 437. Lettre du 11 mai 1515, de West à Henry VIII.
Le 23 décembre 1514, Henry VIII reçoit des joyaux qu’Henry Wyatt, controller et campsor of the Mint, master of the Jewels [contrôleur et changeur de l’hôtel des monnaies, maître des joyaux], lui transmet . Envoi légal ou illicite de bijoux que Mary, sentant la fin proche, retire de sa cassette dans les jours précédents ? Sont-ce ces dix-huit perles et quelques diamants qui traversent la Manche ?
. L&P, I, 3571. C’est ce même master Wyatt qui inventorie à Paris les bijoux de Mary en février 1515.
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Galli Marika, " Conceptions diététiques anciennes et appétits charnels : effets de la nourriture sur la sphère sexuelle ", Seizième Siècle, n°7, 2011, p. 99-110.
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gusto, l'udito, regina bianca, Louise della Savoia, la vista, lo Specchio di Napoli,
duca di Suffolk, l'odorato, il contatto, Pavia, Carlo V, Connétable di
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