Hist
! Romeo, hist ! O, for a falconer's voice, to lure this tassel-gentle back again
! Bondage is hoarse, and may not speak aloud
Stt
! Roméo ! Stt !... Oh ! que n'ai-je la voix du fauconnier pour réclamer
mon noble tiercelet ! Mais la captivité est enrouée et ne peut parler
haut
William Shakespeare,
Romeo and Juliet
Je
cherche le silence et la nuit pour pleurer.
Chimène, vers 1000, Pierre Corneille, Le Cid
Accordons-nous au " la " par tous admis : cette tapisserie où
Mary joue sur un positif que Claude alimente en air illustre bien l'un des cinq
sens : l'ouïe. Mais n'est-ce pas la touche ré que touche Mary
de son majeur droit, ré comme reyne ?
La
musicologie relève que le ton de Ré majeur, " joyeux et très
guerrier ", est celui " des triomphes, des Alleluias, des cris de guerre
et de joie de la victoire ". Le ton de Ré mineur, " grave et
dévot ", " convient à la douceur et à la tendresse
" et est plutôt celui du " caractère d'une femme sombre
couvant le spleen et des idées noires ".
Mary porte une robe qui ressemble fort par ses dessins de chardons à celle
d'un ange du tableau Marie, reine des cieux, du Maître de la légende
de Sainte-Lucie, actif à Bruges entre 1480 et 1489. Certainement une couleur
et un motif récurrents dans les riches tissus de cette époque. Deux
nobles dames donc : robe de brocart entrouverte par devant sur une jupe bleue,
chemisette de soie blanche pour Mary ; robe de moire bleue aux manches de même
ampleur ouverte sur le côté montrant une jupe bleu ciel pour Claude,
plus modeste. Des voiles sur la tête, des pierres précieuses et des
colliers complètent les parures.
Mary, Reine Blanche
Mais
cette tapisserie, comme ses cinq consurs, a un autre sens dissimulé.
Elle relate un moment émouvant de la vie de Mary en France.
Louis
XII meurt le 1er janvier 1515 entre 22h et 23h. Le
jour de sa mort, sa dépouille est ouverte, embaumée
et exposée dans la grande salle des Tournelles, avec couronne, manteaux
et sceptre comme la coutume l'exige. Pendant que se préparent les funérailles
du feu roi, Mary doit subir l'enfermement à Cluny durant 40 jours, du 2
janvier au 10 février 1515.
Le 1er janvier 1515, est-elle
enceinte de Louis XII ? Pendant six semaines de retraite contrainte, la reine
veuve portait le deuil, habituellement à l'Hôtel de Cluny. Hôtel
où elle a épousé celui qu'elle aimait et qui la sauvait d'un
autre mariage détestable, Charles Brandon, duc de Suffolk ; actuel Musée
du Moyen Âge
où, après un long périple, elle est revenue vivre, à
nouveau enfermée dans des images de soie et de laine, près de cinq
siècles plus tard.
Quarante, le chiffre de l'isolement, de la privation
et de l'ascèse : c'est, emprunté à la symbolique juive, la
durée du déluge, de l'errance dans le désert, de la confrontation
de Moïse avec son dieu.
Toujours
vêtue de blanc, la couleur du deuil royal en France, elle était appelée
" Reine Blanche ", une reine veuve sans enfant, distincte de la "
Reine Mère ". Le soleil ne devait jamais pénétrer dans
les appartements sans aération suffisante, les fenêtres et les murs
étaient tendus de lourds rideaux noirs, des chandelles seules et peut-être
des feux allumés dans les cheminées donnaient une lumière
nécessaire mais fragile dans cet univers macabre. Janvier et vévrier
1515, l'hiver à Paris : froid assurément, humidité peut-être.
Des femmes pour seules présences dirigées par Mme d'Aumont et Mme
de Nevers, dames d'honneur. Et Claude, la future reine, impatiente certainement,
mais tout aussi angoissée. Seules, la licorne et le lion leur tournent
le dos. Mary pleure. Elle en parle dans ses lettres. Pour la " conservation
des entrailles " de Mary, Louise de Savoie et Marguerite d'Angoulême
avaient soigneusement choisi les domestiques français dont l'une des missions
étaient de surveiller les contacts, les relations de Mary avec le monde
extérieur. Se comprennent alors aisément l'irritabilité et
la mélancolie, nés de la solitude, de l'angoisse et du désespoir,
qui s'emparèrent peu à peu du caractère de Mary.
Mi-janvier
1515, la cause est entendue : Mary n'est pas enceinte de Louis
XII et François 1er devient roi de France, sacré à Reims
le 25 janvier 1515 par Robert de Lenoncourt, archevêque de Reims.
Comme nous en avons l'habitude désormais, regardons de très près
les détails de cette tapisserie. Le lion, apeuré, la mâchoire
crispée, les yeux hagards, s'agrippe nerveusement à la lance d'Antoine,
la queue entre ses cuisses serrées, toute fierté disparue. La licorne
elle aussi semble très effrayée. Pour la première fois gueule
ouverte, elle semble hennir d'angoisse ou de douleur. Les animaux héraldiques
symbolisent la peur ressentie par Mary, et peut-être par Claude, six semaines
enfermées. " Une reine ne peut dormir seule " ordonnait l'étiquette.
La
nuit est un grand espace cubique. Résistant. Extrêmement résistant.
Entassement de murs et en tous sens, qui vous limitent, qui veulent vous limiter.
Ce qu'il ne faut pas accepter.
Henri
Michaux, Les travaux de Sisyphe, in La vie dans les plis |
Mary
enceinte ?
Doit-on
croire Brantôme, lui qui fut si malveillant
envers Mary, quand il écrit :
« et nonobstant, faisoit courir
le bruict, après la mort du roy, qu'ell' estoit grosse ; si bien que, ne
l'estant point dans le corps, on dit qu'elle s'enfloit par le dehors avecques
des linges peu à peu, et que, venant le terme, ell' avoit un enfant suposé
que devoit avoir un' autre femme grosse, et le produire dans le temps de l'accouchement.
Mais Mme la régente, qui estoit une Savoysienne qui sçavoit que
c'est de faire des enfans, et qui voyoit qu'il y alloit trop de bon pour elle
et pour son filz, la fit si bien esclairer et visiter par médecins et sages-femmes,
et par la veue et descouverte de ses linges et drapeaux, qu'elle fut descouverte
et faillit en son desseing, et point reyne mère, et r'envoyée en
son païs. » (Vies des dames galantes, discours septième
: sur les femmes mariées, les veuves et les filles, à sçavoir
desquelles les unes sont plus chaudes à l'amour que les autres, article
III : de l'amour des veuves, p. 204)
Soit ce subterfuge a réellement existé (c'est-à-dire dans
les deux ou trois premières semaines de janvier 1515, quand Mary avait
peur d'être remariée contre son gré, pour gagner du temps
?) et l'artiste en a eu connaissance et l'a évoqué dans cette tapisserie.
Et nous avons raison de penser Mary "enceinte".
Soit il s'agit d'élucubrations. Dans ce second cas, ont-elles été
inventées en 1515 par les " mauvaises langues " de la cour et
rapportées à Brantôme par sa grand-mère, sa mère et sa tante proches de Marguerite d’Angoulême, ou bien est-ce
une invention de Brantôme lui-même ? Et nous nous leurrons gravement
quand nous " voyons " Mary " enceinte ".
Erin
Sadlack (The French Queen's letters,
p. 94) pense que « Brantôme's account, unsubstantiated by any other
source, is absurd ; Mary's ambitions no longer lay in France, but were focused
on Brandon and England. Nonetheless, his allegation illustrates the measures an
early modern courtier could imagine a queen taking in order to remain in power.
Ultimately, Fleuranges's testimony makes far more sense ; he notes that three
weeks after Louis's death, Mary assured Francis that she "knew no other king
than him" for she was not pregnant. Hearing the good news, the new monarch
proceeded with his coronation on January 25 at Rheims. »
«
Le récit de Brantôme, non étayé par une autre source,
est absurde ; les ambitions de Mary ne sont plus fixées en France mais
sont axées sur Brandon et l'Angleterre. Néanmoins, son allégation
illustre les mesures que pouvait imaginer un des premiers courtisans modernes
pour qu'une reine pût se maintenir au pouvoir. En fin de compte, le témoignage
de Fleuranges est beaucoup plus logique ; il note que trois semaines après
la mort de Louis, Mary a assuré à François qu'elle " ne
connaissait pas d'autre roi que lui " car elle n'était pas enceinte.
A cette bonne nouvelle, le nouveau monarque procède à son couronnement
le 25 janvier à Reims. » (« Elle ne sçavoit aultre roy
que lui ; car elle ne pensoit point avoir fruict au ventre qui l'en peust empescher. » Fleuranges, Mémoires, 46).
Et
en note 18 p. 223 :
« Brantôme's account is a kind of historical
fiction ; he crafts narratives to entertain and comment on society more than for
accurate detail. For instance, La Guardia provides an example of how Brantôme
enacts and disrupts masculinist fantasies in his accounts. »
« Le récit de Brantôme est une sorte de fiction historique ; il fabrique
des récits pour divertir et pour les commenter en société
en y apportant davantage de détails précis. La Guardia donne un
exemple qui montre comment Brantôme représente et bouscule les fantasmes
masculins dans ses récits. »(David La Guardia, Intertextual Masculinity
in French Renaissance Literature : Rabelais, Brantôme and the Cent Nouvelles
Nouvelles. Aldershot : Ashgate, 2008, pp. 181-226)
Regardons encore, sans a priori : Mary ne paraît-elle pas enceinte ? Elle
rappelle par son attitude et son vêtement même la Dame de l'enluminure
du mois d'avril du Livre d'Heures à l'usage de Rome de v.1500 (BNF
- NAL 3116,fol. 4v) où deux putti joufflus et bien en chair, l'épée
du noble compagnon et l'arrondi du ventre, peuvent nous laisser croire, en ce
mois de renouveau printanier, à une grossesse en bonne voie ! La licorne
n'est-elle pas également enceinte : plénitude des chairs, large
col, ventre traînant presque sur le sol de l'île ?
L'Ouïe présente
Mary et Claude " enceintes " ; Mary qui ne l'est pas le feint ; Claude
le sait-elle déjà qui l'est vraiment à cette date ? Littré
donne l'étymologie suivante : « latin incincta, femme enceinte,
proprement qui ne porte pas de ceinture, de in, privatif, et cingere,
ceindre » A bien la regarder, Mary ne porte pas ici de ceinture, pour la
seule fois ; à l'opposé, Claude, pourtant historiquement enceinte,
en arbore une, laissant ainsi à la licorne derrière elle le soin
d'évoquer son état de grossesse tout en respectant la bienséance.
La
grossesse de la licorne est celle de Claude, déjà enceinte de deux
à trois mois au moins de son premier enfant, une fille, Louise de France,
qui naîtra en août 1515, donc conçue en novembre-décembre
1514. Pierre Verlet et Francis Salet, dans leur livre de 1960, écrivaient
curieusement entre autres aberrations : « la licorne, moins bien dessinée
que sur la pièce précédente
». Ils ont vu "
deux perdrix " dans Pavie où ils n'ont pas reconnu une silhouette
caprine dans celle de la licorne " dont la crinière est placée
bizarrement sous le cou " mais ont imputé à " la restauration
de la partie basse " la " silhouette sensiblement " modifiée
de la licorne ; dans Le
Toucher-La
Tente,
« Mary prend dans le coffret
un collier
dont elle s'apprête
à se parer ». Charles Sterling (La Peinture médiévale
à Paris, Tome 2, 1990) écrivait quant à lui : « Dans la tenture de Cluny, le lion et, surtout, la licorne sont dessinés
avec des courbes somptueuses. A l'exception de la pièce du Toucher
où règne un dessin lourd et malhabile jusque dans le visage de la
Dame, faiblesse qui dénonce l'intervention d'un collaborateur. » Quand
on ne peut pas expliquer, on parle de maladresse, ça arrange !
L’observation attentive des visages de Claude et de la licorne qui n’ont pas été retissées, à qui une visiteuse interrogée trouve « la même tête », révèle une grande peur, une douleur certaine.
Patrice Foutakis constate :
« Contrairement aux reproductions photographiques qui montrent les bouches de la suivante et de la licorne comme tordues, un examen sur place à l’aide d’une loupe et sous une source de forte lumière me permit de constater que ces bouches ne présentent aucune déformation et ne sont pas retissées, tout en affichant une expression de distance, commune tant sur le visage de la suivante que sur celui de la licorne. Peut-être est-ce à dessein que la bouche de la suivante va de pair avec celle de la licorne. » (P. Foutakis, De La Dame à la licorne et de "son" désir, p. 190)
Dans son essai sur La Dame, Brigitte Cassirame note une « expression de souffrance de la licorne (gueule ouverte) » et regarde la licorne comme une « caisse de résonance d’un hurlement silencieux » (B. Cassirame, La Dame à la Licorne. Cryptes et métamorphoses d'un mythe, Edilivre, 2006, p. 26).
« J'augmenterai la souffrance de tes grossesses, tu enfanteras avec douleur (Genèse, 3:16) a-t-il été prédit aux femmes par le Livre sacré ! La procréation devient « travail » douloureux.
La licorne exprime par son regard baissé (la seule fois sur l’ensemble des tapisseries) et l’expression comme suppliante de sa gueule (où apparaissent ses dents) une sorte de désarroi, tout au moins de peur. La noirceur de son œil appuie cette impression : les cinq autres licornes (tout comme les six lions) présentent un œil dont l’iris est clair et la pupille noire mais pour l’œil gauche de L’Ouïe, « un œil douloureux » m’a-t-on dit, le noir a envahi tout l’iris pour ne laisser qu’une toute petite pupille blanche, apportant au regard la noirceur de la tristesse et de l’anxiété (l’œil droit que l’on devine est représenté par un point noir).
Un instant j'ai songé que la licorne enceinte
située derrière Claude dans L'Ouïe était Marguerite
d'Angoulême, la sur de François 1er. Mais elle n'eut aucun
enfant de son mariage (en 1509) avec Charles d'Alençon qui mourut à
Lyon en 1525. En épousant Henri
d'Albret, roi de Navarre, en 1527, elle prit le nom de Navarre et mit au monde
deux enfants.
Le
ventre gros de la licorne de L'Ouïe ne peut être que la projection d'un désir de grossesse, désirée et/ou simulée pour
Mary, réelle pour Claude de France. Projection du désir d'avoir un héritier pour le lion-Charles Brandon et
pour celui qu'il représente en tant qu'ambassadeur, Henry VIII.
Dans chaque tapisserie, mais
plus volontairement et plus visiblement dans cette tapisserie de L'Ouïe,
la licorne enceinte réunit le signe mâle (la corne - phallus) et
le signe femelle (le ventre gravide - la capacité d'enfanter). On comprend
dès lors les craintes de Louise de Savoie que son cher fils n'engrosse
Mary lors de ses visites impromptues et pressantes. On comprend aussi le subterfuge
de Mary de se faire croire enceinte pour peut-être mettre fin aux sollicitations
empressées du jeune César.
Danielle Oteri rapporte une remarque faite un dimanche après-midi dans la salle de La Chasse à la licorne aux Cloisters de New York : « This unicorn appears to be pregnant » said Dr. Kevin King in a flat voice. He was a radiology intern at Mount Sinai Hospital – « Cette licorne semble être enceinte » a déclaré le Dr Kevin King d'une voix neutre. Il était interne en radiologie à l'Hôpital Mont Sinaï. »

Jean Perréal, tourmenté par l’Annonciation et l’Incarnation du Fils, via la Mère Vierge-licorne ?
https://www.danielleoteri.com/p/amateurs-the-ones-who-love
L'état
de grossesse
Tant
d'enfants aux bras et au giron de tant de Vierges et de madones et si peu de portraits
de femmes enceintes peints ou sculptés au Moyen Âge
et à la Renaissance, alors que la grossesse était l'état
le plus fréquent pour les femmes, quelle que soit leur condition sociale.
Comment en pouvait-il en être autrement en ces siècles où
abondaient les familles nombreuses car peu d'enfants arrivaient à l'âge
adulte. Les femmes étaient ainsi perpétuellement grosses. Pensons
aussi, aux premiers temps du mariage, à la joie d'être mère
et père et de le montrer à tous. Le corpus des " femmes
enceintes " dans l'Art est surtout d'origine religieuse. La dizaine de "
Vierges enceintes " sculptées trouvées en France doivent avoir
échappé à la destruction iconoclaste que le Concile de Trente
(1542-1563) en ses 25 sessions sous 4 pontificats dut déclencher en interdisant
les représentations trop " humaines " d'une grossesse d'essence
divine. La " virginité " de Marie, supposée ou due à
une erreur de traduction (" vierge " au lieu de " jeune fille non
mariée "), imposait son exclusion de la sexualité, donc l'exclusion
de toutes les femmes de la sexualité, de leur sexualité, et leur
" immersion sans borne dans la souffrance " (Julia Kristeva).

Paul, Jean et Herman de Limbourg
Les Très Riches Heures du duc de Berry
vers 1410-1411
scène de vendanges, mois de septembre
Chantilly,musée Condé, Ms. 65

Femme
enceinte (La Donna Gravida) Sanzio Raphaël, vers 1506
Palazzo Pitti, Galleria Palatina, Florence |

statue ku n'gan de fécondité Bamileke - Cameroun Musée
Barbier- Mueller - Genève
|

Michael
Maier (1569-1622), Atalanta fugiens, emblème XXII Le régime
de Saturne est long et pénible. L'uvre se développe intérieurement
et extérieurement. La femme enceinte est prête à prendre
le soufflet pour maintenir le régime ardent du feu.
Si les Vierges enceintes sont assez nombreuses
dans les Annonciations et les Visitations, les représentations
profanes de femmes enceintes sont rares au Moyen Âge
en ce début de Renaissance.
http://commons.wikimedia.org/wiki/Image:Jean_Fouquet_002.jpg
http://commons.wikimedia.org/wiki/Visitation
http://www.fisheaters.com/visitation.html
http://dijoon.free.fr/marie-elizabeth.jpg
La Dame en serait une des premières
représentations.
La Vierge, alors
dite de la Visitation, est souvent montrée ventre gravide, comme
sa cousine Elisabeth attendant le futur saint Jean-Baptiste.
Fortune
qui dispute avec Vertu devant Raison sous le pinceau du possible Jean Bourdichon
pourrait bien avoir oublié de prendre la pilule du lendemain !
Sainte Marguerite était la patronne
de l'accouchement. Des marguerites fleurissent un peu partout dans nos six tapisseries.
Je retiendrai celles au-dessus de la genette (la jeunette) sous l'oranger (arbre
de la fécondité) du Goût où Mary vient d'arriver
en France et peut prétendre à être enceinte de Louis XII.
Le dessin de Mary enceinte ne présente plus un " aspect hideux "
et dérangeant qui indignait saint Jérôme. En cela, La Dame sort du Moyen Âge. Enceinte ou feignant de l'être,
Mary et Claude sont bien dans le monde humain. Vraiment femmes. Belles mais tristes
!
La licorne enceinte de L'Ouïe devrait désormais émouvoir chaque spectatrice et spectateur à
la contemplation de cette représentation d'une très jeune femme
enceinte enfermée plus d'un mois dans une atmosphère lugubre.
 |
|
 |
Jan
van Eyck, Ève,
Retable de Gand, 1432
Sainte
Catherine en est bien à son huitième mois sur le volet droit du
triptyque de Van Eyck actuellement à la Gemäldegalerie de Dresde.
Et
c'est ainsi que Jacob de Litemont l'a aussi représentée dans la
verrière de l'Annonciation dans la chapelle Saint-Ursin de la cathédrale
de Bourges. Et Marie, à sa droite ?

Jan
Van Eyck Saint Michel, le donateur et Sainte Catherine Volets
du triptyque de Dresde Staatliche Kunstsammlungen
|

Jacob
de Litemont Sainte Catherine - vitrail Jacques Cur (détail) cathédrale
de Bourges
|
« Il ne fait pas de doute que des femmes enceintes ont parfois servi de modèles aux artistes qui ont représenté des saintes. C’est le cas – et ce, au moins à partir du XIVe siècle – pour Marie-Madeleine ainsi que pour d’autres figures féminines, toutes pourtant censées être restées vierges, comme sainte Agnès, sainte Barbe, sainte Cécile ou sainte Catherine d’Alexandrie. » (Thierry Murcia, sur internet)
La Vierge d’Antonio et Piero Pollaiolo, de Francesco de Rossi, de Filippo Lippi, de Hans Memling ne sont-elles pas enceintes ? Où est-ce le volume d’un coussin camouflé sous leur vêtement qui arrondit ainsi leur ventre lors de leur Annonciation ?
Pascale Charron me précise :
« La silhouette courbée, ventre en avant, apparaît dans la seconde moitié du XIIIe siècle dans le royaume de France dans les ivoires (courbe de la défense de l’éléphant) et se répand dans la sculpture monumentale puis en peinture. Elle accompagne l’expression d’une des fonctions féminines dans la société médiévale, celle de procréer. Elle va donc être reprise non seulement pour Marie (Vierge comme voie de l’Incarnation) mais aussi pour les femmes en général. Ce n’est donc pas une caractéristique de la seule peinture flamande du XVe siècle. »

Vierge à l'Enfant de la Sainte-Chapelle
anonyme, 1260 / 1270
H : 41 cm, défense d'éléphant
Louvre

Anonyme, Vierge à l'Enfant
H : 50 cm, ivoire, travail parisien, vers 1250-1260
Musée national du Moyen Age - Cluny
Difficile dès lors de savoir si la femme représentée est enceinte ou non. Comme dans le tableau de Jan Van Eyck, Les Époux Arnolfini de 1434. Il s’écrit que c’était ainsi que les femmes tenaient leur robe, enceintes ou non.
La plupart des femmes de cette époque sont enceintes tous les 12 à 16 mois environ : contraception difficile et réprouvée par l’Église, mortalité infantile importante qu’il faut compenser par une « obligation d’enfants ». Un quart des enfants meurt avant l’âge de 1 an, un enfant sur trois n'atteint pas l'âge de 5 ans et seulement un sur deux atteindra ses 20 ans. « La mortalité était certainement supérieure, puisque seuls les enfants baptisés figurent sur le registre paroissial qui sert de référence . »
. Jacques Gélis, Les enfants des limbes, Audibert, 2006, p. 17.
La Vierge d’Antonio et Piero Pollaiolo, de Francesco de Rossi, de Filippo Lippi, de Hans Memling ne sont-elles pas enceintes ? Où est-ce le volume d’un coussin camouflé sous leur vêtement qui arrondit ainsi leur ventre lors de leur Annonciation ?
Regardons encore, sans a priori : Mary ne paraît-elle pas enceinte ? Pour la seule fois, elle ne porte pas de ceinture, ce qui peut être le signe d’une virginité perdue et donc d’une grossesse possible. Claude n’en porte pas également dans Le Goût et L’Odorat ; dans L’Ouïe, sa ceinture, très lâche, n’est qu’un ruban d’ornement, et dans Le Toucher-La Tente, sa ceinture très serrée peut signaler sa chasteté. Sous la ceinture, est porté l’enfant à naître, ceinture renouée au moment des relevailles.
 
Cette représentation d’Anne de France en compagnie de sainte Anne apporte-t-elle réponse à l’épineuse question de la femme enceinte ou non ?
Si je vois Mary enceinte dans L’Ouïe, je ne vois pas Anne (la princesse, pas la sainte) enceinte dans cette miniature. Sa posture cambrée (comme sculptée dans une défense d’éléphant ?), si elle arrondit quelque peu le ventre, n’en fait pas une femme enceinte. À mes yeux, Mary a la taille moins cambrée et le ventre plus proéminent qu’Anne.
. Dans Ina Nettekoven, Der Meister der Apokalypsenrose der Sainte-Chapelle und die Pariser Buchkunst um 1500, Turnhout, Brepols, 2004, p. 166 et J’aime tant fort une. Stundenbuch Charles VIII, Hirmer, 2016, p.12.
La
Pronosticatio
En 1488,
l'astrologue allemand Lichtenberger fait paraître en latin un ensemble de
prophéties sous le titre La Pronosticatio.
En 1515, ce recueil
est réédité à Lyon sous le titre Pronosticatio
quaedam mirabilis. Y est évoquée la succession de Louis XII
et de Mary Tudor. Ce livre réapparaîtra, imprimé à
Paris, en 1525 sous le titre de Mirabilis Liber pour " prédire
" la capture de François 1er à Pavie et son emprisonnement.
Il sera ensuite réimprimé en Italie, à Modène en 1492
et à Venise en 1511 ; une dernière fois en 1611 à Troyes.
Mais pourquoi cette réapparition en 1515, à la mort de Louis XII,
sous un portrait de couverture de la sainte suédoise Brigitte ? La diffusion
d'un texte prophétique répond à des enjeux politico-religieux
et vise un effet politique de masse. D'où l'importance des additions "
locales " et " datées " au texte d'origine ? La prophétie
sort du silence quand une vacance du pouvoir est à résoudre : en
1515, à la mort de Louis XII (Régence de Mary Tudor ?) ; en 1525,
à l'emprisonnement de François 1er (Régence de Louise de
Savoie).
L'hypothèse d'une régence
de Mary Tudor enceinte (qui le père ?) du futur roi a pu séduire
certains à l'origine de la première impression française
de la Pronosticatio sous le regard féminin de sainte Brigitte en
frontispice.
Des espoirs étaient exprimés
vite déçus.
Quarante jours d'enfermement à Cluny suffirent.
L'habitude
était prise : " la prophétie de la régence "
sera publiée sous le titre Recueil des prophéties et révélations
en 1525 donc ; en 1561 pour la régence de Catherine de Médicis à
la mort de François II au nom de son fils Charles IX et en 1611 pour la
régence de Marie de Médicis à la mort de Henri IV au nom
de son fils Louis XIII.
http://cura.free.fr/decem/09halbr2.html
La musique
L'ouïe.
Réceptacle où la semence des sons jaillie de l'instrument ou de
la gorge humaine s'écoule jusqu'à l'âme et enfante des songes.
Il est logique que le peintre de La Dame ait dans la tapisserie L'Ouïe
uni la musique et la sexualité. Chaque élément est à
sa place attendue : le positif (qui peut-être geint ou se pâme) et
chaque animal terrestre installé confortablement dans l'écoute ;
Mary, Claude et son alter ego, la licorne, enceintes.
L'Ouïe
décline deux acceptions du mot aria : - l'aria musicale,
chantée ou jouée à l'instrument - l'aria expulsée,
le souffle (ici celui du positif) dont la vertu inséminatrice semble avoir
engrossé à la fois Mary et la licorne (= Claude).
Aristote l'écrivit
(L'Homme de génie et la mélancolie) : « l'acte sexuel
met le vent en cause. La preuve en est le pénis, la façon dont il
connaît de petit qu'il est, une extension rapide, parce qu'il gonfle sous
l'effet du vent. »Pourquoi ne pas le peindre et le tisser ?
Il est logique que le peintre de La Dame à la licorne ait, dans la tapisserie L'Ouïe, uni la musique et la sexualité. La musique a une grande importance dans l’organisation des sociétés humaines. La parade amoureuse des oiseaux inclut aussi chants et danses.
Au Moyen Âge et aux premiers temps du XVIe siècle, les motifs de la « conception par l’oreille » et de la « naissance par l’oreille » sont loin d’être inconnus. Pour Zénon (v.300-v.380), évêque de Vérone, le Christ (le Verbe) serait entré par l'oreille de la Vierge Marie, à travers les paroles de l'ange .
François Rabelais exploite ces écrits devenus légende populaire qui laissent entendre que le Christ aurait été conçu et serait né par l’oreille de la Vierge. Si la conception de Gargantua respecte la pratique humaine ordinaire :
En son eage virile [Grandgouzier] espousa Gargamelle fille du roy des Parpaillos, belle gouge et de bonne troigne. Et faisoient eulx deux souvent ensemble la beste à deux douz, ioieusement se frotans leur lard, tant qu’elle engroissa d’un beau filz, et le porta iusques à l’unziesme mois. Car autant, voire d’adventage, peuvent les femmes ventre porter, mesmement quand c’est quelque chef d’œuvre, & personnage qui doive en son temps faires grandes prouesses.
sa naissance retrouve le chemin de l’advenue christique :
Par cest inconvenient feurent au dessus relaschez les cotyledons de la matrice, par lesquelz sursaulta l’enfant, et entra en la vène creuse, et gravant par le diaphragme iusques au dessus des espaules (où la dicte vène se part en deux) print son chemin à gausche, et sortit par l’aureille senestre .
François Rabelais, fort de son savoir médical, a su exploiter cette légende : Gargantua naît par l’oreille gauche de sa mère Gargamelle, accomplissant le chemin inverse du souffle divin.

Mary, maîtresse du feu de la
passion qui illumine la vie, maîtresse aussi de la chanson qui rythme la
vie. Mary, tu cherches à maîtriser le temps qui te colle à
la peau. Tu souffres, seule, abandonnée, en pays adverse, dans le froid
hivernal. Mary, ton seul ami est ce positif aux trente-quatre tuyaux, autant
de femelles que de mâles, ainsi que l'exige la pensée chinoise. Le
nombre 34, soit 2 fois 17 (8 + 9), présente une grande importance symbolique.
Chez les anciens Grecs, 17 est le nombre des consonnes de l'alphabet ; il est
en relation étroite avec la théorie musicale et l'harmonie des sphères,
le rapport 9/8 étant représenté par les cordes médianes
de la lyre. Pour les Romains, XVII devient en anagramme le néfaste
VIXI, j'ai vécu. Comme il y a 2 fois 17 tuyaux au positif
de L'Ouïe, il y aura dix ans plus tard 2 fois 17 maillons métalliques
au pendant de la ceinture de Pavie.
Mary, comment concilier les forces contraires qui te cernent : ton destin que
tu ne maîtrises totalement et ton désir d'authenticité de
femme ? Comment contenir la fuite de temps, si ce n'est que par la musique ? Les
sons n'atteignent-ils pas presque immédiatement ce point enfoui où
s'enracinent notre moi le plus primitif, nos souvenirs, nos désirs
? Mais le chant que tes doigts égrènent, ces mots que tes lèvres
livrent à l'obscurité de ta chambre ne sont pas prélude à
l'acte d'amour. Personne ne danse, hormis les deux oiseaux dont la lutte s'épuise.
L'acte érotique a déjà eu lieu. Tu en as le triste souvenir.
Louis XII quasi grabataire ! Es-tu enceinte, Mary ? Tu veux le faire croire. Tu
gagnes du temps. Tu les amuses, un moment. Tu les imites, eux qui se jouent de
toi.
L'orgue, attribut de
Sainte-Cécile par le fait d'une troncation et d'une erreur de traduction
dans un texte latin, personnifie la musique dès le 15ème siècle
et occupe dès lors le centre des relations parfois conflictuelles du terrestre
et du céleste, le sensualisme de la musique dompté par la virginité
de la sainte avant de guider l'élévation de l'âme. Je décèle
plutôt dans L'Ouïe la fonction thérapeutique de la musique
dans ses effets magiques médicaux et physiologiques qui lui étaient
attribués par la théorie néo-platonicienne qui voulait que
toute harmonie reflète l'harmonie céleste et ses lois cosmiques.
Thérapie musicale que Ficin recommandait. Mary est toute à sa musique
et à son chant
Une mélodie de son enfance
Elle avait
appris le latin, le français, la musique et la composition, la broderie
et la danse qui sont les arts de jouer des mains et des pieds avec adresse. Mains
de Mary en quasi-apesanteur, caressant les touches plus qu'elles ne les enfoncent.
Musique aérienne, céleste. Son frère Henry était aussi
chanteur et musicien ; il jouait du clavecin, de l'orgue, de la flûte ;
il composait et quelques-unes de ses chansons ont survécu aux siècles
et sont encore connues aujourd'hui
C'est l'une d'elles que chante Mary
Tendons l'oreille
Greensleeves, vous connaissez !
Alas
my love you do me wrong To cast me off discourteously; And I have loved
you oh so long Delighting in your company
Greensleeves
was my delight, Greensleeves my heart of gold Greensleeves was my heart
of joy And who but my Lady Greensleeves
*
Écoutons Catalina Vicens, seule ou accompagnée
https://www.youtube.com/watch?v=Uk4iVold0eU&ab_channel=ClavecinVicens
https://www.youtube.com/watch?v=WJ_FC97V4qk&ab_channel=ClavecinVicens
https://www.youtube.com/watch?v=z5qWsMzZdfs&ab_channel=ClavecinVicens
https://www.youtube.com/watch?v=L3lSv8Q2x3U&ab_channel=ErasmusHouse

Ce
positif devait appartenir à Mary, il lui apportait sans aucun doute du
réconfort dans sa demi-captivité. Il est orné de deux animaux
en miniature, le Lion immuablement à gauche et la Licorne à droite.
Mais dans une position opposée : les deux lions se tournent le dos, les
deux licornes également : symétrie spéculaire. Le siège
de Pénélope dans la tapisserie du musée de Boston
est semblablement surmonté de deux lionceaux en symétrie.
Avez-vous
remarqué les fleurs de lys qui tentent de se cacher au regard du spectateur
pressé ou peu attentif ? Deux rangées, en bas du tapis qui recouvre
la table, sans doute un autel religieux, sur laquelle est installé le positif.
Au bas du positif lui-même, à l'envers. Ce tapis semé de motifs
géométriques en étoiles veut-il signifier la douce harmonie
de la musique des sphères et l'abstraction de l'écriture musicale
? Sa magnificence et sa préciosité lui valent d'être sur la
table et non à terre. Tapis importé d'Orient certainement via Gênes
et Venise. De Pergame peut-être, ville turque où se tissaient de
tels tapis au rouge dense qui se retrouvent dans la peinture occidentale, religieuse
et profane, depuis le 14ème siècle. L'équilibre de l'ensemble
nous inquiète car où s'appuient les deux pieds arrière de
cet autel ? Maniement fautif de la perspective ? Ces deux objets créent
dans cette tapisserie l'effet de perspective construite que côtoie la
perspective inversée (ou grandeur affective) qui exige que Claude
soit plus petite que Mary.
Rainer
Maria Rilke, lettre de Tolède du 17 novembre
1912 à Marie de la Tour et Taxis.
Bref,
il y a là des choses singulières et des plus suggestives. Il n'est
pas exclu que Fabre d'Olivet progressât, du moins jusqu'à un certain
point, sur une antique via sacra, dans une très précise et significative
direction. Ce qu'il dit de la musique, de son rôle chez les anciens peuples,
semble aussi être dans le vrai, - à savoir que ce qui est muet dans
la musique, si j'ose dire, son envers mathématique, était encore
l'élément absolument ordinateur de la vie, par exemple en Chine,
où le ton fondamental adopté pour tout l'empire (correspondant à
la note fa) avait l'éminence d'une loi suprême, si bien que
le bambou, qui produisait ce ton, fut promulgué comme unité de mesure,
sa contenance comme unité de volume, etc... et demeura ainsi en vigueur
de règne en règne. En tout cas, la musique était dans tous
les anciens royaumes quelque chose d'indiciblement " responsable " et
de fort conservateur ; voilà, où il y aurait maintes choses à
apprendre qui touchent à mon sentiment de la musique, j'entends, qui fournirait
à ce sentiment si injustifiable et si rudimentaire en soi une sorte d'arbre
généalogique supplémentaire cette véritable séduction,
voire cette unique séduction qu'est la musique (rien d'autre en somme ne
" verführt ") doit être admise de telle sorte qu'elle
ne séduise à autre chose qu'à ce qui est conforme à
la loi, qu'à la loi elle- même. Car c'est dans la musique
seule que se produit le cas inouï où la loi, qui pourtant commande
d'ordinaire, se fait suppliante, ouverte, ayant infiniment besoin de nous. Derrière
ce prétexte de tons, s'approche la totalité, nous sommes de ce côté-ci,
tandis que de l'autre, séparée de nous-mêmes par rien, si
ce n'est par un peu d'air agité, vibre, suscitée par nous, la sympathie
des astres. C'est pourquoi je suis tellement porté à croire avec
Fabre d'Olivet que ce n'est pas l'audible seul qui est décisif dans la
musique, car quelque chose peut s'entendre agréablement sans que cela soit
vrai; pour moi, à qui il importe par dessus tout que, dans tous les arts,
ce ne soit pas l'apparence qui décide de leur " effet " (le soi-disant
" beau "), mais bien la cause la plus profonde et la plus intérieure,
l'être enfoui qui suscite cette apparence laquelle n'a nullement
à être immédiatement perceptible comme beauté
pour moi, il m'eût été compréhensible que l'on fût
initié aux mystères celés dans l'envers de la musique,
dans le nombre béatifique qui là-bas se partage et à nouveau
se rassemble et, de l'infiniment multiple, retombe dans l'unité ; et qu'une
fois ayant su cela et en ayant gardé le secret, on n'eût pu tout
à fait oublier le sentiment que la vie s'écoule si proche de la
sérénité (quel que pût être, au demeurant,
le comportement du destin).
|
Faune
et flore
Les animaux
forment une ronde, unis par la musique et le chant, à l'instar des anges
musiciens ou chanteurs de tant de tableaux, intermédiaires entre le Ciel
et notre monde. Dans l'écoute attentive d'un virelai ou d'un rondeau chanté.
Dix ou onze animaux auxquels manque le douzième pour représenter
symboliquement la course cyclique du temps à travers les douze signes du
Zodiaque au centre duquel trône Mary, Musica flamboyante mais triste,
réincarnation d'Orphée charmant les fauves et ployant les arbres.

Ronde immobile et triste. Temps figé, menaçant. Danse sans passion,
sans désir. Tout érotisme nié, aboli, impossible. Une roue
sans feu. Absence d'ardeur, de passion. Le renard ne chasse plus, alangui et triste
; ni le lionceau ; le mouton, le lapin ne les craignent plus. Même pose.
Pause semblable. La musique guérit. Elle unit aussi, crée l'harmonie.
Peur et colère sans doute. Attendre, attendre
La licorne et le lion,
sur le positif, trop loin l'un de l'autre. Ah, vienne l'heure où ils se
rapprocheront. Mary Tudor et Charles Brandon. Elle l'aime, elle n'attend que lui
Il
arrive. Et Antoine ? Croit-il encore à sa chance ? Est-il définitivement
sorti de la danse, cavalier blessé ? En quelle année sommes-nous
quand cette tapisserie est dessinée puis tissée ? Tout en haut,
la scène où le faucon fond sur la héronne qui fuit, de dos,
veut-elle évoquer Mary " fuyant " les " sollicitations "
nocturnes de François 1er dont elle parle dans sa correspondance ?
Il est à remarquer que trois tapisseries (Le Goût, La Vue, L'Ouïe)
totalisent le plus d'animaux " chasseurs ", générateurs
de dangers pour leurs proies (cinq renards, deux genettes
). Ce sont les
trois moments historiques où se jouait " douloureusement " le
sort de Mary. Dans cette tapisserie, les renards qui ne chassent que la nuit,
prêts à se saisir des malheureux lapins, pourraient symboliser la
nuit ; le chien blanc représenterait le jour.
| La
couleur de la fin Impérieuse
aurore Tes lionnes dorées me dévorent Au crépuscule
d'un vieil automne sanglant. Châtiant
la caresse inopportune Deux licornes douces qui dormaient dans tes yeux Réveillées
ont crevé les miens De leurs jumeaux aiguillons torses Dardés
en botte de narval Hors du ressac violent de tes prunelles. Fleurit
un relief de jais Tremblent des palmeraies fossiles Battent des ailes de
noctules S'ouvrent des cils de fougères feues Seuls ajours de l'immense
deuil Qu'ont drapé les cornes des pures. La
nuit s'est faite autour de moi La nuit se vêt de ta peau brune Ta
présence est une forêt Les lianes ont pris ton odeur Ta sueur
gonfle les mousses Ton souffle fend mes lèvres sèches Qui
te cherchent éperdument Et ne trouvent plus que néant. André
Pieyre de Mandiargues L'Age de craie -------------------------- Des
nuits s'appesantissent à l'égal de nos jours
Nuits
d'une vieille ville Trop vieille Sans oiseaux sans licornes Sans cavaliers
ni dames folles Ni faons blessés ni biches ni loups-cerviers Ni sang
frais sur les murs des palais ancestraux. André
Pieyre de Mandiargues Nuits (extrait), L'Age de craie |
Sur cette tapisserie, le lion présente sur son crâne une crinière
relevée, apparentée à une couronne ducale : une comparaison
morphologique de la tête de ce lion avec un portrait du duc de Suffolk prouverait
qu'il s'agit du favori d'Henry VIII. En tant qu'ambassadeur anglais en France,
il a rendu visite à Mary à Cluny et a partagé ses craintes
dont il a fait part à Wolsey dans une lettre.
| L'Ouïe |
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Charles
Brandon | "Mon
Seul Désir" : l'enfantement |
Là,
ta beauté fleurit pour des siècles sans nombre ;
Là,
ton doux souvenir veille à jamais à l'ombre
De ma fidélité,
Comme une lampe d'or dont une vierge sainte
Protège avec la main,
en traversant l'enceinte,
La tremblante clarté.
Alphonse
de Lamartine, extrait de Chant d'amour
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Ici et dans L'Odorat, les deux oriflammes cachent en partie les arbres
supérieurs : les deux pièces sont plus étroites que les autres,
l'espace était restreint.
Ecouter
: La Dame à la licorne (musique pour bande seule créée
à Paris le 14 octobre 1993) de la compositrice finlandaise Kajia Saariaho.
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