Je
sais seulement que la psychanalyse n'est pas un moyen de se faire aimer.
Sigmund
Freud, lettre à Arthur Schnitzler du 14 mai 1922
Les
conditions actuelles de vision nous permettent d'espérer une histoire de
la peinture qui serait une histoire de l'intimité des peintres ou des commanditaires
dans la peinture.
Daniel
Arasse, Histoires de peintures, Denoël, 2004
La
voie propre à chaque peintre est fascinée. Un vrai peintre ignore
ce qu'il fait. Parfois le peintre croit qu'il est comme un aigle avec sa serre
au-dessus des levrauts des images alors que tous les peintres sont des levrauts,
des rats, des petits passereaux sur lesquels s'ouvrent le bec et les serres du
grand aigle des images nocturnes qui dresse à plusieurs reprises chaque
nuit leur fascinus. Pascal Quignard, Vie secrète, Gallimard,
1998, p.113
"
Toute tentative de déchiffrage psychanalytique d'une uvre doit être
'impliquée'. Le commentateur doit s'y engager à la rencontre de
la partie de son propre inconscient que cette uvre mobilise, tout autant
qu'à la rencontre de l'uvre elle-même et de son auteur. "
Serge Tisseron, Comment Hitchcock m'a guéri, Albin Michel,
2003, p.32(n)
" Mes réflexions
m'ont conduit à poser qu'une esthétique psychanalytique, si elle
doit exister un jour, devra se fonder sur les trois propositions suivantes :
1- Toute uvre d'art comporte nécessairement une double face : consciente
et inconsciente, manifeste et latente 2- Toute uvre d'art est solution
exemplaire de conflits exemplaires 3- Toute uvre d'art symbolise la
dialectique universelle de la symbolisation elle-même. "
Ainsi
: " 1- L'inconscient d'une uvre est apparu comme une dimension
indispensable à l'articulation esthétique. 2- L'uvre doit
être considérée comme un symptôme au sens freudien du
terme, mais un symptôme de soi-même, à la fois suffisant et
nécessaire pour exemplariser l'unité des quatre pôles de la
psyché : le vu et son surmoi, le moi et sa réalité.
3- L'uvre inauthentique n'a pas d'inconscient. Elle n'est solution exemplaire
d'aucun problème qui lui soit intrinsèque
"
Nicolas
Abraham, L'Ecorce et le noyau, Flammarion, 1987 (texte
écrit en 1962)
Le
" moi
n'est même pas maître dans sa propre maison, mais
il en est réduit à des informations parcimonieuses sur ce
qui se joue inconsciemment dans sa vie psychique. " Sigmund Freud,
Conférence d'introduction à la psychanalyse, 1916.
"
Nous croyons que c'est dans cet inconscient que se situe la chance de la nouveauté,
que cet inconscient se transforme sans cesse et qu'il peut de ce fait induire
un progrès. Cette vigoureuse activation de l'inconscient au cours de l'acte
de regarder et de créer les figures nous semble précisément
être à l'origine du caractère inexplicable de l'uvre
d'art, car la vision demeure en fin de compte,justement, énigmatique. "
Carl
Einstein, Georges Braque, (1933), traduction de Jean-Loup Korzilius, La
Part de l'il, 2003, p. 142.
Les
deux lettres barrées
Dans
chaque tableau, il faut au moins une ou deux trouvailles.
Pierre Bonnard

Ces
deux lettres, A et R, le A d'Antoine, le P de Perreal (et le R de Reine), barrées par leurs cordons
respectifs, par occultation partielle et par déformation, doivent alerter
tout regardant sur les intentions du peintre dont la stratégie est : montrer
mais caché ! Elles vont permettre de découvrir, par une interprétation
à un second niveau, quel est le désir fondamental d'Antoine Le Viste
et/ou de Jehan Perreal de Paris.
Prenons André Arnaud au sérieux quand il écrit : A.M.S.D.R. = à Mary Suffolk, duchesse-reine. Peut-on écrire ce qui suit ? Je vois déjà qui cheveux qui se hérissent ; je le comprends. Allons-y quand même ...
Union impossible de l'Homme et de la Femme. De cet homme
nommé Antoine Le Viste et de cette femme nommée Mary Tudor. Un désir
qui ne sera assouvi. Une manière aussi, peut-être, d'expier
une présomption incongrue : un noble de robe aimé d'une reine.
A et R, un temps accolés, entrelacés, désormais séparés.
Entre les deux lettres, ce hiatus, cette faille que tente d'unir ce cri, cette
plainte, ce chant : mon seul désir, pour que (un + une) ne
fasse pas zéro.
Désir mis en scène dans une dramaturgie
où s'expose la recherche d'une jouissance barrée, niée dans
les quatre tapisseries centrales, exaltée dans la première (Le
Goût) ainsi que dans les deux disparues où nos deux compères
violent un interdit, désirer sa reine. « La vérité du
désir est à elle seule une offense à l'autorité de
la loi. » (Jacques Lacan). Antoine Le Viste, dans son besoin de reconnaissance
par les autres et l'Autre, a situé son désir dans le désir
royal de paternité.
Les lettres A et R à valeur érogène,
lettres-métaphores d'Antoine et de Mary, malgré leur éloignement
respectif à chaque extrémité de la tente, peuvent être
considérées, comme d'autres lettres dans d'autres tapisseries, liées
par une ligature, souvent une cordelette, appelée un lacs d'amour signifiant
l'amour et la fidélité. Mais les cordes n'unissent plus, elles annihilent
tout rapprochement. Antoine et Mary, couple disjoint par les événements,
amour impossible. Peut-être toujours présent pour Antoine par le
fait qu'elles sont accrochées aux deux arbres à feuilles persistantes,
le houx et le pin. Dans La Chasse à la licorne des Cloisters, les
lettres A et E sont réellement liées en une loyauté visible
par une cordelette dessinant un nud. Le même peintre a-t-il conçu
les deux ensembles de tapisseries à quelques années d'intervalle
?
|

Armes
de la famille De Lamour de Calou d'azur à trois lacs d'amour d'argent
| 
La
Chasse à la licorne Anne de Bretagne ?
|
Selon les plus anciennes croyances,
l'univers serait une immense pièce de tissu dont les fils tressés
seraient autant de vies (voir le mythe des Parques) qu'il serait possible de nouer
en un nud vital, avec l'aide des dieux noueurs, pour influer
sur sa destinée, changer le fil de sa vie et échapper
aux filets de son adversaire ou de la mort. Nuds-liens au double sens
inverse en ce qu'ils unissent volontairement (l'attachement à un
être cher) ou enchaînent douloureusement malgré soi et dont
on espère le dénouement.
Les
deux lettres extrêmes de l'inscription (ne) se donnent (pas) à lire.
Annulées, elles sont par ce geste même perpétuées car
les barres de cordage deviennent traces de traces qui ajoutent du sens.
Pour
qu'Eros l'emporte sur Thanatos, écrire le nom et le visage de Mary. AMSDR.
Ne laisser à Thanatos que deux lettres biffées. Et tenter dès
lors de survivre.
|
Pierre
Bonnard, dans son dernier Nu dans le bain au petit chien (Carnegie Museum
of Art, Pittsburgh) achevé en 1946 après la mort de sa femme Marthe,
propose à l'horizontale le même thème où la baignoire
compose une tombe étrangement aquatique auprès de laquelle un chien
s'éternise.
Dans les grandes civilisations
primitives, le chien représente la mort ou une divinité mineure
psychopompe guidant les morts aux enfers qu'il peut aussi garder (Cerbère).
|  |
Le bon désir
serait-il un désir réduit, maîtrisé ? Désirer,
est-ce courir au désastre, inévitablement ? A moins de brider mon
désir, serai-je toujours malheureux ? Se nier soi-même et nier
celle que l'on a aimée, double de soi (lainée doublée
de soie) mais si loin désormais, à l'autre bout de la phrase.
Je séparé de Nous (je/nous, là où
ça fait mal). Se barrer. La barrer. Et paradoxalement, l'exposer dans toute
sa beauté, dans son inégalable magnificence, mais dans des situations
dégradantes où ses statuts de reine, de femme, de mère sont
niés. Il faudra la dernière tapisserie, Pavie, pour qu'Elle
renaisse du serpent de vie, de la défaite de l'Autre.
« Que devient pour la femme cette seconde barre que je n'ai pu écrire qu'à
la définir comme pas toute ? elle n'est pas contenue dans
la fonction phallique sans pourtant être sa négation. Son mode de
présence est entre centre et absence. Centre c'est la fonction phallique
dont elle participe singulièrement, de ce que l'au moins un qui
est son partenaire dans l'amour y renonce pour elle, cet au moins un qu'elle
ne trouve qu'à l'état de n'être que pure existence. Absence
c'est ce qui lui permet de laisser ce par quoi elle n'en participe pas,
dans l'absence qui n'est moins jouissance, d'être jouissabsence. »
Jacques Lacan, Le Séminaire livre XIX,
ou pire, Seuil,
2011, p. 121
|
A
suivre Jacques Lacan, le sujet (vous, moi) doit en passer par l'Autre. L'écriture
A (A barré) signifie que l'Autre manque. Pour qu'il y ait désir
chez le sujet, il faut qu'il y ait un manque dans l'Autre. Un Autre présent,
entier, signerait la quasi-mort du sujet, l'absence de place.
Qui
a barré de son plein gré les deux lettres extrêmes ? L'artiste
assurément. Mais il a bien fallu qu'il explique pourquoi au commanditaire.
Et pour le A, et pour le P, ou le R.
Qui
exprime son "désir" sur la tente ? Pour qui Mary accepte-t-elle
cette silhouette ithyphallique : Jean ou Antoine ? Je mise en définitive
pour l'artiste, le maître d'uvre. Antoine devra se contenter des explications
fallacieuses de Jean : « Ce ne sont que des signatures, mon ami ; ton prénom
barré en signe de "perte" de Mary et le P barré pour la
syllabe "per" ! » Mais en sous-main, travaillait l'inconscient
de Jean : le désir, le manque, l'Autre, la scène originaire
Le
désir
Les nuits passent
sans que je voie l’éloignement prendre fin,
sans que je voie la patience m’affranchir de la servitude du désir.
Wallada Bint Al Moustakfi
Que
faire de ce tableau de Salvador Dali, L'énigme du désir
: ma mère, ma mère, ma mère, de 1929 (Munich, Staatsgalerie
Moderner Kunst) ? De cet objet (clitoridien ?) troué, comme une
stèle élevée à cette mère trop tôt disparue
trois fois convoquée mais qui ne figura jamais dans ses tableaux ?

Tristan
Tzara - La Grande complainte de mon obscurité (deux) - 1918 ------------------------------------- regarde
mes cheveux ont poussé les ressorts du cerveau sont des lézards
jaunis qui se liquéfient parfois le pendu troué arbre
le soldat dans le régions boueuses oú les oiseaux se collent
en silence chevalier astral tapisseries fanées acide qui ne
brûle pas à la manière des panthères dans les
cages le jet d'eau s'échappe et monte vers les autres couleurs
tremblements souffrances ma fille du rien bleu et lointain ma
tête est vide comme une armoire d'hôtel dis-moi lentement les
poissons des humbles tremblent et se cassent quand veux-tu partir le
sable passe-port désir et le pont rompre à tierce résistance
l'espace policiers l'empereur lourd sable quel meuble
quelle lampe inventer pour ton âme septembre de papier gaz dans
l'imprimerie je t'aime les citrons qui gonflent sur la glace nous séparent
ma mère ma mère ma mère tu attends dans la
neige amassée électricité fabuleux discipline
les
feuilles se groupent en construction d'ailes nous tranquillisent sur une île
et montent comme l'ordre des archanges
feu
blanc
|
"
L'être humain a inventé les images pour servir son seul et unique
désir : reproduire avec elles les diverses formes de relations fondatrices
qu'il a d'abord entretenues avec sa mère."
Serge Tisseron,
Comment Hitchcock m'a guéri, Albin Michel, 2003, p.163
Le
désir, le fantasme et le poinçon

"
Nous pourrions dire : un fantasme est la façon
dont un sujet élabore, pour son propre compte, la relation du sujet avec
l'objet. Lacan avait pour cela une écriture : S
¸
a.
Ce qui peut se lire : S barré (le sujet divisé),
poinçon (ou coupure) de petit a (petit a représentant dans
l'algèbre lacanienne l'objet du désir, c'est-à-dire l'objet
cause du désir, l'objet qui, en tant qu'il est absent, est la cause du
désir).
Attachons-nous
au poinçon, car c'est là le point fort de la question
du fantasme. Ce poinçon définit un
mode de relations entre petit a, l'objet manquant
cause du désir, et S,
le sujet de l'inconscient. Si c'est écrit sous la forme d'un poinçon,
c'est pour dire que cela définit toute relation possible entre un sujet
et un objet. Toute relation possible, sauf une la relation d'égalité.
En somme, cela décrit
tous les modes de relation possibles qu'un sujet entretient avec l'objet de son
désir, en tant que c'est l'objet qui est la cause de son désir,
sauf la relation d'égalité.
C'est
donc sur les différents modes de cette relation, selon que l'on aura affaire
à une structure dite hystérique, à une structure perverse,
voire à une psychose, c'est donc à partir de ces différents
modes de relation que nous allons essayer de rendre compte de ce qui sera proprement
l'objet de la question du fantasme : les aléas de significations de ce
poinçon.
En somme,
nous avons affaire aux métamorphoses que nous pouvons faire subir à
la notion même d'une relation entre un sujet et un objet. "
Jean-Pierre
WINTER, Les errants de la chair, Etudes sur l'hystérie masculine, Calmann-Lévy,
1998 et Payot, 2001, p. 136-137
|
La
"formule" MON SEVL DESIR est là pour dire ce que le dessin ne
pouvait pas dire. Censure du désir et de l'érotisme dans les images,
leur affirmation dans les mots. Malgré le possessif de première
personne, trois mots qui désignent trois personnes : deux qui désirent
une troisième. " Le désir de l'homme
est le désir de l'autre " énonce Jacques Lacan (Écrits,
Seuil, 1966, p. 628). René Girard écrit en substance que l'autre
est le médiateur du désir et dans ce "désir
triangulaire", "le médiateur [
] rayonne à
la fois vers le sujet et vers l'objet." (Mensonge romantique et vérité
romanesque, Grasset, 1961, p.16).
Les
êtres humains s'imitent dans leur désir. On ne désire jamais
que ce que l'Autre désire (on désire toujours ce que l'Autre désire).
Cette " mimésis d'appropriation " débouche donc nécessairement
sur le conflit et la violence : l'Autre, de modèle, est automatiquement
transformé en rival.
"
Le désir n'est ni masculin ni féminin. Le désir n'a pas de
sexe, dans l'inconscient. Le désir est un courant énergétique.
Courant pulsionnel, instinctif, il pousse ou attire l'être humain vers son
complément pour satisfaire son manque. Il le stimule à communiquer
dans l'espoir d'un apaisement, apaisement qui est plaisir passager lorsqu'il s'agit
de nos sens. "
Françoise Dolto, La Foi au risque de
la psychanalyse, entretien avec Gérard Séverin, Seuil, 1981,
p.127.
le désir " sans lequel il n'y aurait pas de reproduction de l'espèce."
"
L'homme est inconscient, il ne sait pas ce qu'il désire, l'être de
son désir c'est qu'est-ce que ?."
"
Le désir, c'est cela, l'affirmation d'un impossible : étreindre
l'absolu, posséder l'insaisissable, s'élever jusqu'à l'inatteignable.
Autrement dit, l'objet absolu est l'enjeu même du désir, ou, pour
parler plus simplement, je dirai : il est dans la nature du désir de désirer
l'impossible
Nous naissons pour vouloir l'impossible. "
"
l'inépuisable objet qui manque et qui fait la détresse du
désir à travers l'errance symbolique de la vie humaine. " Pierre
Legendre, L'inestimable objet de la transmission
, p. 51, 76,
79 et 162.
La
Dame expose deux sortes de désirs : les désirs,
proches des besoins, satisfaits par les cinq sens : plaisirs que la nature, crue
ou apprêtée, leur offre : à ingérer, à humer,
à contempler, à caresser, à ouïr, qui s'associent dans
le coït ou la tétée du nourrisson. Mais plaisirs si tristes
dans La Vue, L'Ouïe et L'Odorat ! Ce thème n'est
qu'un leurre.
Certes, musique, fleurs, friandises, regards, suscitent le désir,
préparent au " toucher " et à " l'entrée "
dans la béance offerte de la " tente ". Pavie de 1525,
après Pavie, est dans la même veine " érotique "
que Le
Toucher-La
Tente. L'aspect inconscient, subliminal,
du
Toucher-La
Tente, peut-être découvert
par le peintre après coup, a pu lui permettre de concevoir un second Toucher
plus " érotisé ", " sexualisé ",
plus heureux que celui de 1515. Jouissance finale.
Le Désir, celui
du manque existentiel. Inextinguible. Lacan : « ce manque est manque d'être
à proprement parler. Ce n'est pas manque de ceci ou de cela, mais manque
d'être par quoi l'être existe »
(Ecrits II). Est-ce « revenir à la tradition janséniste du désir conçu comme
la fascination du manque. » ? (Didier Anzieu, Contre Lacan in Psychanalyser,
p. 182)
Double désir donc :
une face qui affirme que le désir peut déboucher sur la jouissance.
La jouissance est une potentialité du désir. La jouissance oscille
entre le désir et la violence car le désir est essentiellement mimétique.
Antoine ne choisit pas ce qu'il désire, il désire ce que l'autre
(le roi Louis XII, Henry VIII, Charles Brandon, tout homme) désire : un
fils. Tout autant désir de toute femme : désir de jeune fille qui
est promesse d'être femme, désir de vie et de fécondité,
désir du désir de son père, de son mari ou de son amant,
de la ville ou du pays où l'on vit, désir d'immortalité par
delà la mort (derrière le désir gît la mort : poursuivre
sa propre mort en la différant dans la recherche d'un fils). La violence
doit se lire surtout dans la tapisserie Pavie où est célébrée
la bataille de Pavie, défaite pour François 1er, victoire pour Charles-Quint
et Henry VIII.
une autre face
qui jette un regard critique sur l'aventure avec Mary (consommée ou non)
: je regrette cet abandon des sens, dit Antoine qui trouve deux moyens de sauver
toutefois son désir d'une violence publique : le sacré sur le plan
social (son rôle social, sa religion) et l'intimité au plan individuel
(sa tapisserie ne sera connue de personne, dans le sanctuaire de son appartement
et dans le secret de son symbolisme), l'intimité comme refuge du désir
interdit. Face à face Mary ― Antoine dans le secret de la chambre, désir
enfin partagé, seule façon de vivre avec elle. Antoine enfin accepté
par Mary. En un amour chaste, affranchi des obligations de la jouissance et des
débordements de la violence. L'amour passion d'une
imagination trop vive transmué en amour courtois qui seul peut permettre
la survie de ce désir initial. Du tantrisme que les troubadours occitans
auraient insufflé à l'amour passion plus propre à l'Occident
que dépeint le Roman de Tristan.

"Le désir crée la parole et la parole le désir."
Pierre Guyotat, entretien paru dans L'Humanité du 25 novembre 2016
"Garde-toi, enfant, de repousser l’hymen de Zeus ;
mais pars, dirige-toi vers Lerne et sa prairie herbeuse,
vers les parcs à moutons et à bœufs de ton père,
afin que l’œil de Zeus soit délivré de son désir."
Eschyle, Prométhée enchaîné,
d’Io racontant un rêve à son père Inachos, roi d’Argos.
Les
mots de la "formule" . Le langage devient alors le moyen obligé d'expression
du désir. Cela aurait pu être une uvre musicale, poétique.
Antoine a préféré l'uvre picturale, la tapisserie qui
réchauffe cur et murs, plus chaude, de laine et de soie, moins fragile
que le tableau, le triptyque. Grandeur nature. Se coller contre Mary. Sa peau
contre ses atours. Etre son égal. La retrouver le soir, à toute
heure de la nuit, toujours la même, jeune, belle, seule. Dépouillée
de ses attributs royaux. Simple mortelle, sans distinction, courtisable, épousable
donc.
Le message pictural est redoublé par la "formule" qui en reprend
la dualité. Redondance pour ne pas oublier. Pour garder le sens initial
intact. J'ai aimé Mary qui est partie. Mais je l'aime encore. Mon seul
désir. Mary Suffolk, duchesse reine. Pour l'éternité.
Pour Antoine, il s'agissait par la beauté de sa commande de désarmer
la violence et la douleur. Oindre ce désir blessé du baume de la
beauté, sublimant ainsi la jouissance proscrite, trouver une issue au piège
mimétique.
Dans l'acception certainement religieuse qu'Antoine Le Viste
donnait aussi au mot désir, son désir exprimé par la "formule"
devait être un désir humain acceptable à la valeur hautement
positive, l'humain étant dit conçu à " l'image "
et à " la ressemblance " de Dieu qui juge son uvre bonne
(Genèse,1,31). Pourtant, il s'avère que le désir peut être
infini tant dans le bien que dans le mal quand sa puissance incontrôlée
devient mortifère ?
La co-existence
d'un S serpentin et du mot désir évoque obligatoirement
la succession des scènes bibliques de la Tentation d'Ève par le serpent,
du Péché originel et de la Chute. Mary (Marie, la nouvelle Ève)
a sa place dans le jardin (l'île) de l'Eden où se tapit le serpent.
Est-ce trop solliciter le dessin ou était-ce le dessein, même inconscient,
du peintre de suggérer la lecture suivante qui emprunte les sentiers de
René Girard ?
Le serpent de la Genèse est le modèle
qu'Ève a imité. Avant lui, elle n'avait aucun désir des fruits défendus
qu'elle côtoyait chaque jour. Le serpent, " le plus rusé de
tous les animaux des champs " (Gen. 3,1), est le symbole du désir
mimétique, la métaphore du désir rampant, tout autant avide
et insatiable que machiavélique. En l'imitant, la femme Ève, puis l'homme
Adam, indiquent la parenté et la continuité entre l'animal et l'humain.
" La femme vit que l'arbre était bon à manger et agréable
à la vue, et qu'il était précieux pour ouvrir l'intelligence
" (Gen.3,6). Ce désir qui pousse l'humain à imiter l'Autre
et à vouloir ce qui lui appartient est-il l'émulation qui donnerait
vie au développement de la conscience et de l'intelligence humaines : "
Les yeux de l'un et de l'autre s'ouvrirent " (Gen.3,7). Le mythe judéo-chrétien
du péché originel est un écho euphémisé de
la violence fondatrice que les divers mythes à travers le monde mettent
en scène comme élément dynamique structurel du fait social,
violence à la fois destructrice et fondatrice des sociétés.

Max
Ernst, Le Jardin de la France, 1962, Musée National d'Art Moderne,
Paris Désir, incontestablement, de celui qui
peint, le créateur ; de celui qui regarde, l'a-mateur qui s'approche même
du tableau pour mieux sonder " l'abîme ". Je veux y voir aussi
comme un il, dans la pupille duquel se sont lovés une femme nue et
un serpent à la cuisse droite noué. Et les eaux de deux fleuves
aux courants contraires indiqués, comme pour l'encerclement d'une île.
Jardin édénique, retour à la source utérine. Je retrouve
ma Dame et sa Tente. http://ap.over-blog.org.over-blog.org/article-cas-banal-du-bas-canal-2-41051861.html |
Cette
lecture "sexualisée" du Toucher-La Tente
doublant celle faite au paragraphe " lettres serpentines " a-t-elle
des rapports avec l'analyse de Giuseppe Fornari à propos de la croyance
en l'Immaculée Conception (L'Arbre de la faute in Politique de
Caïn, en dialogue avec René Girard, Desclée de Brouwer,
2004) ?
« Dans sa signification profonde, l'image de la Vierge, la "
seconde Ève ", en train de piétiner le serpent, actualise véritablement
la malédiction prononcée contre le serpent. C'est l'image la plus
haute que l'humanité ait jamais conçue de la vie luttant contre
la faute originelle du désir violent. En cette image sont concentrés
des millions d'années d'histoire de l'homme, quand seules les protections
rituelles de la famille empêchaient (mais pas toujours) que la rivalité
mimétique fît tomber la protection indispensable à la croissance
des jeunes générations. Depuis toujours, le " ventre "
de la maternité et de la famille cherche à protéger la vie
contre le " ventre " rampant de la violence mimétique. »
La
Dame nous apprend que le désir est subjectivité, c'est à
dire ce que nous sommes le plus essentiellement, au plus profond de notre vérité
humaine et qui pourrait dès lors nous ouvrir le champ immense d'actions
et de comportements " libres " et vitaux. Mais, paradoxalement, le désir
est aussi une résistance, un noyau dur de servitude qui entrave notre "
liberté " d'action. Pour avoir éprouvé cette contradiction,
Antoine et le peintre ont livré à la contemplation des générations
à venir une des uvres marquantes de l'histoire de l'art.
Deux
extraits de Guy Rosolato, La Portée du désir ou la psychanalyse
même, Puf, 1996
(in L'inconnu
dans l'idéalisation du désir, p.155) : " Le désir
et son inconnu " se situent selon les cinq grandes activités mentales
: l'idéal de la religion, de la science, de la politique, de la philosophie
et de l'esthétique. Ce dernier idéal " recueille à travers
les civilisations les désirs et les fantasmes pour leur donner une présence
vivante dans des uvres qui concentrent l'inconnu, serait-il inconnaissable
au fil des métonymies et au cur des métaphores, dans une oscillation
spécifique propre à produire une jubilation. "
In
Les fantasmes originaires et leurs mythes correspondants (pp.85-87) : "
Le retour au sein maternel fait donc abstraction de ces considérations
pour ne se souvenir que des peines de la vie, et pour s'en débarrasser
dans une paix totale sans conflits, sans s'arrêter toutefois à la
fadeur et à l'ennui d'un tel état. Mais c'est aussi l'attente possible
d'une nouvelle naissance. On en rapprochera les aspirations à une profondeur,
un enfouissement, vers l'obscurité, le silence et le calme, vers les tréfonds,
représentés par la descente dans des souterrains ou des labyrinthes,
et dans les matières chtoniennes. La terre est un contenu maternel définitif.
Sa poussière est l'aboutissement à une commune pérennité. On
voit donc que les découragements, les déceptions et les regrets
mobilisent ces fantasmes de retour au sein maternel, comme une protection absolue
qui porte en elle, cependant, dans cet attrait pour l'originel, une attente de
naissance nouvelle
.
Le mythe correspondant, on l'aura compris,
est celui du paradis. "
Et Guy
Rosolato rappelle que c'est vers 1516-1517, au temps de la conception de La
Dame, que le 5ème Concile de Latran décrète l'immortalité
de l'âme. " Donc comme pour le fantasme de retour au sein maternel,
l'homme retrouve le paradis, ce contenant maternel où trône Dieu
le Père. "
Désir
et manque
On
l'a compris : le psychanalyste et le philosophe se disent adieu à ce carrefour
du désir. Gérard Pommier,
Qu'est-ce que le réel, Erès, 2004
Lire
aussi : Gérard Pommier,
L'Ordre sexuel, Aubier, 1989
Désir,
voyageur à l'unique bagage et aux multiples trains. René Char,
Le Nu perdu
La
béance de la tente largement ouverte est la métaphore de la déchirure
originaire dont l'être humain prend conscience quand le désir lui
révèle le manque qui le ferait " plein " ; manque qui
nous fissure, nous vide. Le désir, comme un étai d'une identité
éclatée. L'amour pour recoller deux morceaux, calfeutrer la déchirure,
faire un de deux. Colmater aussi avec son moi : ses armes répétées,
son rôle historique. Multiplier la satisfaction narcissique par une succession
de sept images d'amples dimensions où essaie de se reconstituer une plénitude
morcelée. Mais re-fente, inexorablement. Car par cette béance
jamais cicatrisée sourd ce qui nous constitue en tant qu'humain. Ex-sistere,
sortir de soi-même. Se pro-mouvoir au monde. Désirer. Etre une autre,
un autre. Mouvement dialectique : emplir le vide et vider le plein. Ainsi
de toute procréation. De toute création. Sans désir, pas
de pro-jets. De semence. D'espoir. Se fendre sous le manque pour que le désir
de l'Autre que je désire me comble. M'enfante. Pas de désir sans
l'Autre. Ego désire Alter pour naître, se mieux co-naître.
Parfait, plein, je serais seul. Désespéré. Hors du temps.
Mort. Mon désir m'ouvre au temps. Hier, j'étais plénitude.
Ce jour me trouve vide et béant ; nostalgie donc. Mais pour ce soir, espoir.
Avec le désir, mon désir, je rejoins la cellule monozygote originaire,
préhistorique, le gamète. Le désir nous installe dans
la chaîne de l'immortalité.
Une
part de la fortune d'Antoine va payer cette tapisserie. Son âme va encore
graviter autour de celle de Mary. Comme une mortification, il va tendre sous ses
yeux ce cilice de l'âme. Quotidiennement, la beauté de celle qui
fut son rêve, qui habita son désir, pour toujours à son regard
comme un manteau de bure rêche. Y frotter douloureusement la noria des jours
à vivre restant. Comme on garde sur le buffet du salon les photos de celles
et de ceux qui moururent, crocs du souvenir qui tient encore à la chair
et à l'âme. C'est une tapisserie d'adieu, mais non d'oubli. Une
uvre de mémoire, comme un polyptique à visée mnémotechnique.
Une tapisserie pour se souvenir, avec ou sans souffrance, peu importe. Avec le
temps, va, tout s'en va
air connu
Le manque d'Antoine Le Viste
"
La psychanalyse sait bien quelle acuité peut atteindre notre mortification
narcissique si notre désir inconscient de toute puissance et d'immortalité
est contré par les limitations de la réalité. Nous avons
besoin de toute notre sagesse disponible pour accepter le fait de notre mort personnelle.
" Anton Ehrenzweig, L'Ordre caché de l'art,
Gallimard, 1967, p. 223
"
Pour en revenir maintenant au désir, qu'il s'agisse du désir
en général ou du désir de quiconque, le désir n'a
que deux versants particuliers : l'un est celui de l'amour, et l'autre celui du
pouvoir. Celui de l'amour n'est d'une certaine façon pas dissociable de
ce qu'il en est du sexe, et celui du pouvoir lui est intimement associé
pour la raison très simple que le pouvoir a un parti indissociablement
lié à l'argent. Rapport du sexe et de l'argent
" Wladimir
Granoff, Quitter Freud ?, revue L'Inactuel, n°3,
Calmann-Lévy, 1995, repris dans Lacan, Ferenczi et Freud, Gallimard,
2001
Dans les années
où La Dame à la licorne est commandée au peintre,
que manque-t-il à Antoine Le Viste puisque tout désir s'appuie sur
un manque ? Depuis 1510 peut-être, il est marié avec Jacqueline Raguier,
d'une puissante famille de robe ; il a une petite fille que je suppose âgée
de cinq ans environ ; il est maître des requêtes depuis 1508, charge
prestigieuse qui lui ouvre les portes d'un avenir social de très haut rang.
Sa famille a la confiance des rois. Tentons de penser comme Antoine, un homme,
un noble de robe déjà puissant, à l'ambition grande. La branche
Le Viste risque de s'éteindre après la mort en 1500 de son oncle
Jean IV sans descendant mâle. Comme Louis XII, il veut, n'en doutons aucunement,
un fils pour transmettre le sang, le nom du père, la charge juridique,
la fortune et les biens. Et pour prendre pied dans l'immortalité. Antoine
est privé de quelque chose qui tient à sa vie, comme à celle
de bien des hommes, en tous lieux, en tous temps. Antoine devra attendre jusqu'au
19 février 1528 pour que sa fille Jeanne le restaure (dans l'esprit de
son temps) dans la communauté des hommes en mettant au monde un fils, Florimond
II Robertet. Croyait-il vraie l'équation : pas de fils = pas de pénis
? Le
Toucher-La
Tente
dévoile-t-il ce qu'Antoine se dissimule à lui-même, ce qu'il
ne peut supporter de connaître, " ce point majeur le plus intime
ce quelque chose qui est au bord du plus grand secret " (Jacques Lacan)
Un
point commun est décelable dans les cinq tapisseries centrales initiales
: le manque, la perte de la jouissance. L'envol des perles du trésor royal
dans Le Goût, l'absence de grossesse de Mary dans L'Ouïe,
la disparition du reflet de Mary au miroir de La Vue, le désassemblage
de la couronne royale d'illets français dans L'Odorat, la
suppression des deux lettres de la "formule" du
Toucher-La
Tente. Fil rouge tendu tout autour
de la rotonde de Cluny : il n'y a pas toujours " jouis - sens ".
Un fils, à tout prix !
Désir
de Charles d'Orléans (1394-1465) qui se marie pour la troisième
fois en 1440, à 46 ans, avec Marie de Clèves (14 ans) avec qui il
conçoit en 1462, à 68 ans, un fils, le futur Louis XII.
Désir
de Louise de Savoie qui consulte François de Paule, ermite italien
appelé à Plessis les Tours en 1482 pour guérir Louis XI.
Il lui aurait annoncé qu'elle mettrait au monde un fils et qu'il serait
roi. Louise le prénommera François.
Désir
de Louis XII qui épouse Mary à 53 ans.
Désir
de Mary. Elle aussi veut un fils. Un fils qui la délivrerait de tant
de grossesses, de tant de maternités.
Désir
de François 1er, deux fois déçu, par les naissances de
ses deux premières filles, Louise née le 19 Août 1515 (le
père est en Italie) et Charlotte née le 23 Octobre 1516 (le père
n'assiste pas au baptême). En novembre 1517, il se rend au sanctuaire de
Saint-Martin à Tours pour que naisse un fils. Le 28 Février 1518
naît le dauphin, François. Le second fils, le futur roi Henri II,
naît le 31 Mars 1519.
Même
désir délirant chez Henry VIII, angoissé par l'impossibilité
de concevoir un fils avec Catherine d'Aragon, la veuve épousée de
son frère aîné Arthur. Il se pense victime de la malédiction
du Lévitique (18-16 et 20-21) qui interdit tout rapport charnel avec l'épouse
d'un frère alors que la loi mosaïque (Deutéronome, 25-5) autorise
l'union avec une belle-sur devenue veuve et sans enfant. Il devra attendre
1519 pour que naisse de sa maîtresse Elizabeth Blount un fil nommé
Henry Fitzroy qu'il reconnaît. Le prétexte du schisme en 1533, qui
donne naissance à l'anglicanisme, lui permet de se substituer au pape qui
refuse ce mariage proscrit par le droit canon et le divorce demandé pour
épouser Anne Boleyn. Un second fils naît en 1537 de son mariage avec
Jane Seymour, qui deviendra roi à dix ans sous le nom d'Edward VI.
Et
pourtant, ces fils, ce sont eux que ces pères enverront se faire tuer à
la guerre ou dans de sombres machinations. Même Abraham, selon la légende,
dont le bras s'arrête à l'ultime instant. Le meurtre de sa propre
descendance, par tiers interposé nommé ennemi.
Lire
: Eugénie Pascal, L'attente de l'héritier. Désir d'enfant,
grossesse et délivrance dans les lettres de princesses (1560-1630)
(p. 139-166) dans Cathy McClive, Nicole Pellegrin, Collectif, Femmes en fleurs,
femmes en corps - Sang, santé, sexualités, du Moyen Age aux Lumières,
Publications de l'Université de Saint-Etienne, 2010
Filiation
Enfin,
le seul moyen d'atteindre l'immortalité n'est-il pas pour nous d'avoir
des enfants. Sigmund Freud, L'Interprétation des rêves
Le
temps figé du
Toucher-La
Tente
est celui où un père engendre un fils en poussant haut et fort le
cri de son désir. Temps du soleil d'or à son zénith, là-haut,
sur la tente. Lettres dorées du feu jailli des entrailles. Le
Toucher-La
Tente,
c'est à dire Le Toucher initial, le départ de Mary, c'était
en Avril 1515. Aux beaux jours nouveaux du Printemps, quand la sève jaillit
de la ténèbre.
Le désir
d'Antoine Le Viste : avoir un fils pour que perdure le nom, la lignée,
surtout après l'extinction de la branche cousine de Jean IV. La
Dame est née du désir impérieux d'Antoine : dire qu'il
est encore un homme vivant dans l'attente d'un fils, en affirmant son amour et
en rappelant l'existence du plaisir procuré par les sens (" tout désir
est désir d'être " écrit René Girard).
Désir
d'une double reproduction : sexuelle par la conception d'un
fils avec une femme (ce que son père, Aubert, a réussi). Les "
qualités " génétiques de la famille passent ainsi, croit-on,
par le " sang ". Est espérée une ressemblance, physique
et psychique, entre le fils et le père. Le narcissisme gît ici, que
l'on découvre sous le possessif " mon " de la "formule" .
transmission filiale par l'identification du fils à son père (ce
qu'Antoine a réussi en succédant à son père dans sa
lignée et ses fonctions sociales). Les liens affectifs, les désirs
et les idéaux, les droits et les devoirs se transmettent dans la lignée.
Père prestigieux qu'Aubert Le Viste qui fit partie des seigneurs, prélats
et officiers du royaume que Louis XI assembla à Tours en Novembre 1470,
un des plus fidèles exécutants de la politique du roi, serviteur
efficace et dévoué que le roi conserve près de lui, un des
seize membres du Conseil du roi accrédités pour juger Jacques d'Armagnac,
duc de Nemours en Juin 1477. Le roi saura le récompenser l'heure venue
en nommant son gendre Jean Briçonnet conseiller lai, contre les règles
d'organisation du Parlement.
Pour Antoine
(et le peintre), La Dame est l'enfant, le fils désiré, qui
porte haut le nom de la lignée et ses armes. Egaler, voire surpasser le
Père.
Je découvre
à bien regarder Le Toucher-La Tente, trois générations
évoquées car dans la structure d'un sujet, il y a trois générations
en jeu :
le père
d'Antoine, Aubert, présent aussi dans le A barré et dans les
armes multipliées, dans les étendards, les oriflammes qui claquent
au vent, comme le sang génère le pouls du cur dans les veines.
Antoine lui-même, dans les mêmes éléments.
Le fils d'Aubert est là, mais nié, coupé, au moment même
où est nommé son désir. Un objet le représente, le
phallus ambassadeur pour l'Autre. " Le phallus, fondamentalement, est le
sujet en tant qu'objet de ce désir, cet objet étant soumis à
ce que nous appellerons la loi de la fécondité. " (Jacques
Lacan) le " fils " d'Antoine, fortement désiré,
mais non né, présent dans le A et le R coupés et dans cet
appel mon seul désir (concevoir un fils). Antoine est en "
mal de fils ", comme Louis XII, comme Henry VIII, comme tant d'hommes aveuglés
par la funeste loi pour qui virilité rime avec fils. Les femmes-épouses,
pour échapper aux nombreuses grossesses et faire plaisir à leurs
seigneurs-époux, ont accepté ce point de vue. D'où, peut-être
son remariage avec Charlotte Briçonnet. Avoir un fils qui donne à-voir
loin dans le temps et qui l'âge venu voudra ça-voir. Ce fils-soleil,
rond et lumineux comme un il, qui continuera de rendre visible le père
dans les temps à venir en portant haut son nom et ses armes.
| Virgile,
Enéide, II, traduction de Anne-Marie Boxus et Jacques Poucet Di
patrii, seruate domum, seruate nepotem. (v. 702 : Anchise, père d'Enée,
parle) Dieux de ma patrie, sauvez ma maison, sauvez mon petit-fils. Tu,
genitor, cape sacra manu patriosque Penatis. (v. 717) Toi, père,
tiens en main les objets sacrés et les Pénates de notre patrie. Haec
fatus, latos umeros subiectaque colla ueste super fuluique insternor pelle
leonis, succedoque oneri ; dextrae se paruus Iulus implicuit sequiturque
patrem non passibus aequis ; pone subit coniunx. (v. 721-725) Cela
dit, inclinant la nuque, j'étends sur mes fortes épaules en guise
de couverture la peau fauve d'un lion, et me charge de mon fardeau. Le petit
Iule, à droite de son père, a mis sa main dans la sienne et le
suit de ses petits pas d'enfant. Derrière marche mon épouse. (Le
fils d'Énée et de Créuse s'appelle Ascagne ou Iule.)
Sont
évoqués dans cette scène de fuite loin de Troie en flammes
: la quintessence de la famille ; trois générations présentées
en ligne masculine ; l'incarnation de la référence religieuse dans
les objets sacrés. La mise à l'écart énigmatique de Créuse,
la femme, épouse et mère, apparaît comme une élimination
de la Mère par rapport à la descendance du pouvoir assumée
par la ligne masculine. Le texte de Virgile
montre bien que " le fils a affaire à son père et au père
de son père. " Et que " chaque père a son père
sur le dos [
] et " si son propre père inconsciemment ne le quitte
pas, si un homme en tant que fils ne congédie pas subjectivement son père,
il ne sera jamais un père à part entière, un père
différencié de son père. " (Voir
Pierre Legendre, L'inestimable objet de la transmission. Etude sur le principe
généalogique en Occident, Fayard, 1985, p. 148sq.)
|

Piero
della Francesca, Madonna del parto (La Vierge de l'enfantement) fresque
de 1455, Monterchi (Italie)
"
Rien, ni dans les peintures ni dans les écrits auxquels s'attache son nom,
ne semble ouvrir le moindre accès à ce qu'on devrait nommer son
" inconscient ", si la notion en avait ici un sens. Rien, sinon peut-être
cette Vierge qui s'enclôt sous ce dais, dans un retrait, un isolement radical,
que ne suffisent pas à peupler les deux anges symétriquement tracés
qui lui font cortège. Rien, sinon cette figure monumentale dressée,
érigée, et pour tout dire phallique. Rien, sinon ce geste qui
en est à peine un, et qu'on voudrait pudique, mais par lequel l'image n'en
semble pas moins répondre implicitement à la question qui est celle
de "la jeune humanité" dont parle Freud en désignant comme
elle le fait le lieu même par lequel le fruit que la femme porte d'évidente
façon en ses entrailles va bientôt devoir passer. Pour ne pas parler,
et c'est là sans doute l'essentiel, de la construction qui donne tout son
sens à l'image, et jusqu'à ce geste encore une fois sans exemple.
"
Hubert DAMISCH, Un Souvenir
d'enfance par Piero della Francesca, p. 64.
"
La question de savoir d'où viennent les uvres de l'art, et comment
elles sont nées, en appelant à son tour des modes d'investigation
sans doute très différents de ceux portant sur la génération
et la filiation, mais qui n'en aboutissent pas moins à nombre de constructions
où se laisse régulièrement repérer le travail du fantasme.
Et cela d'autant plus sûrement que celles-ci seraient censées ne
reposer que sur des faits . D'où viennent les enfants ? D'où viennent
les uvres ? Sans doute ne saurait-on confondre les deux ordres de problèmes
: encore ne sont-ils pas sans rapport au registre de l'imaginaire. [...] "
Car le problème est bien là, qui touche â l'idée même
de " naissance " : avec pour conséquence que le mystère
qui s'attache à la naissance d'une uvre d'art redouble métaphoriquement
celui de la naissance de son auteur. "
Id.,
p. 89-90.
|
Le
Toucher-La Tente est la transcription tissée de nécessités
" naturelles " : l'ordre de succession des générations
: le Père doit mourir avant le Fils (Louis XII, 'Père du peuple',
vient de mourir ; Antoine Le Viste désire un fils ; Jean Perréal
?) l'ajout à l'ordre générationnel d'une transmission
: - du Phallus (les hampes dressées arrogantes, parfois 'couillues'
- la silhouette ithyphallique de Mary - les bijoux coulant dans le ventre du coffret
- les lèvres ouvertes de la tente
) - du désir (dans l'attente
et la promesse d'une filiation à venir, à l'infini, gage d'immortalité)
- du Nom (le 'Nom du Père' - les armes Le Viste multipliées clamant
la permanence de la transmission patrilinéaire et de la Loi du Logos, du
langage : Antoine est bien le fils d'Aubert Le Viste ; la lettre A barré
est à la fois le Père mort et le Fils atteint dans sa virilité
car sans Fils pour l'heure)
La triade
des générations évoquée dans Le
Toucher-La
Tente
fait écho à celle que Georges Dumézil a décelé
à Rome dans le culte des dieux Jupiter (pour la souveraineté), Mars
(pour la puissance guerrière) et Quirinal (pour la fécondité).
Jean
Perréal a peut-être trouvé dans son travail d'exposition de
la problématique d'Antoine Le Viste (de Louis XII, de Mary
), par
la sublimation, à greffer sa propre généalogie sur celle
de personnages plus intéressants (nobles de sang royal, nobles de robe
puissants et riches) pour résoudre la castration " fictive "
que le P barré signale.
Antoine
Le Viste est en attente, dans la tente, car, à la vérité,
c'est bien lui que le peintre a représenté dans l'ouverture du pavillon
royal sous cette phallophanie qu'est la silhouette ithyphallique de Mary. Antoine
Le Viste est ce phallus, en tant qu'objet de son désir de fils (et tout
ce que cela recouvre : sang, filiation, lignée, immortalité). Ce
phallus est soumis à la loi de la fécondité signifiée
ici par les armes Le Viste, c'est à dire le père (Aubert), nouant
ainsi le désir d'Antoine à la loi de la fécondité
et à la loi d'échange définie par les relations qui règlent
les inter-relations du désir dans la vie sociale de son époque,
car le désir est une demande soumise à la loi. Tout ceci a
été saisi inconsciemment et génialement par le peintre qui
le condense dans la dernière tapisserie qui est à la fois d'adieu
et de désir, de fermeture et d'ouverture. Le
Toucher (La
Tente)
est la condensation de ce point extrême, imaginaire où l'être
d'Antoine réside dans sa densité maxima, point où il ne peut
être nommé, désigné, mais seulement indiqué
par quelque chose qui se révèle comme coupure, comme fente, comme
structure de coupure dans le fantasme. A la pointe du désir, il y a disparition
du sujet car il ne peut s'indiquer là qu'en tant que disparaissant de sa
position de sujet.
La fente de la tente
est à la fois possibilité d'enfermement et de fin ou de retour et
de recommencement. La présence de la tente n'est pas fortuite. Il a
été écrit plus haut qu'elle représentait la ville
de Calais, la chapelle Saint-Calais du château de Blois. Mais elle est aussi
et surtout fente (comme l'île ovale, comme toute mandorle mariale). Fente
du sexe féminin bien entendu et ouverture permettant la communication,
à double sens, avec un autre monde : retrait dans la mort ou apparition
pour la vie ou l'immortalité car cet ailleurs inconnu est le lieu final
de l'éternel retour. Cette présence du phallus n'est possible
que parce qu'Antoine Le Viste a disparu, a été rayé (lettre
A biffée). L'exigence narcissique réclame cette présence.
Antoine (comme Louis XII) est privé de fils (réel) ; aussi, pour
et dans son mode de pensée qui est celle dominante de son époque,
il est frustré (imaginaire) ; cette privation réelle de fils se
rapporte à un terme symbolique, la castration, qui se rapporte, elle, à
l'objet phallique imaginaire. Privé de fils, Antoine se pense symboliquement
castré, non point dans son être, mais au niveau de sa position de
" sujet parlant ". En exposant, haut et en lettres majuscules d'or,
son désir, Antoine (et le peintre) doit " se châtrer "
en barrant son nom. Mais " la vie " qu'il perd d'un côté,
il la regagne de l'autre en se dissimulant dans la silhouette de Mary et peut-être
dans " l'il " (qui viendra à son heure !).
Il
y a deuil à faire de cette privation de fils. D'où ce tourment,
ce désir mûr c'est à dire à maturation génitale,
seul et unique, qui s'oppose au principe de réalité. Ce deuil s'effectue
par la réalisation et le paiement d'une uvre d'art.
Comme Aubert le père a succédé au grand-père Jean
III, le fils d'Antoine pourra ainsi succéder à son père et
prendre place dans le lignage. Antoine y gagne une " reconnaissance "
sexuelle et une autonomie distanciatrice par rapport à son père.
Il récompense aussi son aspiration à l'immortalité, sachant
que sa mémoire et celle de ses ancêtres sera perpétuée
au-delà de sa mort. Désir du désir de l'Autre. Désir
du père. Françoise Dolto cite le cas de ce père qui avait
toujours rêvé d'être boxeur et dont le fils vivait littéralement
comme un chien, un boxer. Sans fils en 1515-1516, sans avoir connu
son grand-père mort en 1454, Antoine ne peut " affronter " la
filiation sur les générations antérieures et futures. Il
ne peut relier le nom du père (Le Viste) à une relation linéaire
d'au moins trois générations. Après lui s'arrêterait
la lignée. La naissance de son petit-fils a dû lui être un
immense bonheur, même s'il portait un autre nom. Mais le nom de Robertet
était illustre, porté par des générations de haut
lignage et de grandes fonctions sociales. A pu renaître alors la possibilité
de transmettre les idéaux qui reliaient les membres des deux familles,
de cette communauté de bourgeois anoblis et catholiques. Pour le dire avec
les mots de Freud, le Surmoi d'Antoine, son Moi Idéal narcissique et/ou
son Idéal du Moi pouvaient enfin être transmis.
Avec
ce désir de fils (alors qu'Antoine avait une fille, Jeanne ; de même
que Louis XII avait deux filles), Antoine participait à ce que la psychanalyse
et l'anthropologie moderne reconnaissent : toutes les sociétés structurent
leur système de parenté selon des axes communs : la différence
des sexes, la différence des générations, la dominance masculine
(liée à la fonction symbolique du père). Le père,
" reconnu par le désir de la mère, est le premier support de
l'autorité et de la loi, tiers indispensable au développement symbolique
". Etre le Père Idéalisé d'un fils, désir poursuivi
et lisible dans La Dame.
"
Ainsi une montagne triangulaire, une pyramide ou une dalle de pierre pouvaient
[pour l'homme du néolithique] donner une représentation parfaitement
réaliste de la grande déesse. La terre elle-même accueillait
dans son grand utérus les morts et la semence éparpillée
du blé. Le professeur Gilbert Murray a spéculé sur les pouvoirs
d'une forme triangulaire abstraite à symboliser la grande déesse
Mère et son utérus. Il suggérait que sa forme pyramidale
évoque une femme accroupie sur ses hanches corpulentes". (Anton Ehrenzweig,
p.171) Je m'aventurerai à écrire que la tente est aussi
l'image de la Mère dévorante et ardente (habillée de langues
de feu) : " Le Surmoi s'extériorise en image de la mère 'dévorante,
ardente'. C'est à ce stade que l'artiste ressent des angoisses de persécution,
lorsqu'il doit affronter la fragmentation de ses premières projections.
" (Anton Ehrenzweig, p. 231)
Et
toujours page 231 : " La figure du père s'efface derrière la
mère, qui, comme la déesse Blanche, réunit dans son image
indifférenciée les deux pouvoirs mâle et femelle, l'amour
et la haine, la vie et la mort
C'est cette indifférenciation structurale
seule qui compte comme catalyseur créateur. Elle joue le rôle poémagogique
de la désintégration du moi au cours de la créativité
... L'art a à faire avec un niveau profond de l'imagerie qui ignore encore
la différence des sexes et fantasme la mère comme la femme phallique,
pourvue des attributs des deux sexes ". Une toile de Paul Cézanne
L'Eternel féminin de 1877 (Malibu, The Paul Getty Museum) le révèle
magistralement. La Montagne Sainte-Victoire n'est-elle pas une immense
tente ?
Regarder Mary dans Le
Toucher-La
Tente
dans le triple aspect de la Grande Déesse qui donne (aurait dû donner)
la vie, l'amour (qui n'en fut pas amoureux ?) et la mort (elle enterre les bijoux
dans le coffret).
En une seule représentation,
Perréal montre Mary attisant l'amour, concevant la vie et pleurant son
fils mort. Triple signification identique de la silhouette de Mary, des objets
(linge, bijoux, coffret) et des larmes : amour, vie et mort. Les trois rôles
de la figure maternelle fusionnent en un acte unique. Après l'épreuve
de cette mort, dix ans plus tard, Anne de France allait faire renaître Mary
Tudor, même si l'on peut considérer que Le Trône 2 à
jamais perdu permettait à Perréal de " supporter l'authentique
épreuve émotionnelle de l'autodestruction qui accompagne le rythme
créateur du moi dans son oscillation vers les profondeurs ", d'affronter
la mort et d' " atteindre fructueusement le niveau océanique-maniaque
de la libération et de la renaissance " (Anton Ehrenzweig, p.238).
Antoine en analyse
L'invraisemblable,
c'est parfois le vrai même. Pierre Bonnard
Ne
pourrait-on pas concevoir La Dame comme l'analyse, au sens psychanalytique,
d'Antoine par le peintre grâce à l'artifice de l'art ? Sans oublier
toutefois l'avertissement d'André Malraux : " Sous l'artiste on veut
atteindre l'homme ? Grattons jusqu'à la honte la fresque ; nous finirons
par trouver le plâtre. Nous aurons perdu la fresque, et oublié le
génie en cherchant le secret " (Les Voix du silence). Antoine
s'est " livré " à son ami peintre, lui a avoué,
peu à peu, ses sentiments, ses émotions, ses actes quotidiens, ses
fantasmes, ses relations avec sa jouissance
Le peintre a entendu son désir
profond. Antoine est allé le trouver au moment de " faire ses contes/comptes,
de payer comptant " car quelque chose ne marchait pas, comme un patient va
en consultation chez un psychiatre ou un psychanalyste. Dans le secret du cabinet,
à l'horizontalité du divan, il s'agit de tout raconter, sans céder
sur son désir, afin de se réconcilier avec lui, et réconcilier
ce désir avec la Loi de la castration. " Castration " ne veut
pas signifier menace pesant sur le pénis ou le clitoris. C'est un "
complexe ", c'est à dire un ensemble d'éléments, qui
se signale par une angoisse. " Dans sa signification générale,
la castration désigne l'interdit dicté à l'homme par la Loi
d'accomplir son désir sous la forme qu'il veut " (Janine Abécassis,
La Voix du père, PUF, 2004).
Pour
vivre en respect à la fois de son désir et d'une morale fondée
sur l'universel de la raison. Désirer sans faute, sans culpabilité
puisque ne pas désirer est impossible et que l'on ne peut désirer
sans mal. Ce pourrait être le message éthique de La Dame
: ne pas lâcher sur son désir.
Comme
toute interprétation psychanalytique, toujours conjecturale, celle exposée
ici est hypothétique, voire approximative. Certains diront anachronique,
a-historique.
Tant qu'un reste pulsionnel
demeure en nous, mystérieux, indéchiffrable, qui nous pousse à
la vie. Inventons l'art pour contourner le vide que crée en nous la mort
qui nous attend, inventons la religion pour l'éviter et la science pour
le dénier.
Le désir d'Antoine, en impasse, s'est reconverti,
décomposé, dans les sept tapisseries initiales où le phallus
est transformé en fétiche dans Le
Toucher-La
Tente sous
le feu des lettres d'or, en idole dans les autres tapisseries. Sublimation portée
à son excellence par l'artiste. La Dame est aussi le lieu décuplé
sept fois de l'affrontement du désir d'Antoine avec celui du peintre. Si
bien qu'il nous est difficile de déterminer la part respective du désir
de chacun. La Dame est le lieu de rencontre d'une foule de désirs
adjacents (ceux de tous les protagonistes, personnages historiques) qui naissent
du même Désir fondamental, que réalisera le corps de la Mère
universelle, Marie (Mary).
"
Ne pas céder sur son désir ", " cette formule
que Lacan tire de son interprétation de la figure d'Antigone n'est pas
dénuée d'ambiguïtés. Beaucoup de psychanalystes l'ont
interprété comme une revendication d'apolitisme, de détachement
absolu à l'égard de la société. Or, sur le fond, cette
injonction de ne pas céder sur son désir signifie qu'il faut dépasser
à la fois le moralisme et le déploiement à outrance des affects.
Le désir n'est pas réductible au plaisir promu par l'hédonisme
contemporain. Celui-ci, comme le suggère ce grand texte de Lacan intitulé
Kant avec Sade, renvoie à l'idée que nous n'aurions plus
besoin de fonction symbolique, que la loi n'existe pas, que le corps du sujet
est tout-puissant. C'est la toute-puissance du moi qui se prend pour " le
roi du monde ", comme on dit. Au fond, l'hédonisme proclame un pur
impératif de jouissance. Il y a là quelque chose de mortifère.
Vouloir jouir de tout et en permanence, c'est la mort, l'autodestruction assurée.
Face à cela, la psychanalyse se pose plutôt comme une école
de la raison. Bien sûr, pour vivre, il faut du plaisir, du désir,
de la jouissance. La psychanalyse n'est pas une théorie de la frustration
des plaisirs. Mais elle invite à réfléchir sur le fait que
le règne déchaîné des passions produit le même
résultat qu'une maîtrise absolue de celles-ci : la mort du sujet.
En cela, la psychanalyse renoue avec toute une tradition philosophique de la maîtrise
raisonnable des passions. " (Elisabeth Roudinesco, journal L'Humanité
du 9 Septembre 2011)
"
Je pense encore à cette phrase de Jacques Lacan sur laquelle nous avons
eu tant de mal à nous mettre d'accord, au terme d'une des séances
de travail les plus mémorables de l'association internationale : "
La seule chose dont l'homme puisse avoir à se sentir coupable, c'est d'avoir
cédé sur son désir. " Tant de dépressions s'éclairent
de cela : avoir cédé sur son désir. Encore faut-il savoir
identifier ce désir, ce désir inconscient - son désir. Celui
autour duquel s'articule tout notre être et toute notre histoire, ce désir
que nous pouvons ignorer toute notre vie mais que nous ne pouvons trahir sans
en porter ensuite les séquelles dans l'épaisseur de notre chair,
dans les symptômes de la dépression, comme autant de signes à
déchiffrer. Et c'est cela, l'objet d'une analyse, le déchiffrage
de ces signes. Retrouver ce désir autour de quoi s'articule une vie, ce
désir trahi qui a jeté le patient sur le divan. Qui a conduit Platon
ici. " (Charles Pépin, Les Philosophes sur le divan,
Flammarion, 2008, p. 113)
La
Dame à la licorne : Une " machine désirante "
?
----------------------------
Gilles
Deleuze et Félix Guattari soutiennent que la puissance du désir
est révolutionnaire. La production désirante a un caractère
absolument anidipien. Il n'y a pas de machine désirantes qui ne soit
profondément désdipianisante.
"
Dès la naissance, le berceau, le sein, la tétine, les excréments
sont des machines désirantes en connexion avec les parties du corps. "
(p. 55)
"
Les trois erreurs sur le désir s'appellent le manque, la loi et le signifiant.
C'est une seule et même erreur, idéalisme qui forme une pieuse conception
de l'inconscient. " (p. 132)
"
Les machines désirantes ne sont pas dans nos têtes, dans notre imagination,
elles sont dans les machines sociales et techniques elles-mêmes. "
(p. 478)
------------
"
Ça fonctionne partout, tantôt sans arrêt, tantôt discontinu.
Ça respire, ça chauffe, ça mange. Ça chie, ça
baise. Quelle erreur d'avoir dit le ça. Partout ce sont des machines,
pas du tout métaphoriquement : des machines de machines, avec leurs couplages,
leurs connexions. Une machine-organe est branchée sur une machine-source
: l'une émet un flux, que l'autre coupe. Le sein est une machine qui produit
du lait, et la bouche, une machine couplée sur celle-là. La bouche
de l'anorexique hésite entre une machine à manger, une machine anale,
une machine à parler, une machine à respirer (crise d'asthme). C'est
ainsi qu'on est tous bricoleurs ; chacun ses petites machines. Une machine-organe
pour une machine-énergie, toujours des flux et des coupures. [
] Quelque
chose se produit des effets de machine, et non des métaphores. " (premières
phrases - p. 7)
"
Les machines désirantes sont des machines binaires, à règle
binaire ou régime associatif ; toujours une machine couplée avec
une autre. La synthèse productive, la production de production, a une forme
connective " et ", " et puis "... C'est qu'il y a toujours
une machine productrice d'un flux, et une autre qui lui est connectée,
opérant une coupure, un prélèvement de flux (le sein - la
bouche). Et comme la première est à son tour connectée à
une autre par rapport à laquelle elle se comporte comme coupure ou prélèvement,
la série binaire est linéaire dans toutes les directions. Le désir
ne cesse d'effectuer le couplage de flux continus et d'objets partiels essentiellement
fragmentaires et fragmentés. Le désir fait couler, coule et coupe.
" (p. 11)
"
Poche des eaux et calculs du rein ; flux de cheveu, flux de bave, flux de sperme,
de merde ou d'urine qui sont produits par des objets partiels, constamment coupés
par d'autres objets partiels, lesquels produisent d'autres flux, recoupés
par d'autres objets partiels. Tout " objet " suppose la continuité
d'un flux, tout flux, la fragmentation de l'objet. Sans doute chaque machine-organe
interprète le monde entier d'après son propre flux, d'après
l'énergie qui flue d'elle : l'il interprète tout en termes
de voir - le parler, l'entendre, le chier, le baiser... Mais toujours une connexion
s'établit avec une autre machine, dans une transversale où la première
coupe le flux de l'autre ou " voit " son flux coupé par l'autre. Le
couplage de la synthèse connective, objet partiel-flux, a donc aussi bien
une autre forme, produit-produire. Toujours du produire est greffé sur
le produit, c'est pourquoi la production désirante est production de production,
comme toute machine, machine de machine. On ne peut pas se contenter de la catégorie
idéaliste d'expression. " (p. 12)

Croquis
dune machine volante par Léonard De Vinci
"
Le paradoxe du désir est qu'il faille toujours une si longue analyse, toute
une analyse de l'inconscient, pour démêler les pôles et dégager
les épreuves révolutionnaires de groupe pour machines désirantes.
" (dernière phrase, p. 487)
On
pourrait alors envisager la tenture de La Dame comme une " machine
désirante ". Une machine murale tissée. Jean Perréal
et Antoine Le Viste auraient " machiné " leurs souvenirs, leurs
histoires, leurs ambitions et celles de leur " classe ". Comme la
" machine château " de Franz Kafka. Ou le rêve, machine
de communication avec le monde extérieur. Ou des images du film de Genet
formant une machine désirante de la prison. Ou la machine-ville, la machine-maison...
Je
vous laisse prendre connaissance de cette thèse dans L'Anti-dipe
- Capitalisme et schizophrénie, Les Editions de Minuit, 1975
Voir
les uvres de Picabia, Rube Goldberg et de Jean Tinguely.
|
Le
coffret, les bijoux et le linge
"
L'interprétation, c'est l'interprétation de ce qui dysfonctionne."
(p. 15)
" Une
image est toujours trompeuse. Il faut donc chercher ce qu'elle montre vraiment.
" (p.237) Jean-Pierre Winter, Pourquoi ces chefs-d'uvre
sont-ils des chefs-d'uvre ?
"
Il arrive souvent qu'apparaissent dans mes uvres des signes ou influences
issus d'un monde mystérieux. Là, ce fut l'univers de la forêt
avec ses splendeurs et ses frayeurs qui a dominé et qui s'est transposé
lui-même dans mon univers sonore. Je m'aperçois de plus en plus,
que l'on ne compose pas mais que l'on est composé. " Gustav
Mahler, à propos de sa Quatrième Symphonie

Regardons
de beaucoup plus près le linge du Toucher-La
Tente.
Bien sûr, dans la réalité de la tapisserie, il permet à
Mary de déverser sa parure dans le coffret. Pourtant, il eût été
plus facile de déposer chacun des bijoux un par un à la main dans
ce coffret. Le sens du toucher en eût été plus lisible.
André Arnaud a émis l'idée géniale que ce même
linge avait pu servir à Mary à feindre une grossesse à Cluny
en le dissimulant sous ses vêtements. En effet, il faut lier ce linge
à la sexualité (le velum) et à la mort (le lintum).
La Bible le conte ainsi en sa légende des débuts ; " Les yeux
de l'un et de l'autre s'ouvrirent, ils connurent qu'ils étaient nus, et
ayant cousu des feuilles de figuier, ils s'en firent des ceintures " (Genèse,
3-7).
La feuille
du figuier à l'odeur forte et poivrée. Le fruit mûr et ouvert,
fendu comme un sexe féminin que la bouche gourgandine gourmande ou caresse.
Consultons Jacques Brosse (Mythologie des arbres, Plon, 1989 et Payot &
Rivages, 2001) qui nous apprend tout sur la caprification : la variété
de figuier cultivée dans l'Antiquité " ne portant que des fleurs
femelles ou trop peu de fleurs mâles, on suspendait dans l'arbre des fruits
du figuier sauvage ou caprifiguier. Caprificus, en latin, vient de caper,
'le bouc', mot qui possède un sens très particulier puisqu'il est
issu du grec capraein, 'être en rut' (capridzein signifie
'se livrer à la débauche') ". Sachons aussi qu'" en grec,
le verbe sykadzein, 'cueillir des figues', s'employait aussi pour dire
'tâter, explorer, comme on tâte des figues pour savoir si elle sont
mûres', mais dans un sens obscène, car dans la figue les Grecs voyaient
l'image du scrotum ". Ainsi la figue et les bourses étaient sources
d'un suc (du latin sucum, 'la sève') plein de semences, le 'lait'
de la figue pouvant être considéré comme le sperme du dieu
Mars auquel le figuier, arbre phallique, était consacré.
"
Toujours est-il que la figue a un sens obscène qu'elle n'a jamais tout
à fait perdu, sens double d'ailleurs puisqu'elle évoque à
la fois le scrotum et, entrouverte, la vulve (en italien le mot fica a
ce sens). 'Faire la figue à quelqu'un', en montrant le bout du pouce entre
l'index et le médius, a toujours eu la même signification "
(p. 337-8-9).
" On ne peut se défendre de penser qu'en se couvrant
de feuilles de figuier, nos premiers parents ont auparavant découvert le
phallus, au moins comme organe peccamineux, et en tant que tel, naturellement
identifié au Serpent lui-même qui révèle à Eve
sa féminité, la pomme " (p. 361).
Aussi Homère, ainsi en son Odyssée, entre Pénélope
et Ulysse revenu : " La façon de ce lit, c'était mon grand
secret !
Au milieu de l'enceinte, un rejet d'olivier éployait son
feuillage ; il était vigoureux et son gros fût avait l'épaisseur
d'un pilier : je construisis, autour, en blocs appareillés, les murs de
notre chambre
de cet olivier coupant la frondaison, je donnai tous mes
soins à équarrir le fût jusques à la racine, puis,
l'ayant bien poli et dressé au cordeau, je le pris pour montant où
cheviller le reste ; à ce premier montant, j'appuyai tout le lit
Eurynomé conduisit Ulysse et Pénélope dans leur chambre et
revint, les laissant au bonheur de retrouver leur couche et ses droits d'autrefois.
"
Dans la Rome antique, lors de la cérémonie
de mariage, dénouer la ceinture de la jeune mariée signifiait métaphoriquement
offrir au regard des hommes la vulva jusqu'à ce jour dissimulée
(dé-robée, sous la robe).
A
quoi servait cette tapisserie ? A maintenir le désir.
http://www.idixa.net/Pixa/pagixa-0503071021.html
Citations
(pages 61-62) de Pascal Quignard, Sordidissimes,
Grasset, 2005 :
Nul ne voit la scène
qui le fit. Nul ne voit la scène qui le défera.
L'instant le plus grave du
rite dionysiaque est le retroussement du velum et le dévoilement du fascinum
sacré déposé dans la corbeille. Où se trouvent
ceux qui sont avant nous ? Sous le linceul (quant aux morts) ? Sous le linge (quant
aux parties) ?
Le
velum qui cache le fascinus qui repose dans la corbeille dionysiaque rappelle
ce que la nudité n'exhibe pas. Quelque chose d'invisible à tout
visible.
Regardons le
coffret que tient Claude comme une corbeille dont le message, le logos,
flamboie au fronton de la tente : mon seul désir. Rien de religieux
là-dessous, sous le voile, mais du sacré. Rien du renoncement, rien
du châtiment religieux de la chair. Si mise à l'index il y
a, il s'agit d'un tout autre membre.
A la fois donc coffret-utérus
et coffret-sépulcre. Un berceau, celui de la vie et celui de la mort. A la fois voile-cache-sexe et voile-linceul. A la
fois petite mort de l'orgasme voluptueux et mort du dernier soupir. Toucher
terre à sa naissance et y retourner à son trépas. "
Réinvulvation restauratrice du temps ".
" L'espace où
le temps se rétracte est celui où le sexe masculin se développe.
Regia in utero, regnum sub sole " (Pascal Quignard).
Pour Titta, cette tapisserie finale est là « pour unir l'histoire (liant les éléments de toutes les tapisseries précédentes) ». « Mon ressenti face à cette tapisserie a toujours été un peu triste […]. Je le relie d'une manière ou d'une autre à la fin (peut-être avec l'histoire qui se termine ici) et ainsi à la mort. »
Le
coffret est comme une expansion du ventre de Claude, elle le tient contre ellle
à cette hauteur, car c'est elle qui en cet instant est enceinte de son
premier enfant. L'enfant qu'elle n'a pas conçu, Mary le "trans-vase"
dans le ventre de Claude : le coffre ou le coffret se prête à la
réprésentation symbolique de l'utérus mais aussi de l'enfant
avant la naissance.

Dionysos est également le dieu autocréateur et le dieu mourant déchiqueté
par ses prêtresses. Mary, cinq fois 'déchirée' par les pinceaux
de Perréal, s'assure une survie en s'auto-régénérant
(la semence des bijoux confiée au monde souterrain du coffret) et en s'ensevelissant
elle-même dans la tente (où la "formule" lui promet la renaissance).
Que de voiles dans Le
Toucher-La
Tente
: - la jupe - la robe relevée - les manches transparentes
elles aussi relevées - la tente et ses pans soulevés - le
linge ouvert - le couvercle du coffret, tapissé du velours bleu de
la tente - le cil devant l'il du chien assis Pour dissimuler et
montrer tout à la fois. " Il y a plus de sexualité en acte
dans tous les vêtements humains que dans la plume, l'écaille, la
corne, la fourrure, toutes carapaces et dépouilles animales. Il y a une
'vélation irrésistible' chez les hommes qui les leur dérobent
" (Pascal Quignard, Sordidissimes, p. 62).
L'ordre des Cinq Sens indique ceci : - Le Goût : le vol
secret des perles - L'Ouïe : la grossesse secrète, feinte
- La Vue : le mariage secret Mary-Charles soit une suite de trois gestes
secrets, réellement accomplis par Mary toujours reine. - L'Odorat
et - Le Toucher-La
Tente : deux gestes métaphoriques (défaire
sa couronne française et rendre les bijoux monarchiques) pour désigner
le nouveau statut de Mary désormais officiellement aux yeux de tous ex-reine-régnante.
Soit le paradoxe suivant : montrer lisiblement ce qui fut secret et métaphoriser
ce qui fut visible de tous.
Après
tant de silence, tant de peurs et de larmes retenus, il fallait bien qu'un cri
éclatât qui brisât cet intolérable mutisme de Mary.
Un cri humain, un appel clamé dans la spontanéité fulgurante
de trois mots d'or. Comme une irruption jaculatoire scandant la violence ternaire
d'une éruption orgasmique, exhumant dans l'ouverture sombre la profonde
lave inconsciente. Non, dans le chaos des jours et des événements
contraires, la finitude ne sera pas. Un Fils naîtra, couronné. Joie,
joie, tant espérée. Pascal Quignard, Sordidissimes, p.73
: " Ni la femme ni l'homme ne peut se reproduire de façon autonome.
Le sexuel n'est pas comme le 'je' du locuteur
". Antagonisme entre
la "formule" (où le 'je' s'affirme dans le possessif 'mon') et la scène
(le coït) car 'mon désir' passe obligatoirement par la copulation
avec une autre. Sauf si Mary 'est désignée' comme un être
autocréateur.
Comme Michel-Ange
dans le panneau qu'il a peint le plus proche du Jugement dernier, Jean
Perréal, dans le motif de la tente et de la silhouette de Mary, a introduit
" le motif poémagogique de l'utérus autocréateur "
car " au plus profond du niveau poémagogique, tout artiste véritable
s'identifie, lui et son uvre, aux pouvoirs générateurs de
l'utérus. Il se sent au même moment à l'intérieur et
à l'extérieur de l'enveloppe utérine, et, en dernier ressort,
représente l'utérus lui-même ". (Anton Ehrenzweig, L'Ordre
caché de l'art, p.259). La licorne et le lion (que certains veulent
regarder comme supports d'armoiries, c'est à dire du Nom transmis aux générations
par l'acte sexuel) qui encadrent cet acte autocréateur en redoublent en
écho le sens par les qualités symboliques qui leur sont attribuées.
La scène primitive invisible
Reste
ce vautour ou plutôt ce milan dans le tableau de Léonard. C'est là,
me semble-t-il, un grand axe de la recherche en histoire et théorie de
l'art qui rencontre la psychanalyse : ces figures latentes que les grandes uvres
recèlent comme leur secrète vérité. Louis
Marin
" La métaphore
du toucher est l'une des deux grandes métaphores à travers lesquelles
le regard est appréhendé, la seconde étant celle de la pénétration
et de l'effraction. " Serge Tisseron, Comment Hitchcock m'a guéri,
Albin Michel, 2003, p.118 (n1)
Cette
phrase leitmotiv sur la scène primitive : " Nous sommes venus d'une
scène où nous n'étions pas - mais que notre désir
représente et que nos rêves reproduisent. C'est pourquoi le signe
du rêve est l'érection, qui est en effet le signe dont a besoin la
scène. "
Pascal Quignard, Le Nom sur le bout de la
langue, POL, 1993, p.73
(Voir
dans le chapitre Notes de lecture quelques extraits du dernier livre de
Pascal Quignard La Nuit sexuelle, Flammarion, 2007)
Mon
analyse du Toucher-La
Tente,
pour laquelle je m'appuie sur de nombreuses lectures, doit certainement beaucoup
à mon propre fantasme originaire de la scène primitive, projection
inévitable même a minima.
Le
phallus, " la turgescence vitale, ce quelque chose d'énigmatique,
d'universel, plus mâle que femelle, et pourtant dont la femelle elle-même
peut devenir le symbole " et " la femme : ce phallus qu'elle n'a pas,
elle l'est symboliquement pour autant qu'elle est l'objet du désir de l'Autre.
Mais pas plus l'un que l'autre, ceci elle ne le sait ". (Guy Rosolato)
Encore : " Il n'y a pas de sujet sans constitution fantasmatique du désir,
et le désir ne se conçoit pas en dehors des processus de symbolisation
" et " le phallus est le signifiant fondamental par lequel le désir
du sujet doit se faire reconnaître comme tel (masculin ou féminin).
" et pour finir : " le père tient sous son autorité l'ensemble
du système du désir. " (Wladimir Granoff et François
Perrier, Le Désir et le féminin, Aubier-Montaigne, 1979)
La
psychanalyse l'a montré : le désir de la Femme et de l'Homme est
orienté par un seul symbole, le phallus. Quand une femme crée le
désir d'un homme, elle est identifiée au symbole de ce qui manque,
c'est à dire au phallus. Si l'homme a le pénis, la femme est le
phallus, le symbole signifiant du désir (" Le phallus est le signifiant
du désir " Jacques Lacan). Elle est phallus dans son corps qui incarne
ce symbole.
Pas l'ombre d'une ombre
pour évoquer la rotondité d'un sein ou le galbe d'une cuisse : pas
de nudité, de chair offerte. Pas de poses lascives, aucune femme maléfique
ou tentatrice. Même le miroir ne sert pas à se mirer belle, même
les bijoux sont abandonnés ou donnés, même la musique n'est
pas jouissive et festive
Aucune étreinte, aucun contact entre les
jeunes femmes, entre les animaux, aucun attouchement entre les fleurs même.
Pas de circulation sensible d'effluves, d'odeurs, de pollens, de sons, de semences.
Tout en symboles, en métaphores : cèlement, scellement. Pourtant,
chaque visiteur relève l'aspect " érotique " de certaines
tapisseries, voire de l'ensemble. Il y a dans les uvres d'art l'irreprésentable
(ici, la scène primitive, le coït) et le non-représenté
(A,R et P barrés) qui signifie le manque à l'origine de l'irreprésentable.

Martini
Simone - Vierge de miséricorde - 1308/10 Pinacoteca Nazionale, Sienne
Piero
della Francesca (1410/1420-1492), par deux fois au moins (La Vierge de la Miséricorde
du polyptique de Borgo San Sepolcro et La Madonna del parto dans la chapelle
du cimetière de Monterchi , près d'Arezzo) peint la Vierge sous
une tente ou tente elle-même dans son manteau de Vierge géantisée,
reprenant un modèle utilisé avant lui.

La
Vierge se découpe sur le traditionnel fond doré qui constitue encore
à cette époque un des éléments inévitables
des peintures sacrées et de dévotion dont les lueurs des cierges
magnifiaient la préciosité divine. L'auréole peinte en perspective
fait écho à l'ovale parfait du visage.

Le
geste est sans équivoque : les doigts de la main droite cherchent à
s'insinuer dans la fente de la robe, pointant " la question la plus vieille
et la plus brûlante de la jeune humanité " selon Freud : d'où
viennent les enfants ? (On imagine la question de Jésus à son père
Joseph : Papa, comment
? La réponse a déjà "
aveuglé " des foules de naïfs.)
Le
geste désigne le lieu de la copulation (le réel), de la conception
(l'imaginaire) et de la " castration " (le symbolique). Le corps de
Marie, au mitan de la tente vide, est le phallus symbolique du pénis paternel,
axe autour duquel s'élaboreront l'extension et l'approfondissement des
relations symboliques et sexuelles, aux sens les plus larges.
Différemment
de cette Madonna del Parto, Le Toucher-La
Tente ne s'appuie pas sur le mystère chrétien de la naissance possible
du Christ pour évoquer la scène primitive. La Vierge de
la Miséricorde comme Mary dans Le Toucher-La
Tente ont tous les traits
de l'objet fétiche.
"
Tout ce qui approche le corps souverain relève de la légalité
du Fétiche. " Pierre Legendre, L'inestimable objet de la transmission.
Etude sur le principe généalogique en Occident, Fayard, 1985,
p. 189.
La tente est liée
en un rapport étroit, vécu et familier, au dogme de l'Immaculée
Conception de la Vierge. Notre peintre de La Dame a contemplé les
uvres de Francesca. Il en a sans doute relevé des croquis dans ses
carnets. Etrange ce grand espace nu qui est l'intérieur de la tente,
no man's land stérile de tout signe, si ce n'est une obscurité qui
s'accentue vers le haut, en un effet voulu d'ombre " naturelle ". Notre
tente est énigmatique quand on l'examine un peu longuement. Elle se veut
tridimensionnelle par l'ocre foncé intérieur et le bleu plus accentué
des côtés, par l'ocre (couleur chair ?) et bleu clair des deux pans
et de leurs plis au premier plan, par la courbure de sa base. Mais l'absence de
mât central, de décoration intérieure, de fixations au sol
introduit un sentiment d'étrangeté. Une tension dramatique est perceptible
qu'accentuent les attitudes des quatre personnages. Seules amarres, deux
cordes, à barrer Elle et Lui. Le manque vers quoi tend le désir.
Béance où s'engloutissent Elle et Lui. A l'acmé du plaisir,
chacun des spasmes éjecte ce cri de jouissance : mon seul désir.
Désir, du latin desiderare = cesser de voir, regretter
une absence. Du latin sidus = étoiles formant une constellation.
Mary, étoile filante, émerveillement éphémère.
Elle (R barré) et Lui (A rayé) alors coupés-castrés.
La
psychanalyse nous apprend qu'un fantasme est toujours annoncé par une ouverture
quelque part (une porte, une fenêtre
) et que les personnages y sont
indéterminés. Soit, l'ouverture de la tente et la silhouette ithyphallique
de Mary. Le fantasme serait le désir d'enfantement d'un fils.
La
tente de La Dame est une des très rares tentes à être
vides. La scène ne se passe pas à l'intérieur, elle a lieu
sous nos yeux, devant la tente " ouverte " pour les raisons que l'on
retrouve dans le tableau de 1520 sur bois du Louvre attribué à Lucas
de Leyde : Loth et ses filles.
C'est
à une réflexion sur le mystère de la sexualité que
nous invite le peintre. Ne nous fermons pas les yeux. N'anesthésions pas
notre esprit, notre intelligence. Car il s'agit bien ici, dans cette tapisserie,
de sexualité que la psychanalyse va nous aider à découvrir.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Image:Diego_Vel%C3%A1zquez_-_Las_Meninas.jpg
Le
Tableau de famille a été le titre initial des Ménines
accroché dans le bureau d'été de Philippe IV. Approchez-vous.
Faites un zoom sur un (le) détail de l'Infante Margarita. Faut-il
écrire : de la fente ? Et cette robe, comme une tente ! Picasso
qui a tant travaillé à partir de ce tableau, n'a pas vu cette "fente".
Dommage ! Seul Lacan semble l'avoir vue.

Diego
Velazquez (1599-1660) - Les Ménines (détail) - 1656 -
Prado - Madrid
Les artistes savent intuitivement
ce que la psychologie des formes a révélé : la perception
du spectateur s'appuie volontiers sur des formes connues et la mémorisation
s'en trouve facilitée. En dehors du triangle perceptible dans l'architecture
de chaque scène des tapisseries, la présence d'un " objet "
comme la tente appelle chez tout spectateur des années 1500-1530 des sensations,
des images
liées à la maternité de la Vierge Marie.
Notre artiste le savait et n'a pas craint d'en appeler à ce pavillon royal
pour signifier à la fois la ville de Calais, le retrait de Mary en son
pays et l'aspect sexuel de " l'aventure mariale " de notre Vierge anglaise,
aspect qui sera étudié comme représentation symbolique de
la scène primitive ou du coït.
La
tapisserie du Toucher-La
Tente
est la transposition, presque terme à terme, de la fresque de Francesca
dont le thème est la maternité, qu'elle soit d'origine " divine
" sans accouplement (mon il !), ou d'origine charnelle (avec ou sans
plaisir !). Les éléments suivants leur sont communs :
la symétrie, sereine Marie/Mary : hiératique ; au centre
; baissant les yeux ; même geste du bras droit la tente : doublée
de vair, fourrure ocre clair ; dessins géométriques intérieurs
comme des pliures ; ornée à l'extérieur de chardons (le
chardon-Marie, Silybum marianum, nommé encore chardon de Notre-Dame
ou lait de Notre-Dame pour rappeler une légende : Marie voulant
dissimuler son fils aux soldats d'Hérode le cacha sous un grand chardon
tout en l'allaitant ; des gouttes de lait tombèrent sur les feuilles de
la plante, la maculant ainsi héréditairement !) et de grenades,
symboles de la Vierge et de fécondité. (Pline recommandait aux futures
mères la racine de chardon bouillie pour concevoir un fils ; la grenade
est célébrée dans Le Cantique des cantiques et fut
l'emblème de Déméter).
 
deux anges/deux animaux invitent, d'un geste décidé, à passer
le seuil passage de la lumière à l'ombre ou de l'ombre
à la lumière : pour une découverte de la vérité,
de la connaissance
Enumérons les
éléments à examiner : le mot désir : la tente
vide dont les deux animaux, langue tirée, corne dressée, écartent
les pans de l'entrée ; la silhouette de Mary (dont l'aspect ithyphallique
est accentué par la nudité du cou et la coiffure ronde à
plumet sommitale) inscrite totalement dans l'ouverture assombrie de la tente ;
les bijoux qu'elle verse dans le coffre tenu par Claude ; la profondeur de ce
coffre et du vide de la tente.
Tentons
une explication à l'aide de tous les éléments convoqués
par le peintre : la tente aux pans largement ouverts, symbole du corps
féminin et maternel, métaphore du vagin et de ses lèvres
écartées où
la silhouette ithyphallique
de Mary (image de l'homme, du père) pénètre
et
verse, de son plumet comme une éjaculation
(Le plumet de la coiffe
est-il encore dans l'ordre du symbolique le clitoris à l'entrée
de la vulve qu'est la tente ?)
sa semence (que les larmes de la tente pourraient représenter) au secret de l'intimité
close du coffret-utérus accueillant que Claude à la grossesse
connue présente : pierres précieuses et diamants, semences tirées
des entrailles de la terre, enfants du feu et des ténèbres.
le mot désir, qui renvoie forcément au désir sexuel
(libido signifie je désire en latin)
entre
Elle (R) et Lui (A) barrés-castrés
et, à
l'à-pic, la héronne dans l'attente du faucon portant deux bagues
de vervelles gravées aux armes ducales attachées à leurs
entraves ou jets et deux grelots ou sonnettes d'or.
La
tente est à mes yeux le rideau qui sert à dissimuler le voyeur (ici,
l'il du fronton triangulaire royal) ; Titien, par exemple, l'utilise dans
son tableau Diane et Actéon (Edimbourg, The National Galleries of
Scotland) ; Pablo Picasso a gravé toute une série d'eaux fortes
sur cuivre sous le titre La Maison Tellier (Saint-Etienne, musée
d'Art moderne). Les sujets et les titres en sont savoureux : Filles entre elles,
Degas sidéré ou Raphaël et la Fornarina ; Michel-Ange sous
le lit ; entre Piero Crommelynk.
http://www.a-r-t.com/picassoetchings/works/
A la scène primitive" sont
liés un rideau qui voile et derrière lequel se cacher et trois personnages
dipiens en situation : le père : Mary (par sa silhouette
ithyphallique est " la femme présentée dans l'ambiguïté
d'une surimpression masculine " p. 176) + les bijoux et le plumet (la semence).
Le vide de la tente qui nous émeut appelle ce qui ne saurait être
présent : le Phallus et le Père, et que le peintre représente
toutefois la mère : la tente (par la forme, la couleur chair,
les lèvres) le sujet voyeur dans une hallucination autoérotique
: l'il (l'artiste curieux de son origine, de son identité, d'une
filiation ?)
La tente, guerrière
ou d'apparat, lieu du repos du guerrier
et du meurtre. Lieu où désir
et mort sont unis, liés au mât central, qui troue le ciel comme le
poignard et le pénis érigé perfore l'orifice. Mort et petite
mort. Lire ainsi ce dessin à la plume et lavis, Le meurtre de Sisara
par Jaël de Brunswick au Herzog Anton Ulrich Museum.
Il
me semble que Le
Toucher-La
Tente
vérifie l'analyse de Guy Rosolato (Essais sur le symbolique, Gallimard,
1964) pour qui le Phallus (ici la silhouette ithyphallique de Mary) :
est le " lieu de rencontre du fantasme de castration et du désir "
(les lettres biffées, les 'bijoux de famille' à rendre, l'inscription
'mon seul désir' ; le père, dont peut-être l'il couronné
de lys surveille la scène, étant l'agent de la 'castration' crainte)
" résume la différence que soutient l'érectibilité
du pénis
[qui] expose l'actualité du désir "
(p.14sq).
J'écarterai ici les
fantasmes de bisexualité, les pulsions sadiques-anales de destruction (à
l'égard du sein maternel, même si Mary en est privé !), l'hostilité,
le masochisme. Faut-il conserver le fantasme de retour au sein maternel (où
se liraient le souhait d'un coït avec la mère et l'agression contre
le pénis du père) ? Et évoquer le fantasme du double
(" un enfant identique au sujet mais créé par lui et dont il
est le maître
Mais le double, comme Freud l'a relevé, renvoie
à la castration et à la mort, mort déjà incluse dans
la relation en miroir ; il permet de la conjurer, grâce à l'immortalité
(de l'âme), double qui par retournement devient aussi l'image de la mort
(l'inquiétante étrangeté) ", p. 208). Position narcissique
dans La Vue où ce n'est pas Mary qui se regarde mais Charles Brandon
dont la fierté et le plaisir de 'posséder' Mary est fortement et
doublement souligné par le sourire satisfait. Le double semble 'travailler'
Jean Perréal comme le laissent envisager (si toutes les uvres suivantes
sont de lui) : la répétition et la construction symétrique
de chaque tapisserie le miroir dans La Vue le couple
faisan-faisane dans la fontaine de La Chasse la tapisserie
Narcisse la rivière-miroir dans Persée
Anne de Beaujeu 'doublant' Mary dans Pavie L'apparition d'Anne
de France en lieu et place de Mary dans Pavie est à prendre selon
moi comme la 'destruction' du double menaçant l'unicité recherchée
par l'artiste comme par quiconque. Il fallait en 1525, remplacer Mary 'fautive'
d'avoir été évincée et de ne plus faire fantasmer,
mariée et mère de famille dans son lointain Suffolk et la remplacer
par une autre image plus idéale occupant uniquement la mémoire (car
morte).
Voici une représentation
symbolique de la scène primitive que l'il de l'enfant ou du voyeur
a surprise, voudrait surprendre ou croit avoir surprise. Qui " parle "
ici ? Antoine Le Viste ? Le peintre ? " Scène primitive " pour
le peintre (il n'y a pas d'âge pour en " parler ") ? Scène
vécue avec Mary pour Antoine, sans qu'il y ait eu enfantement ? La formule
" le théâtre est scène primitive " d'André
Green (Hamlet et Hamlet, Bayard, 2003) est applicable à La Dame.
Plus que le commanditaire, c'est le peintre qui exprime son inconscient ici. Tapisserie
surgie des tréfonds de l'inconscient du peintre, " cette autre scène
de l'inconscient " selon Freud. Trésor déposé par le
génie du pinceau. Fantasme enfanté sur la virginité de la
feuille blanche. Fardeau abandonné dont l'inconscient se délivre.
Désir toujours. Tente, en ancien français, signifiait
à la fois tentation et tenture.
La petite plume que Mary porte au sommet de sa coiffure peut être aussi la représentation d’une corne comme le sont aussi les hautes tresses portées par Mary dans L’Ouïe et La Vue et par Claude dans Le Toucher-La
Tente. Francesca-Yvonne Caroutch écrit : « Chez le yogi-unicorne qui a parfaitement intégré les valeurs solaire et lunaire, masculine et féminine, les souffles latéraux correspondants doivent se fondre dans le canal central, sushumna, pilier de pur cristal, à visualiser, avant de le dissoudre dans l'infinie vacuité de l'espace. Le chakra aux mille pétales, au sommet de la tête, est très significatif de la voie licornienne, de même que l'ushnisha, protubérance crânienne des dieux, Bouddhas et bodhisattvas. Il s'agit de l'invisible prolongation de la glande pinéale donnant accès aux perceptions extra-sensorielles. Parfois, c'est une flamme jaillissant du sommet de la tête qui, dans la statuaire, symbolise l'Eveil. C'est ce sens qu'il faut chercher aux coiffures de certains yogis itinérants ou d'Indiens d'Amérique, medicine-men et magiciens, aux longs cheveux tressés en forme de crête sur le crâne. On peut découvrir des figurations de ce genre dans toutes les traditions, sur la surface du globe. » (Le Mystère de La licorne, Dervy, 1997, p. 56)
La page Wikipédia consacrée à la glande pinéale souligne : « L'anatomie et l'embryologie comparées de la glande pinéale montrent que certains de ses neurones partagent une origine évolutionnaire commune avec les photorécepteurs de la rétine. Ainsi chez certains reptiles et oiseaux, la glande pinéale qui est située juste sous la surface du crâne, capte l'intensité lumineuse extérieure et permet ainsi d'ajuster le rythme circadien de l'animal, ce qui fait qu'on la désigne parfois comme le « troisième œil » des vertébrés primitifs. Chez les mammifères, dont l'homme, la glande pinéale a perdu cette fonction photo-réceptrice et seules les cellules de la rétine contribuent à la perception de la luminosité ambiante (…) Il semble que la glande pinéale joue donc aussi un rôle dans la régulation du développement sexuel (…) Dans la mythologie védique du Yoga, la glande pinéale est associée, tantôt au chakra Ajna ou 3e œil, tantôt au Sahasrara ou chakra de la couronne, situé au sommet du crâne. »
Frantiek
DRTIKOL, Makta-Zeme (la Mère-Terre), 1931, Musée National
d'Art Moderne, Paris.
http://dantebea.com/category/peintures-dessins/alfred-kubin/page/2/ Alfred
KUBIN, Le saut de la mort, 1902.
André MASSON, Terre érotique,
1939, Galerie Louise Leiris, Paris.
Eugène
LE POITEVIN, Charges et décharges diaboliques par un concitoyen,
Bruxelles, vers 1830 Estampe, Rés. Ae 85. Dans L'Enfer de la Bibliothèque,
Eros au secret, BnF, 2007, p. 233.
Que
cela soit le fait du 'hasard', de l'inconscient de l'artiste ou d'une démarche
voulue, la tapisserie Le
Toucher (La
Tente)
clôt le série initiale des Cinq Sens comme le voudrait le
processus que relève Gérard Pommier (p.268) dans son livre L'Ordre
sexuel : " Cette érogénéité [celle du pénis
ou du clitoris] résulte de la pulsion : manger, voir, entendre, érige
le pénis en conséquence de l'érection du corps. La pulsion
bande le corps ; n'importe quelle sensation : le vent qui passe, la lumière
changeante, une odeur nouvelle excite le pénis ou le clitoris. Le premier
pas dans la jouissance est ainsi commandé par l'image de la mère
phallique et par l'auto-érotisme qui en dépend, sans fin et sans
soulagement. " Ce texte semble suivre l'ordre 'historique' des tapisseries.
L'apparence ithyphallique
de Mary condense dans l'apaisement deux créations imaginaires du peintre
et/ou du commanditaire : l'identification (un homme rehausse sa masculinité
dans la fréquentation rapprochée, même artistique, d'une reine)
et l'idéalisation (le même homme accepte de se soumettre
à l'objet de son désir) et permet de penser que " la langueur
amoureuse " révélée et unie au désir ardent d'union
(sensuelle ou affectueuse) trouve sa résolution passionnelle et "
charnelle ", gracieusement érotique, dans la scène du Toucher-La
Tente. Puisque ne peut être contée que l'histoire d'un amour malheureux,
cette ultime tapisserie originelle des Cinq Sens s'offre comme la conclusion la
plus attachante, la plus poétique, la plus mystérieuse d'une aventure
esthétique appelée La Tenture de La Dame à la Licorne,
à la recherche de l'âme échappée de Mary.
Jean-Pierre
Jossua, théologien dominicain, dans son livre La Licorne, histoire d'un
couple, (Cerf, 1994) analyse Le
Toucher (La
Tente)
dans un sens érotique. Affirmant que " nous ne sommes pas certain
que le mot désir ait jamais pu signifier libre arbitre " et que "
l'amour, passion à la fois sensible et noble, ne figure pas parmi les cinq
sens et la conclusion morale pourrait bien être aussi qu'il faut renoncer
à leur esclavage - ou tout simplement à l'appétit exclusif
des richesses - pour satisfaire son désir le plus profond
(qui) devient
alors le seul parce qu'on renonce à tout ce qui lui est inférieur
", il reconnaît dans Le
Toucher-La
Tente
une scène où " la dame se dévêt pour rentrer dans
la tente où l'attend l'accomplissement de son désir amoureux - et
nuptial ".

Tapisserie
du Musée des Arts Décoratifs à Paris
: Charles d'Orléans est invité à 'consommer' son mariage
en 'pénétrant' dans la tente avec sa femme Marie de Clèves,
la nièce de Philippe de Bon dont l'intervention a permis sa libération.
L'acte
charnel qui attend les futurs époux est préfiguré par le
" combat " du faucon et de la héronne au ciel de la tapisserie
; la licorne retrouve ses qualités originelles que la religion a renversées
; le Physiologus grec et les Cyranides la disaient portée
à l'amour.

Paris, Bibliothèque nationale de France, Arsenal 3480
fol. 33, Lancelot et la demoiselle séductrice de la fée Morgane

Maître des Jardins d'Amour, 1440-1450
gravure, 19,6 × 8,1 cm
collection privée, Pays-Bas

Compost et Kalendrier de bergeres
à gauche : la planète Vénus
(l’amour dans toutes ses manifestations)
publié en 1499 par Guy Marchand.
Sur Gallica, vue 92

Eugène Le Poittevin
Charges et Décharges diaboliques. Par un Concitoyen
éd. Guerrier, 1830

Fernand Hertenberger, eau-forte originale
Pierre Louys, Psyché, éd. Serrière, 1927
Dans certaines de ses
uvres, Paul Cézanne évoque la tente :
|

L'Eternel
féminin, 1877, Malibu, The Paul Getty Museum | 
Grandes
Baigneuses (1898-1906) | 
La
Montagne Sainte-Victoire n'est-elle pas une immense tente ? |
La
tente ou ce qui peut lui ressembler, quand elle n'est pas guerrière ou
essentiellement royale, est parfois associée à la sexualité
et à la luxure. Le retour du refoulé : ce que l'on croyait "
chassé par la porte revient par la fenêtre " ! Ainsi, dans Le
Banquet, Platon, fidèle à sa philosophie et sa pédagogie
répressives et castratrices, campe le personnage d'Alcibiade qui abandonne
son désir et renonce à sa libido. Mais à y lire aussi le
mythe d'Aristophane et le récit de Diotime, on s'accordera avec Freud que
l'on ne contraint pas facilement la puissance d'Eros. Et l'hortus conclusus
devient hortus deliciarum
Le roi ne meurt jamais. La tente-vagin-utérus et la reine-Mary ithyphallique
(où je lis une épiphanie espérée) clament le cri "
Le roi est mort ! Vive le roi ! ". " Le roi est mort ! Vive le roi
! " Formule paradoxale et magique, anonyme quant aux noms du roi défunt
et du nouveau roi, prononcée traditionnellement par le duc d'Uzès,
pair de France, quand le cercueil du roi mort est descendu dans la voûte
de la basilique Saint-Denis. Elle franchit pour la première fois les gorges
des participants à l'avènement au trône de Charles VII après
la mort de son père Charles VI en 1422 et appartient ensuite au rituel
funèbre royal jusqu'en 1824 pour Louis XVIII.
"
Ledict corps inhumé, vint monsieur le grant escuyer à tout ung baston
noir en sa main, lequel commença à crier le Roy est mort, luy et
trois aultres portant les estandars et jetans leurs estendars et faisans semblables
cris, et puis vint ung [le premier chambellan] apportant la grand bannière
de France, la gesta dedans le monument en criant semblable cry et incontinant
la retira en criant vive le Roy ! et tous les dessus nommez : vive le Roy !
Item tous les héraulx d'armes, tant de France que de Bretaigne, et aultres
héraulx faisant semblables cry en disant le Roy est mort, nostre maistre
est mort ; incontinant, reprindrent, criant vive le Roy ! " (L'Obsèque
et Enterrement du Roy Louis XII, Paris, 1515, pp.69-70)
Renaissance
du pouvoir du roi mort que l'on enterre pourtant car continuité du trône
et de la royauté. A perpétuité. De la Justice aussi qu'Antoine
Le Viste, alors maître des requêtes au Parlement de Paris représente
à travers ses armes doublement exprimées à hauteur de la
couronne royale. On pleure le roi (" Le roi est mort ! " - et ici et
le larmier d'or sur la tente bleue) et on l'exalte (l'effigie lors des funérailles
; et ici la couronne, la tente bleue ouverte : il ne meurt donc jamais car 'le
roi de France' est une personne morale immortelle (l'il omniprésent
et omniscient). Le roi, comme Roi, ne meurt jamais. 'The king, as King, never
dies.' Le roi mortel est immortel : la tente le dit. Chacune et chacun dans
le désir d'immortalité, le seul désir qui soit fondamentalement,
depuis celui de la toute première cellule terrestre à l'origine
de la vie qui s'est divisée en deux pour une multiplication exponentielle
jusqu'à vous, jusqu'à nous.
Pour
en finir (peut-être) sur l'ouverture de la tente,
un passage extrait du chapitre Ouverture, p.36, du livre de Georges Didi-Huberman,
L'image ouverte : Motifs de l'incarnation dans les arts visuels, Gallimard,
2007 : " Les images ne s'ouvrent peut-être que
là où culmine le desiderium, c'est-à-dire lorsque
se conjoignent les deux sens de ce mot latin qui signifie d'abord " cesser
de voir ", puis, dramatiquement, bifurque à la fois vers le deuil
(le pathos de l'absence, le pouvoir de la mort) et le désir
(le pathos de la quête, la puissance de la vie)." A
lier avec cet autre passage du même chapitre, p. 44 : " Mais
il appartient à la logique du phantasme de toujours ouvrir, de toujours
fouiller ou chercher dedans. "
Dans
le fin'amor ou amour courtois, dol, dolor, pena, joi, sont des mots
pour désigner le désir amoureux du poète. Dans le vocabulaire
de la poésie lyrique occitane, l'expression de la douleur physique et la
souffrance côtoient celle de la joie et du plaisir. Très tôt,
le mot dol est attesté pour signifier la douleur mais aussi le deuil
(construit sur le modèle il-yeux), l'affliction de la perte
ou de la séparation d'avec l'être aimé. Le poète
- troubadour chante un amour porté à son plus haut degré
de perfection que l'adjectif féminin fin signifie. Le désir
pour la Dame convoquée est une tension douloureuse (dol, dolor et
pena d'amor) que la " possession " sexuelle et le plaisir sexuel
ne résolvent pas (malgré les forces du désir que la courtoisie,
cet idéal de la société chevaleresque muselle) mais que la
joie (joi) magnifie.
Nous
aurions donc dans cette ultime tapisserie du Toucher/La Tente un écho
du fin'amor médiéval, représentation poétique
de l'amour que personne alors ne confondait avec certaines satisfactions physiques
ou une morale religieuse. A nous de penser peut-être que le temps a, en
1515, dissous ce désir qui ne vivait autrefois que par l'obstacle représenté
par le statut de la Dame, le plus souvent mariée. Le poète - artiste
et/ou son commanditaire, vassal - serviteur, passait de la volupté à
la douleur, de l'idéal érotique mais barré au réel
spirituel et amer.
-
- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -
Jacques
Lacan : " Le phallus est le signifiant
privilégié de cette marque où la part du logos se conjoint
à l'avènement du désir. On peut dire que ce signifiant
est choisi comme le plus saillant de ce qu'on peut attraper dans le réel
de la copulation sexuelle, comme aussi le plus symbolique au sens littéral
(typographique) de ce terme, puisqu'il y équivaut à la copule (logique).
On peut dire aussi qu'il est par sa turgidité l'image du flux vital en
tant qu'il passe dans la génération. Tous ces propos ne font
encore que voiler le fait qu'il ne peut jouer son rôle que voilé,
c'est-à-dire comme signe lui-même de la latence dont est frappé
tout signifiable, dès lors qu'il est élevé (aufgehoben)
à la fonction de signifiant. Le phallus est le signifiant de cette
Aufhebung elle-même qu'il inaugure (initie) par sa disparition. C'est
pourquoi le démon de l'Aïdos (Scham) surgit dans le
moment même où dans le mystère antique, le phallus est dévoilé
(cf. la peinture célèbre de la Villa de Pompéi).
Il
devient alors la barre qui par la main de ce démon frappe le signifié,
le marquant comme la progéniture bâtarde de sa concaténation
signifiante. A savoir : 1. que le sujet ne désigne
son être qu'à barrer tout ce qu'il signifie, comme il apparaît
en ce qu'il veut être aimé pour lui-même, mirage qui ne se
réduit pas à être dénoncé comme grammatical
(puisqu'il abolit le discours) ; 2. que ce qui est vivant de cet être
dans l'urverdrängt trouve son signifiant à recevoir la marque
de la Verdrängung du phallus (par quoi l'inconscient est langage).
Le phallus comme signifiant donne la raison du désir (dans l'acception
où le terme est employé comme "moyenne et extrême raison"
de la division harmonique). " Jacques Lacan, La signification du phallus,
Die Bedeutung des Phallus, 1958, conférence prononcée en allemand
le 9 mai 1958 à l'institut Max-Planck de Munich.
-
- - - - - - - - - - - -
"
En parlant du phallus comme signifiant, Lacan rejoint la religion hindoue pour
laquelle le " signe " (en sanscrit linga) est le sexe du dieu
Shiva (une divinité issue des religions archaïques et animistes de
l'Inde), symbole de l'énergie créatrice et destructrice. Et pour
témoigner de cette énergie, les architectes des temples hindous
déposent une goutte de leur sperme dans les fondations de leur uvre.
" Odon Vallet, Une autre histoire des
religions, T1, L'héritage des religions premières, Gallimard,
2000, p. 33-34.
|
Dans ce tableau de Tintoret, Tarquin et Lucrèce,
comment expliquer la forme de ce coussin blanc ?
De quoi est-il le nom ?

Tintoret, Tarquin et Lucrèce, 1559
huile sur toile, 175,3 x 151,8 cm
Chicago, Art Institute.
Suite de l'analyse à la page suivante
|