« Cela peut sembler paradoxal, mais c’est une évidence en art : on atteint son but par l’emploi du maximum d’artifice, et l’on parvient d’autant plus à faire quelque chose d’authentique que l’artificiel est patent. »
Francis BACON, Entretiens avec Michel Archimbaud, Gallimard, 1996, p. 141.
En une journée, un lissier tisse une surface égale à celle d’une main. On compte 1 m2 de tissage par mois pour un seul lissier soit 12 m2 en 1 an. La surface totale (environ 100 m2, voire plus) des 7 tapisseries initiales de La Dame (les Cinq Sens + les deux Trônes) demande le travail de 3 lissiers pendant 2 ans.


Symétrie des gestes et des situations
Le Goût :
Mary prend à Claude les perles du trésor qui lui était destiné
Mouvement de Mary de bas en haut
Mary enlève le pouvoir royal à Claude
L’Ouïe :
Mary prend (fait semblant de prendre) la grossesse (l’air qu’insufle Claude) que Claude devrait montrer (que la licorne montre)
Mouvement de Mary et de Claude horizontal
Mary et Claude dans la même situation
L’Odorat :
Mary abandonne à Claude les œillets de la couronne de mariage avec Louis XII, son père
Mouvement de Mary de haut en bas
La Vue :
Le mariage avec Charles change le cours de sa vie
Absence de Claude
Sa hauteur moindre, la position assise de Mary et basse de la licorne, l’attitude repliée du lion, donnent à cette tapisserie une stabilité plus importante que sur les autres. C’est le moment dans l’histoire de Mary que la sérénité remplace l’angoisse.
Le Toucher-La Tente :
Mary rend à Claude les bijoux royaux qui lui reviennent
Mouvement de Mary de haut en bas
L’Ouïe et L’Odorat :
L’air transporte les sons et les odeurs de l’une à l’autre
Le Goût et Le Toucher-La Tente :
Les perles et les pierres précieuses viennent des entrailles de la mer et de la terre (comme la semence et l’enfant conçu viennent des entrailles humaines)
Mary prend puis rend le pouvoir à Claude
Le Toucher-La Tente :
Le sens considéré comme le plus vil, même placé en dernier, est le plus brillamment traité.


Comme le prouvent les relevés de l’architecte Antoine Morin de 1842, les parties basses des six tapisseries et certaines parties latérales semblent avoir disparues lors de leur séjour au château de Boussac. Dans Pavie, par exemple, la partie du faisan manquante révèle que près de 40 cm ont été supprimés à gauche.
Les tapisseries ont subi après leur arrivée à Paris plusieurs réfections, surtout dans les parties basses, à l’aide de fils teints avec des colorants synthétiques : la première en 1882 par madame « veuve » Plistat, rentrayeuse aux Gobelins, la seconde par l’atelier Lameire dont le mémoire de 1883 affirme : « avoir refait complètement fleurs sur fond pourpre 3,30 m sur 1,00 m. Plus […] fleurs dans le bassin fond noir, cinq lapins ; un renard ; un mouton ; une cigogne ; une pie ; un singe… » La troisième réfection effectuée par J. Lavaux, « artiste-tapissier des Gobelins » en 1889-1892, restitue les parties basses, zones reconnaissables à leur couleur rose grisâtre et non rouge garance. Ainsi, lit-on dans le mémoire Lavaux pour Le Goût : « Le 15 janvier 1892. Reconstitution de la partie inférieure… 3m. » ; pour L’Odorat : « 10 juillet 1890. Pour la reconstitution de la partie inférieure… 1m773. » ; pour Mon seul désir : « 6 janvier 1893. Pour la reconstitution de la partie inférieure… 2m776. »
L’intervention de l’atelier Brégère, pendant la fermeture du musée entre 1941 et 1944, a consisté à retisser des duites manquantes, à combler quelques trous et à poser les bordures .
. Fabinne Joubert, La Tapisserie médiévale au musée de Cluny, p. 85-92.

Dans
cette étude de la composition des tapisseries, deux dangers sont à
éviter signalés par ces deux phrases : " A bien chercher, on
trouve ce que l'on veut trouver " et " tant que l'on se satisfait d'à-peu-près,
on peut considérer de telles affirmations comme exactes ".
Les
tapisseries de La Dame apparaissent construites sur la triade :
-
la proportion (en partie fondée sur le nombre d'or, la divine proportion)
-
la symétrie (statique, ou ordinaire, ou jumelle)
-
le symbolisme.
En
cela, elles appartiennent à l'art du Moyen Âge
et de la Renaissance.
En ces temps anciens pour nous, les grands artistes
cumulaient parfois diverses fonctions ou qualités : peintres, sculpteurs,
mathématiciens, architectes, constructeurs, astronomes
Lisons donc
les six tapisseries dans l'esprit de celui qui les a conçues et de ceux
qui les regardaient en ces débuts de Renaissance française.
Je vous recommande le site
suivant qui m'a beaucoup aidé dans l'analyse des tapisseries de La Dame :
http://expositions.bnf.fr/fouquet/index.htm
On peut lui appliquer les éléments structurels dégagés
sur l'ensemble des tapisseries, c'est-à-dire un dessin s'appuyant sur les
lignes fortes (médianes, lignes phi, verticales et horizontales) déterminant
des triangles dans lesquels s'inscrivent les quatre protagonistes de la scène
narrée.

Le schéma indique le réseau de ces lignes. Quelques
remarques de détail toutefois :

si Mary n'était pas légèrement décalée vers
la droite, le point O pourrait indiquer son nombril et la médiane
verticale passerait par Mary et le singe gourmand.
·
les yeux de Mary sont sur la ligne phi supérieure. Ceux du lion
et de licorne sont alignés sur une ligne entre la ligne phi supérieure
et de la médiane.
· le
rectangle doré enserre les éléments nécessaires
à la compréhension de la scène : les regards de Mary et de
Claude, le drageoir et le faucon prêt à s'envoler dans deux angles
opposés.
· la ligne
phi de droite relie les trois animaux symbolisant le geste de Mary : la pie
voleuse, le singe espiègle et le faucon receleur.
·
la ligne phi de gauche limite le drapeau et porte Claude, la jeune licorne,
le lévrier.
·
comme dans L'Ouïe, L'Odorat et Le
Toucher-La
Tente,
le peintre, jouant avec la perspective inversée se joue de Claude
en diminuant sa taille par rapport à celle de Mary. Même placée
plus près du spectateur, elle est beaucoup plus petite, plierait-elle le
genou !
Des raisons expliquent que Claude est plus petire que Mary : elle est plus jeune (elle a 15 ans et Mary 18) ; elle est affligée d'une boiterie comme sa mère, Anne de Bretagne ; elle a (pour l'instant) un statut inférieur.
· la ligne d'horizon se situerait à la limite supérieure de l'île. Cette position
très basse, par un effet de rhétorique picturale, contribue à
rendre les personnages de la scène plus frontaux et plus imposants.
· la perspective renversée créée par les lignes des troncs
placées derrière les hampes projettent Mary vers l'avant de la tapisserie,
lui donnant la première place qu'elle occupe déjà par sa
position centrale, sa taille, la lumière de son vêtement
·
la partie droite de la haie de rosiers, oblique, crée la profondeur que retient son retour horizontal, délimitant ainsi un territoire identifiable.

L'Ouïe

·
le rectangle doré contient ce qui me semble être un début
de grossesse chez Mary, sur la médiane horizontale.·
le point O, centre du dessin, paraît situé sur le doigt de Mary appuyant
sur la note ré.
· la droite
phi supérieure passe par les yeux et l'oreille de Mary.
·
la droite phi de gauche passe par le faucon ; celle de droite par la héronne
et la main gauche de Claude.
·
la médiane horizontale porte les regards du lion et de la licorne, le bras
droit et la main droite de Mary.
·
la limite supérieure de l'île et celle inférieure des arbres
est sur la droite phi inférieure

·
le pentagone régulier et le cercle où il s'inscrit contiennent le
positif, l'autel et les quatre personnages. Deux côtés passent par
l'oreille extérieure de chaque animal.
·
dans le grand pentacle de centre O, les quatre têtes s'inscrivent entre
les points.
· dans le petit pentagone
régulier, le triangle fondamental reçoit Mary.
·
un réseau de lignes verticales et horizontales, symétriques par
rapport aux médianes : les hampes et les troncs des arbres, les animaux
dressés, Mary et Claude, les montants du positif pour les verticales.
Le bas de l'île, le bas des robes, les limites inférieures et supérieures
des arbres et des drapeaux pour les horizontales.
·
ce qui apparaîtrait lourdaud par le réseau décrit ci-dessus
est dynamisé par un jeu d'obliques qui délimitent le triangle d'or
fondamental : le dos de Mary, les lignes des tuyaux du positif et de l'autel dessinés
en perspectiva naturalis et rappelées par la corne penchée de la
licorne, perspective antique qui crée la profondeur non rendue ici par
le décalage des hampes et des troncs.
·
la taille de Claude, réduite par la perspective inversée insiste
ironiquement sur son physique ingrat et le peu d'importance qu'elle a aux yeux
du peintre.
La
Vue

·
la médiane verticale passe par la toupet, l'entre-deux yeux de Mary très
légèrement décalée vers la gauche et les pattes de
la licorne posées en toute confiance au giron de Mary, là où
la virginité gîte, là aussi où se jouent les jeux de
l'amour physique.
· le point O
est situé sur la pierre précieuse au centre du collier de Mary (comme
un il supplémentaire).
·
la ligne phi supérieure joint le sommet de la tête du lion, l'il
de la licorne dans le miroir et la base de la tête de la licorne.
·
la ligne phi inférieure passe par la gueule du lion et les deux mains de
Mary, les yeux du lévrier et le bas des frondaisons des deux arbres.
·
le rectangle d'or contient les trois regards : celui de Mary (sur la médiane
verticale) et des deux licornes (sur la droite phi supérieure)
·
le chien de gauche aligne son regard avec ceux du lion et de la licorne du miroir
dans le rapport du nombre d'or.

·
le cercle circonscrit au pentagone régulier dont le centre serait placé
au nombril supposé de Mary, contient les trois personnages.
·
Mary s'intègre parfaitement dans le triangle fondamental ; le miroir et
la licorne prennent place dans les deux triangles d'or adjacents.
·
l'il de la licorne dans le miroir se situe sur une branche du pentagone
étoilé.
· l'île
penche vers la gauche. Gaucherie du tissage ?
·
les quatre animaux du fond groupés par deux dans le coin supérieur
gauche et le coin inférieur droit sont symétriquement placés
par rapport au milieu du segment joignant les deux regards des deux licornes.
Ces deux couples d'animaux miment la scène du miroir, les yeux de l'un
étant le miroir où l'autre se mire.
·
si nous laissons à La Vue ses dimensions actuelles, elle s'intègre
davantage à l'ensemble des tapisseries, le bas de l'île n'étant
pas placé trop haut dans la composition. Dans la tapisserie de 1942, l'ensemble
paraît flotter dans un espace trop haut et l'accumulation d'animaux sous
l'île, dans un espace égal au quart de l'ensemble, semble artificielle,
voire inesthétique.
· le
dessin original a-t-il été conçu ainsi ? Le doute est permis
tant cette tapisserie détonnerait parmi les autres.
L'Odorat

·
la tapisserie a perdu quelques centimètres en hauteur et en largeur.
·
Mary est légèrement décalée sur la gauche par rapport
à la médiane verticale.
·
la médiane horizontale joint le regard de Claude, les mains de Mary et
la couronne. Elle coupe les ramures des arbres inférieurs en deux parts
égales.
· le centre O se
situe légèrement au dessus du poignet gauche de Mary.
·
la droite phi supérieure passe par les yeux de Mary et délimite
le haut des arbres supérieurs.
·
le centre du plat d'illets tenu par Claude est à l'intersection de
la droite phi inférieure, de la droite phi de gauche et d'une diagonale.
· le panier de roses est à
l'intersection de la droite phi inférieure, de la droite phi de droite
et d'une diagonale.
· le rectangle
doré délimite les éléments qui donnent sens à
la scène : les yeux de Mary, le plat d'illets, le panier de roses
et l'opération de " détissage " de la couronne royale.
· les yeux du lion et de la licorne
sont sur la même ligne horizontale entre la médiane et phi inférieure.

·
le pentagone régulier contient les trois personnages centraux : Mary, Claude
et le singe, à l'exception des deux animaux.
·
Mary occupe seule le triangle fondamental, Claude et le singe se trouvant dans
les 2 autres triangles d'or adjacents.

·
le peintre a combiné ici :
la perspectiva naturalis dans le
dessin du banc qui creuse en profondeur et qui s'affronte avec la perspective
en avant créée par les lignes des arbres et celles des hampes ici
décalées, les hampes étant frontales et plus centrales.
Le même procédé se retrouvera dans Le
Toucher-La
Tente
qui vise à mettre encore et toujours la Dame au premier plan.
la perspective inversée qui nanifie Claude par rapport à
Mary.
Le Toucher-La Tente

·
la médiane horizontale passe grosso modo par les seins de Mary, la broche
de son vêtement et le haut du toupet de Claude.
·
la médiane verticale coupe le pavillon en deux parties symétriques.
Le décalage de Mary vers la gauche crée un léger déséquilibre
animant la composition et rend la coulée des bijoux plus dynamique.
·
la droite phi inférieure situe la limite supérieure de l'île
et la tête du chien au tabouret ; elle passe par la langue apparente du
lion ; elle soutient le bras gauche de Claude et le bas du coffret.
·
les lettres extrêmes A et R sont sur les deux droites phi verticales.
·
le rectangle doré contient le geste qui donne son sens à la tapisserie
: le dépôt de bijoux dans le coffret selon une de ses diagonales.
Il reçoit aussi sur ses limites la devise, le corps de Mary jusqu'au sexe.

· 4
cercles de centre O délimitent les positions des divers éléments
:
- C1 : l'une des pattes antérieures du lion et de la licorne, les
deux hampes, les deux coins et le haut du pavillon, le départ des deux
cordages, le bas du chien.
- C2 : les yeux et la seconde patte antérieure
du lion et de la licorne, les yeux du singe, le bas de la robe de Mary, la corne
de la licorne, le sommet de la tente
- C3 : les pieds et le bord extérieur
du chêne et de l'oranger, le haut des troncs du pin et du houx, les pointes
des hampes, les queues du lion et de la licorne, les limites de la tapisserie
dans sa hauteur
- C4 : les limites de la tapisserie dans sa largeur et de
l'île, les limites extérieures du pin et du houx.
Remarquons que le rapport R3/R1 = 2 et que le rapport R3/R1 = 1.618
·
la médiane verticale sert d'axe de symétrie pour les couples suivants
: Claude/chien-banc, les deux hampes, les troncs des arbres, le lion et la licorne,
les animaux chèvre/chien, lapins/agneau, chien/lapins.
Une construction
fortement verticale qui intègre un triangle trapu, délimité
par le bas de l'île et les deux cordages, la pointe au sommet de la tente.
Ce grand triangle intègre lui-même le triangle aux côtés
formés par les pans relevés et les deux animaux dressés.
·
le pentagone régulier inscrit dans le cercle R2 comporte l'essentiel de
la scène : le pavillon, Mary et Claude, le trésor et le chien, mais
ignore le lion et la licorne.
·
le cercle passe par les regards du lion, de la licorne et du singe qui semblent
surveiller ce qui se passe.
·
le triangle d'or du pentagone régulier inscrit dans le cercle R2 livre
le message suivant par les éléments qu'il comporte (de haut en bas
: la fleur de lys centrale, le mot SEUL, Mary en entier, le coffret et son trésor,
le chien) : " moi, Antoine, fidèle et seul comme un chien, je t'aimerai
toujours, toi, Mary, désormais Duchesse Reine douairière ".
· dans trois pointes du pentacle
s'inscrivent les têtes de Mary, de Claude, le coffret et le chien.
·
le peintre a combiné ici :
- la perspective curvilinéaire et
le nombre d'or, dans la structure générale et l'agencement des éléments
et des personnages
- la perspective inversée dans la taille très
diminuée de Claude par rapport à Mary.
- la perspective naturalis
dans le dessin du coffret, du banc et de l'ouverture de la tente alliée
à la perspective en avant créée par les arbres et les hampes,
procédé signalé dans l'Odorat.
·
les yeux, les regards donc, sont mis plusieurs fois en valeur car situés
sur différentes lignes, droites ou courbes. Regardez bien ! semble être
un des messages subliminaux.

J’emprunte à Gaetano Barbella, mon correspondant de Bergame, la composition et son explication de cette tapisserie la plus chargée en symbolisme.
1. Le ciel et la terre :
Soit l’axe médian qui passe au milieu de la tente : l’extrémité supérieure coïncide avec le sommet de la hampe du pennon et constitue la référence au Ciel ; l’extrémité inférieure coïncide avec la base de l’île et constitue la référence à la Terre.
2. Les quatre éléments :
Les quatre pointes latérales de l’étoile indiquent les quatre arbres (dont la configuration est conçue comme un athanor) et délimitent ainsi la hauteur de leur tronc. Les deux points de rencontre des côtés inclinés des deux triangles équilatéraux se trouvent précisément sur les deux mâts des drapeaux, liés au lion et à la licorne. La ligne qui les joint passe par le nombril de Mary et les yeux de Claude.
3. Le triangle équilatéral tourné vers le bas :
Le côté supérieur horizontal passe exactement sur le mot SEUL, mais également sur le bord inférieur de la bannière rectangulaire de la licorne, et désigne le haut du tronc des deux arbres les plus hauts (le pin et le houx).
Les deux côtés obliques passent par les deux lettres barrées (A et P) et suivent les cordes qui attachent la tente à ces deux arbres ; ils passent aussi par les yeux du lion et de licorne.
4. Le triangle équilatéral tourné vers le haut :
Le côté inférieur horizontal désigne la base des quatre arbres (seuls ou par trois). La fixation des cordes de la tente aux deux arbres hauts donne de la valeur aux deux lettres barrées.
5. Le centre de l'étoile hexagramme et du cercle circonscrit se trouve sur l'avant-bras de Mary, presque à la pliure du coude, pour souligner le geste de renonciation symbolique de ses bijoux.
Pavie

Comme l'ensemble des tapisseries, Pavie est solidement bâtie sur
des lignes verticales distribuées symétriquement par rapport à
la médiane verticale : lignes de la hampe et de la licorne (corne, poitrail,
pattes avant), lignes des troncs d'arbres.
·
la Dame (Anne de France), debout et de profil, présente son nombril au centre même de
la " fenêtre ". Le reste de son corps et de son vêtement
s'écarte légèrement de l'axe médian et dynamise ainsi
la composition.
· les 3 personnages
s'inscrivent aisément dans un triangle quasi équilatéral,
fortement charpenté.
·
ce réseau de lignes met clairement les personnages en valeur : Anne
(future Marianne déjà en gestation, symbolisant ici la France, la
mère-patrie, dans la tourmente ?)
·
ce réseau vertical est renforcé par un autre composé de lignes
horizontales, elles aussi symétriques par rapport à la médiane
: lignes du bas de l'île, du haut des têtes des deux animaux, du haut
des troncs du pin et du houx passant par le haut de la tête de la Dame, du
haut des arbres supérieurs et du drapeau.
·
les yeux des personnages occupent des places privilégiées :
- la Dame : son regard est situé à l'intersection de la médiane
verticale et la droite phi supérieure.
- les yeux du lion et de la
licorne : sur la droite phi inférieure
- les yeux de la licorne :
à l'intersection des deux droites phi inférieure et de droite.
- comme dans Le
Toucher-La
Tente,
les regards sont mis en valeur pour recommander : regardez bien !
·
la droite phi supérieure relie les yeux de la Dame, les deux singes enchaînés,
le faisan et la perdrix libres.
·
la main de la Dame sur la hampe est située sur la médiane horizontale.
·
la hampe du drapeau suit la droite phi de gauche.

le microcosme et le macrocosme
La
Dame est conçue sur lassociation sacrée antique des figures
géométriques : le carré, symbole de la terre ;
le cercle, symbole du ciel ; le triangle, symbole de la divinité.
Carré des arbres, cercle de lîle, triangle des personnages. Cette triple inscription renvoie à l'idée que l'humain (microcosme)
entretient avec l'univers (macrocosme) des relations harmonieuses et étroites.
Théorie qui unit des traditions hellénistiques (Aristote dans sa Physique) et classiques : une loi existe qui fixe que les proportions du
corps humain reflètent absolument l'ordre universel. Harmonia mundi.
Pour Pic de la Mirandole, cette correspondance marque la dignité de l'être
humain.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Image:Da_Vinci_Vitruve_Luc_Viatour.jpg
http://expositions.bnf.fr/ciel/ciel/images/3/4-099.jpg
http://www.persee.fr/doc/mefr_0223-5102_1985_num_97_1_5495
Alain-René Michel, « Le vocabulaire esthétique à Rome : rhétorique et création artistique », Mélanges de l’Ecole française de Rome. Antiquité, 1985, vol. 97, p. 495-514.
|
Hildegarde de Bingen (1098-1179), abbesse bénédictine d'un
monastère, dont les visions sont retranscrites dans les Scivias seu
Visiones et qui fit enluminer certains de ses manuscrits, comme Le Livre
des uvres divines d'où est extrait cette image qui la représente
en bas à gauche. Léonard redessinera le schéma à sa
façon trois siècles plus tard.
Vision
de l'humain qui prend possession de l'univers, dans ses dimensions horizontale
et verticale ; l'humain, au centre de la lumière, mesure de toute chose
qu'il veut connaître à l'empan de son intelligence et saisir bras
ouverts.
|
|
La " fenêtre "
: le templum antique, le temple indestructible dont Mary serait la déesse-reine.
Au centre sacré de ce cercle divin, son nombril, lieu de l'enfantement
possible et souhaité. Omphalos - athanor de la vie et de l'immortalité.
Vitruve écrit : " le centre
du corps est naturellement au nombril ".
Ce
dessin de Vinci représente, à la fois et de façon
cohérente, l'Homo ad quadratum (inscrit dans le carré, son pubis est placé à mi-taille) et l'Homo ad circulum (inscrit
dans le cercle, son nombril en est le centre)
Léonard
de Vinci - Étude de proportions du corps humain selon Vitruve -
v. 1492 - Gallerie dell'Accademia - Venise |

point A : centre du cercle situé au nombril
point B : centre du carré situé au sexe
Placer le nombril de Mary
au centre de chaque composition de La Dame, centre imaginaire du corps
humain. L'ombilic, cicatrice visible, aux deux sexes semblable, cette fermeture
d'où notre mère 'entra' en chacune et en chacun de nous par le flux
incessant de sang et de nourriture. Neuf mois durant. Combien de minutes, de
secondes, d'intimités liquides ? Il a fallu trancher. Cri et souffrance,
poumons dépliés, yeux aveuglés. Rupture irrémédiable.
Mais par où revenir dans ce corps aimé, mais désormais interdit,
où tout était paisible et facile ?
J'ai perdu, en quelque sorte,
mon double, ma jumelle liée comme moi à l'autre bout du cordon.
Complétude originaire disparue sauf à convoquer le fantasme inconscient.
L'avons-nous vécu comme une castration ?
Le
cur bleu qui 'bat' au centre du Triptyque de Moulins, sur la poitrine
de Marie, la Vierge, appuie sa pointe sur son nombril. Lieux primordiaux et sacrés.
Communiquant entre eux. Lieux qui lient chaque être à sa mère,
à La Mère. Nombril : origine de la vie ; cur : source du sang
nourricier irriguant chaque être et la communauté toute entière.

Les lettres P (Pierre) et
A (Anne), qu'une ceinture tient enlacées, signes d'espérance. Le
bleu de la Lune, le rouge du Soleil, la symétrie de l'ensemble équilibrante,
apaisante : " Un grand signe parut dans le ciel: une femme enveloppée
du soleil, la lune sous ses pieds, et une couronne de douze étoiles sur
sa tête.
Elle était enceinte, et elle criait, étant en
travail et dans les douleurs de l'enfantement. " (Apocalypse 12,
1-2)
l’eurythmie
Dans son ouvrage Essai sur le rythme, Gallimard, 1938, Matila Ghyka propose le schéma suivant :

Planche III, p. 21
https://fr.calameo.com/read/000245062410116ecbbc2
Schéma graphique indiquant les proportions d’un corps féminin
(deux rectangles
horizontaux superposés et section dorée)
Le nombril partage le corps verticalement dans le rapport du nombre d’or (φ ou phi). La hauteur de la tête est égale à la distance entre le nombril et le milieu du corps (fourche des jambes/sexe).
Appliqué au corps de Mary dans les trois tapisseries où elle se tient debout presque de face, cela donne les schémas suivants :

Le Goût

L’Odorat

Le Toucher-La Tente
Peut-être faut-il regarder l’eurythmie (la symmetria de Vitruve) de chaque tapisserie comme un élément déclencheur du syndrome de La Dame. L’effet de chaque eurythmie individuelle pourrait être renforcé par la répétition de cette structure que l’accrochage rapproché des tapisseries dans une seule pièce plutôt sombre génère. Le fait que les personnages féminins se présentent à nous grandeur nature peut encore accentuer cet effet.
Cette composition (cette commodulation selon le terme de la Renaissance), où il y a correspondance de chaque partie avec l’ensemble (comme cela se voit dans le corps humain), renvoie à l’eurythmie de l’architecture et à celle de la musique.
Josse Bade, déjà
rencontré, écrit en jouant sur le sens double du mot mundus signifiant à la fois monde et beau : " Le plus grand
ornement d'une chose est qu'elle soit uniforme : que soit maintenue, en d'autres
mots, la symétrie, c'est à dire la commensurabilité. C'est
pour cette raison que nous appelons l'univers entier l'uvre de Dieu, mundum,
c'est à dire orné, parce que, si toutes ses parties singulières
sont belles, le tout est pourtant encore beaucoup meilleur. "
La symétrie en est le fondement : symétrie du corps humain
en ses deux moitiés égales, symétrie entre le corps humain
et l'univers. Dans l'art grec, le nombre était loi du Beau, la symétrie
correspondait à un idéal esthétique que le corps humain réalisait
par ses proportions. La Dame, par l'emploi de la symétrie, se veut
parangon de la Beauté.
Symétrie
de Mary et de Claude, des arbres, des drapeaux, des animaux lion et licorne, des
toupets des chevelures et des queues de la licorne et du lion ainsi que leur ressemblance,
des échancrures des îles, par rapport à un axe souvent médian,
à laquelle répond dans la garance la symétrie des petits
animaux, voire celle des fleurs par leurs silhouettes, couleurs et espèces
par rapport au même axe.

Le Toucher-La Tente
Symétrie axiale pour chacune des tapisseries. Symétrie par recouvrement
de toutes les pièces sur le même patron. Symétrie par similitude
des harmoniques tonales et de la symbolique. Homologie.
Jacques
Le Lieur, échevin de Rouen, écrit à et sur Jean Perréal,
vers 1527-1528, une épître de 217 vers décasyllabiques pour
lui avouer son trouble admiratif devant une de ses uvres peintes :
"
Entre toute aultre [image] en veys une à part faicte
laquelle estoit
parfaictement parfaicte,
Dont tout soudain d'amour je fuz espriz,
Et tellement
que sens, cueur et espritz,
En ung instant furent prins et perduz,
Comme
ravis, estainctz ou esperdus
"
(vers 19-24)
Jean Perréal lui répond
par une épître de 169 décasyllabes (ces deux documents : Paris,
B.N., Ms.2202)
"
Aprentif suis, et ne suis qu'un breslart
Qui va suivant pas à pas ce
bel art,
Immytateur de madame Nature,
Au vif tirant par fictive pinture.
Tant noble est il, le bon pintre et facteur,
Si fayt le vif, qu'il semble
ung createur,
Et vous, poete et bons pintres de nom
A nous egaulx, qui
n'est petit renom,
Par la puissance et de langue et de mains
Vous estes
plus en nature que humains ;
Mais n'ay tant sceu contrefaire par l'aer,
Par trectz subtilz, ne par mon beau parler,
Vifves couleurs ne juste perspective,
Que mon pourtraict eust la geste nayfve.
Et
bien qu'aye ung peu de geometrie
Par le compas et propre symetrie,
Phizonomye
en qui le vif conciste,
La gist le point que doit savoir l'artiste,
Et
les couleurs couvrent à point le trect,
Mais le plus fort est que tout
soit pourtraict
Bien justement et de bonne mesure,
Ou autrement il n'aproche
Nature.
Ce bien n'ay eu par elle ne par don,
Ne sceu latum, longum, ne
profundum,
Qui sont en tout les trois dimensions,
Pour vous fournier telles
inventions,
Et fault avoir par science regie
Oeul bien certain pour prendre
l'efigie.
Tout bien compute, il y a du sçavoir
Autant et plus que
ne peuz concepvoir."
(vers
41-70)
|

Le
Grand Architecte
créant le Ciel et la Terre à l'aide du grand
compas d'appareilleur.
Bible française du
13ème siècle
Moi,
la sagesse
L'Eternel m'a créée la première de ses
uvres,
Avant ses uvres les plus anciennes.
J'ai été
établie depuis l'éternité,
Dès le commencement,
avant l'origine de la terre
Lorsqu'il disposa les cieux, j'étais
là ;
Lorsqu'il traça un cercle à la surface de l'abîme,
Lorsqu'il fixa les nuages en haut
(Proverbes, 8, 22-28)
Le compas biblique est le rappel de
la croyance des Grecs anciens selon laquelle la géométrie était
la clef de la connaissance, lunivers étant conçu selon les
règles mathématiques. Les penseurs et artistes du Moyen Âge et de la Renaissance reprirent lantienne pour représenter dans leurs
uvres la perfection et la transcendance de la création divine.
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Mais trop de
symétrie ne tue-t-elle pas la Beauté ? Peut-on encore respirer dans
un monde fermé et fini ? Cette forme de symétrie simple, lisible
au premier degré, n'est-elle pas le signe de la tradition médiévale
plutôt que celui de la nouveauté et de l'invention ? L'impair, créateur
de tensions, plaît aussi au poète !
Dans La Dame, pas
de latéralité, de dissymétrie forte. Si l'artiste introduit
un subtil décentrement, ce doit être parfois pour souligner l'isolement
de Mary.
La symétrie peint un monde immuable aux qualités éternellement
fixées. Est-ce ce que voulaient Antoine et le peintre ? La Beauté
et l'Eternité ? Peut-être davantage la symétrie formelle de La Dame vient-elle du peintre, maître de la représentation
figurative. Mais Antoine montrera dans ses positions politiques et religieuses
un conservatisme affirmé.
Redondance des gestes, des postures et de leur symbolisme : les événements
liés à la vie de Mary en France sont ainsi narrés deux fois,
dans une démarche inverse des Bestiaires moyenâgeux, en ce que ces
derniers exposaient d'abord le comportement animal pour en déduire la signification
" humaine et religieuse ". Chaque élément porté
par l'île possède son écho atténué dans le monde
garance et par retour du regard, l'écho revenu renforce le sens de l'élément
d'origine. Le fond garance est une membrane qui amplifie les vibrations sourdant
du premier plan.
Porosité des
deux univers. Osmose ténue établissant l'homogénéité
de chaque tapisserie : faune et flore identiques, rouge du fond qui colore les
drapeaux, les capes et les écus, les bijoux, les jupes et les robes. Tonalité
érectile du rouge, soulignant la sexualité, la vie, la jouissance
; signal agressif exorcisant la mort.
Aux
plis et dessins des tissus, aux scintillements des bijoux, correspond la multitude
des formes et des couleurs des fleurs du fond. Pas de transition brutale, si ce
n'est la différence de dimensions des deux univers.
Le
sens de la lecture, partant de l'horizontalité du sol de l'île, est
donné par la verticalité de tous les autres éléments,
jusqu'aux fleurs de la garance qu'un semblant de désordre a toutefois éparpillées
verticalement. Et tout redescend, happé par la plongée de la vision
et la position centrale de Mary et de ses mains. Mary-touche-à-tout !

Le Goût
Suspension
du temps sur un à-plat spatial. Fixer l'image de Mary. Qu'elle ne parte
pas. Ne vieillisse pas. C'est l'illusion de la peinture. Ainsi, selon Pline l'Ancien,
à Corinthe, avait pensé la fille du potier Butadès pour fixer
l'image de celui qui pour un temps la quittait. Le feu de l'amour. Un profil sur
un mur qu'éclaire le présent-souvenir. Aux temps mythiques, une
terre cuite. Hier, un tableau, une tapisserie. Aujourd'hui, une photo. Demain,
un hologramme
Parfois, la perspective
d'un banc, d'un autel, l'ouverture béante d'une tente obligent à
la fuite du regard vers le fond de la scène ; mais bien vite, la verticalité
du fond ramène le regard vers le devant, le centre.
Mouvement
permanent des yeux.
En résumé
Loin de livrer des compositions désagréables au regard car trop
basée sur une symétrie systématique et une scénographie
quelque peu répétitive, l'artiste sait, à chaque tapisserie,
créer la surprise et l'admiration :
- un réseau complexe de
lignes verticales, horizontales, obliques et courbes
- des couleurs nombreuses
agréablement distribuées
- un luxe de détails et d'éléments
captivant pour le regard et l'imagination qui ne laissent aucun vide
- une
histoire réellement vécue, pressentie (quand le regardant l'ignore)
car les scènes n'ont rien à voir avec les cinq sens qui n'est qu'un
thème - leurre.
Notre jubilation
esthétique naît de l'oscillation permanente entre les éléments
métonymiques qui permettent la reconnaissance et les éléments
métaphoriques qui convoquent la présence d'un autre monde. Ce plaisir
de la variation dans l'imitation répétitive d'une tapisserie à
l'autre est le plaisir de la vie même. Cette répétition, au
plan plastique et spatial, se manifeste également dans les effets de symétrie
stricte et des rapports harmoniques de la proportion " divine " du nombre
d'or.
Chaque tapisserie est animée
d'un double mouvement : une avancée vers nous pour l'exposition frontale
en plongée de la scène et à l'inverse, une immersion dans
le fond qui nous capte par l'omniprésence de sa couleur vive et la redondance
de ses millefleurs.
Une île qui
s'approche de nous que nous dominons. Elévation de l'horizon pour signifier
un éloignement imaginaire. Un fond qui ne se dissout pas car représenté
dans un à-pic verticalement brutal.
Une
scène où jouent théâtralement figées de hautes
figures occupant la moitié de la superficie tissée. Un fond où
grouillent, microcosme vivant, une faune et une flore de taille moindre.
De
l'une à l'autre, une correspondance dans la construction symétrique,
la gestuelle et les postures, la symbolique.