L'il se ferme aux surprises
du regard : il s'arme par avance de catégories qui choisiront pour lui
quoi voir et quoi ne pas voir, où voir et où ne pas vouloir regarder.
Georges Didi-Huberman, Fra Angelico, dissemblance et figuration, Flammarion,
1990
"
Aussi est il trois manieres d'amours : La première est et se nomme
lascive, Aimable elle est par plaisir excessive ; La seconde est fictive
en faulx semblant, Qui va les cueurs des bonnes gens emblant ; Ypocrittes,
vestus de noir et gris, Sont telles gens dont le deul ja m'esgris ; Mais
la tierce est le bon et seur demour, Qu'on doit nommer la grande et vraye
amour : C'est l'amour grant qui est parfaicte en somme, C'est l'amour
grant de Jesus Crist à l'homme, C'est l'amour grant qu'on doit bien
estimer, C'est l'amour grant dont l'amy doit aymer ; Or c'est l'amour
que tu vers moys entends. De celle mesme envers toy je pretends Pour fruict
avoir chacun de nous sa part, Car vraye amour jamais ne se depart Jusqu'à
la mort ; vray est, mais après tout, Fault aymer Dieu et l'amys jusqu'au
bout. " Jean
Perréal, Epître à Jacques Le Lieur, vers 141-159 |
Jean Perréal croyait en Dieu, le dieu chrétien. Il a écrit cette foi en prose et en vers, l’a dessinée, peinte, fait tisser. C’est donc cette foi qu’il faut cerner et analyser « les structures anthropologiques de l'imaginaire » en exposant les mythes, les légendes, les dogmes que véhiculent les textes sacrés et toute œuvre qui s’inscrivent dans ce credo. Même si l’on est athée et que l’on doute de l’existence réelle d’un personnage nommé Jésus.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Qu%C3%AAte_du_J%C3%A9sus_historique
Doit-on appréhender La Dame comme le préconisaient
les exégètes de la Bible selon le schéma du quadruple
sens, devenu universel au fil du temps ?
C'est
à dire découvrir tour à tour dans La Dame, du simplex
au multiplex, de la signification " sensorielle " (livrée
par la vue) aux sens " spirituels " de plus en plus mystiques délivrant
" l'ombre du futur " selon Saint Augustin :
– une historia (la res gesta) manifeste dans la figura, les
éléments représentant des faits, racontant un épisode
d'un récit : ce que l'on doit voir : soit les gestes de Mary dans
sa courte vie de reine française
–
une veritas cachée (le mysterium futurum) sous l'allegoria
énonçant une croyance doctrinale : ce que l'on doit croire
: soit les cinq sens et leurs significations pour Mary (jusqu'au renoncement chez
certains)
– une virtus (le sensum quotidie, vertu morale quotidienne) sous la tropologia
annonçant l'antique prophétie biblique à mettre en acte au
jour le jour : ce que l'on doit vivre dévotement : soit le désir
" pur " de Mary (le chrétien ou l'hédoniste ?)
–
enfin un desiderium sous l'anagogia désignant ce que l'on
doit espérer : la force de contemplation, l'élévation
vers la lumière divine : soit l'espérance de la béatitude
éternelle pour Mary et/ou la recherche alchimique (pour "l'alchimiste" Perréal
et sa Dame Nature)
C'est
à dire accepter la " multiplication des temporalités à
l'uvre " dans La Dame : d'une " temporalité passée
(historique) à une temporalité présente (tropologique) et
à venir (anagogique) " ; du " passé commémoré
" au " présent virtuel " puis au " futur transfiguré
" (Georges Didi-Huberman).
C'est peut-être ainsi que Jean Perréal
et Antoine Le Viste contemplaient leur uvre tant cette lecture du quadruple
sens était prégnante encore à cette époque. Les animaux
qui nous regardent sont des intercesseurs qui réclament de nous le regard
interrogatif qui nous permettra d'accéder à chaque niveau de lecture.
Ce fond garance, qui attire et fixe le regard, est la feuille
d'or des uvres byzantines et médiévales ; il veut suggérer le lointain,
le fond d'éternité et d'immensité sur lequel se déroule
toute vie humaine.
Dans la salle de Cluny, comment le voyez-vous ? Dans
sa verticalité, est-il un " mur " infranchissable, à l'image
du mur qui le soutient, obturant l'espace qu'il veut mimer, annihilant tout effet
de profondeur ? Ou bien le ressentez-vous comme un ciel profondément immense,
constellé de fleurs où s'agite la vie animale, et abandonné
à l'éternité du temps ?
Et au centre même de ces
lieux flottants que sont les îles, la majestueuse présence de Mary
que lui " tissent " la grandeur de sa stature et la magnificence de
ses habits. Aux " broderies " du fond garance et des îles aujourd'hui de guède,
répondent les éclats de ses bijoux et les mille " volutes "
et les chauds " reflets " semés dans le brocart, la soie, la
moire, l'hermine et le velours de ses atours.
Mary,
Marie. Cette identité semblable suffisait pour faire naître un jardin
sous les doigts de lartiste. Jardin-verger (lancien hébreu
pardès traduit par les Septante par paradeisos, le paradis)
installé dans une campagne heureuse (éden). Les cinq sens y trouvent
(devraient y trouver) à sexalter dans un céleste isolement.
Apparemment légère et sereine, lîle plane, vogue, flotte.
Paix et harmonie, semble-t-il, sans lutte entre animaux, entre personnages
Pourtant, à bien y regarder !
Éden, certes : quatre arbres
en fleurs et en fruits, des fleurs à foison, des animaux nombreux
terre fertile donc.
Leurre, cependant : un paradis sans homme directement représenté, sans eau,
sans bonheur partagé. Un paradis doù lon
est chassé après la présumée "faute".
La
quiétude des animaux et l'amitié qui paraît exister entre
eux et entre les deux jeunes femmes et eux pourraient représenter un syndrome
paradisiaque. Mircea Eliade (historien des religions, mythologue, philosophe et
romancier roumain), note à propos de " la restauration paradisiaque
" (Mythes, rêves et mystères, Gallimard, 1957) : "
In illo tempore, avant la chute, cette amitié était constitutive
de la condition humaine primordiale ". D'autre part, les animaux " connaissaient
les secrets de la vie et de la Nature, ils connaissaient même le secret
de la longévité et de l'immortalité " (p.83). "
L'amitié avec les fauves et la domination spontanée sur les animaux
sont les signes manifestes du recouvrement d'une situation paradisiaque. "
(p. 88)
Je veux lire ces îles flottant(es)
dans (sur) un espace végéto-animalier comme la nostalgie du Paradis
perdu, quand " le Ciel était, in illo tempore, très
proche de la Terre, ou qu'on pouvait facilement accéder au Ciel par le
truchement d'un arbre, d'une liane ou d'une échelle, ou en escaladant une
montagne " " ou encore en se laissant porter par les oiseaux. "
(p. 79)
Lisons ensemble,
voulez-vous, la tente comme " un axis mundi se trouvant au centre
du monde et reliant la Terre au Ciel, image attestée déjà
chez les tribus les plus primitives. " (p. 79-80) C'est à ce
point précis de bien des naissances mythiques, au Centre du Cosmos, qu'Adam
est écrit avoir été créé au Paradis, puis enterré,
et que le Crucifié sera mis en croix. La légende chrétienne
retrouve ici les traditions archaïques.
Par sa forme, la tente peut être
lue comme une Montagne Sacrée qui relie à nouveau sur le
même axe le Ciel et la terre, (comme avant la chute) et l'Enfer.
Lue comme palais ou sanctuaire royal, la tente (imago mundi) est symboliquement
située au Centre du Monde, " c'est-à-dire qu'est possible
à la fois la transcendance spatiale (l'élévation au Ciel)
et la transcendance temporelle (la réintégration à l'instant
primordial où le Monde n'était pas encore venu à l'existence.
" (p. 145)
Peut-on découvrir
ces trois lieux dans Le
Toucher-La
Tente
? Un lieu terrestre : l'île en tant que la Terre ; un lieu supérieur
et divin : le fond garance et l'anamorphose, le Ciel, ; un lieu souterrain : la tente et/ou le coffret,
l'Enfer (la mort ou sa forme euphémisée, la disparition avec espoir
de retour ? la sexualité ?).
Guy
Rosolato, dans La Portée du désir ou la psychanalyse même,
Puf, 1996, écrit page 86 : " les découragements, les déceptions
et les regrets mobilisent ces fantasmes de retour au sein maternel, comme une
protection absolue qui porte en elle, cependant, dans cet attrait pour l'originel,
une attente de naissance nouvelle. " Puis page 87 : " Le mythe correspondant,
on l'aura compris, est celui du paradis. " Et de rappeler que l'immortalité
de l'âme individuelle est proclamée au Vème Concile de Latran
des années 1516-1517, date de la conception de La Dame.
Mais
le Paradis (les îles) ne paraît-il pas inaccessible en raison du feu
(la garance du fond) qui l'entoure ?
Mircea
Eliade rappelle (p. 126) que " l'idéologie royale implique bien, sous
une forme ou une autre, ascension au Ciel. " En tant que reine, être
supra-humain, hors condition humaine, Mary, ayant gagné sa liberté,
vogue dans le Ciel à bord de son 'île' qui a abandonné toute
pesanteur au profit de la lévitation ou du flottement. " Un tel désir
de se délivrer de ses limites, senties comme une déchéance,
et de réintégrer la spontanéité et la liberté,
désir exprimé, dans l'exemple qui nous occupe, par les symboles
du 'vol', doit être rangé parmi les notes spécifiques de l'homme
On peut traduire tous les mythes, les rites et les légendes auxquels
nous venons de faire allusion, par la nostalgie de voir le corps humain se comporter
en 'esprit', de transmuer la modalité temporelle de l'homme en modalité
de l'esprit. " (p. 135)
Dans Le
Mythe de l'éternel retour (p. 143 - Gallimard, 1969), Mircea Eliade
note que selon les légendes, il y aurait 7, 9 ou 12 cieux ou niveaux de
cieux : " on transcende le monde en traversant les sept cieux et en atteignant
le sommet cosmique, le Pôle. " La septième tapisserie de la
tenture initiale que je nomme Le Trône 2 métaphorisait peut-être
tout cela !
Nostalgie, pour
lartiste et le commanditaire. Nostalgie née de labsence de
Mary qui ravive celle, séculaire, du "paradis perdu" doù
Adam et Eve auraient été chassés. Dans La Dame, lartiste
marie les deux thèmes de "lîle bienheureuse" et du
"jardin édénique". La Dame devient alors pour Antoine
Le Viste hortus conclusus, un refuge pour les jours "gris", son
jardin secret, otium où il cueille la mélancolie et la nostalgie,
fleurs du souvenir et du manque, en ces temps de Renaissance où les fleurs
occupent de plus en plus de place dans la sensibilité et lart sacré
et profane de lOccident.
Dans
la tradition chrétienne, le mot paradisus = paradis est le strict
équivalent du mot hortus = jardin. Ce jardin, s'il est fleuri, devient
l'éden au perpétuel printemps. Après sa Résurrection,
le Christ serait apparu à Marie-Madeleine sous les traits d'un "jardinier",
signifiant par là l'accès retrouvé, à nouveau permis,
au jardin d'Eden.
Le
fond fleuri de chaque tapisserie est le lieu simple de mémoire, celle de
nos deux amis. Ce lieu pourrait posséder un caractère presque "
divin " car " consacré " par sa fonction de répétition
rituelle quasi liturgique. C'est un lieu " mythique " enfanté,
tissé par tout le réseau des lieux où Mary vécut à
Paris et par tout l'écheveau des images liées à sa personne
et à son prénom.
C'est
donc un lieu non-naturel où peuvent " flotter ", suspendus aux
îles, la pensée et le souvenir. Lieu énigmatique et pourtant
familier, auquel n'est attaché aucun événement unique, "
toile blanche " où le cinéma du souvenir projette ses images.
En chaque tapisserie,
l'île bleue et le fond incarnat, tous deux fleuris, créent un lieu
doublement fermé, l'hortus conclusus. " Tu es un jardin fermé,
ma sur, ma fiancée " chante le Cantique des cantiques
(4,12). Ce jardin est le lieu d'un Incarnat souhaité dans le corps
de Mary (ou de toute femme qui " donnerait " un fils : [" J'entre
dans mon jardin, ma sur, ma fiancée
mangez, amis, buvez, enivrez-vous
d'amour " (5,1)] comme le jardin des côtés gauche des Visitations
peintes se voulait le réceptacle de l'Incarnation, la figure de
Marie.
Lieu où
l'une (Claude-licorne) peut enfanter et l'autre (Mary) ne le peut malgré
son désir ; lieu de fécondité et profusion florale, animale
et minérale mais stérile pour Mary (reine sans dauphin) et pour
Antoine (père sans fils).
Lieu
ouvert sur l'éternité du temps et l'infini de l'espace mais clos
en l'ellipse de ses îles bordées de falaises.
Lieu
" féminin " aux qualités apparemment contradictoires,
que le peintre voudrait " fécond et virginal tout à la fois
(Mary n'a pas enfanté et repart " pure et vierge"), ouvert et
fermé (le fond mime le macrocosme que l'île et la verticalité
réduisent et closent), énigmatique et familier (lieu unique et extérieur
pour des actions multiples et intérieures)" (Georges Didi-Huberman).
Lieu d'où naît
le mystère.
Comme
la Vierge de l'exégèse, Mary, dans chaque tapisserie, relie par
son corps la terre fleurie promesse de vie au ciel " étoilé
" de fleurs, c'est à dire pour le croyant l'Eden des premiers jours
d'Adam et Eve et le Paradis éternel. Et notre il (nos yeux, notre
regard) se portera au point de rencontre de ces deux lieux, au nombril qui marque
extérieurement le lieu de la conception et de la naissance, de la liaison
nourricière, de la médiation. Ce lieu de nouage est marqué
extérieurement, en chaque tapisserie, par une pierre précieuse ainsi
qu'un germe déposé en ce lieu de gestation, pierre et germe symboles
d'immortalité, curs d'une fleur garnissant une ceinture ou une bordure
de manche.
Jouant
sur la renommée biblique de son prénom, Perréal a-t-il voulu
suivre Albert le Grand qui, dans son De laudibus Beatae Mariae Virginis,
voit en la Vierge Marie un être omnicolore et transcolore, unissant en elle,
étant le réceptacle du Dieu supposé, toutes les couleurs
de tous les éléments (terre, fleurs, arbres
) du Jardin
clos ?
Et tout ce que la mariologie scolastique a pu inventer sur Marie
peut-il (doit-il) être repris pour Mary ? Ces assemblages nominaux à
base de Maria, assemblages innombrables, extrêmes, voire surréalistes
genre " cadavre exquis " ! Ou mieux encore quand Dante commence son
chant 23 de Paradiso : " Vergine madre, figla del tuo figlio - vierge
mère, fille de ton fils " en soulignant le double paradoxe corporel
contre lequel bute toute raison, quand ce n'est pas le Fils qui devient "
la mère de sa mère " en La recevant au Ciel en son giron.
Ainsi, Albert le Grand parle-t-il d'un trésor empli de douze espèces
de pierres précieuses que Marie (Maria thesaurus) reçoit
en son utérus, le corps du Christ. Recevons, nous aussi, le coffre de Le
Toucher-La
Tente
comme un ventre fécond, un tabernacle, un temple. Et un tombeau.
A bien regarder et sous peine d'une lecture plus serrée, pas de croix,
d'eau, ni de Christ. Pour moi, aucun message biblique, religieux. Les textes religieux affirmaient
que trois éléments révéleraient la plus grande beauté,
celle de Dieu bien entendu : l'intensité de la lumière, la vigueur
de la couleur, l'harmonie des proportions. Telle est bien Notre Dame. Mais
pour ma part, je n'y ressens aucun souci de " pédagogie religieuse ". Elle ne participe pas non plus à
l'exposition de la misogynie judéo-chrétienne née de la Genèse
qui affirme que la femme, être supplétif, secondaire, créée
d'Adam, est à l'origine du mal, de la faute. Pas d'Incarnation symbolisée
dans La Vue, capture de la licorne par une vierge, ce que Mary n'était
plus ; pas d'Annonciation évidente dans L'Ouïe où pourtant
les ventres s'arrondissent, la chasse ne concerne que la héronne ou les
petits lapins.
http://www.cineclubdecaen.com/peinture/analyse/histoirechretienne.htm
Des lectures religieuses ou apparentées
sont proposées :
- Bertrand d'Astorg, Le Mythe
de La Dame à la licorne, roman, Seuil, 1963.
- La Loge féminine
Heptagone, La Dame à la Licorne, interprétation symbolique,
La Maison de Vie, 2000.
- Edouard Finn, La Dame à la Licorne
in Question de n°40, Retz, 1981.
- Alice Fano, La Dame à la
licorne ou " L'Encaminamen Catar ", in Synthèses n°208,1963.
- Simone Hannedouche, La
Dame à la Licorne, essai d'interprétation, Cahiers d'études
cathares, n°22, 1964.
- Yves Monin, Le message des tapisseries de
La Dame à la Licorne, Le Point d'eau, 1979. http://e.y.monin.free.fr/index.html
- Albert Le Normand, Sur la symbolique de la tapisserie de La Dame
à la Licorne (interprétation alchimique), Cahiers de psychologie
de l'art et de la culture, n°6, 1980.
- Jean-Noël Cordier, Le Mystère de La Dame à
la licorne, analyse symbolique, ésotérique et initiatique, Lacour, 1999.
- Jean Patrice Boudet, " Jean Gerson et la Dame à la licorne ", Religion et société urbaine au Moyen Âge. Études offertes à Jean-Louis Biget, Publications de la Sorbonne, 2000, p. 551-553 ; et La Dame à la licorne et ses sources médiévales d’inspiration, 2009. Sur le site : lamop.univ-paris1.fr
- Jean-Pierre Jourdan, « Allégories et symboles de l’âme et de l’amour du beau. Essai sur l’iconographie des tapisseries à sujets allégoriques à la fin du Moyen Âge : la tapisserie de Persée et la tapisserie des dames à la licorne », Le Moyen Âge, t. 107, 3/2001, p. 455-480.
- Lise Warburg, Danzen med enhjornigen
- et ikonograflsk gensyn (La Dame à la Licorne, une nouvelle
lecture iconographique).
- Anne Davenport, (son grand-père est Bertrand d'Astorg, auteur du très bon roman Le Mythe de La Dame à la licorne, Seuil, 1963), « Is there a Sixth Sense in the Lady and the Unicorn Tapestries ? », The New Arcadia Review, vol. 4, 2010, Boston College. https://tidsskrift.dk/psyke/article/view/133240/178364
- Richard Kearney, « The Lady and the Unicorn: Hosting the Stranger » (“Recevoir l’étrangère”), The New Arcadia Review, Boston College, vol. 4, 2010.
- Aowashi Suzuki, 2024, https://6tapisseries.fr/
L'immense
toile interplanétaire informatique en livrera certainement d'autres à
celles et ceux qui savent chercher et trouver.
http://avnsg.free.fr/vierge11.JPG
http://theudericus.free.fr/Genealogie/Orcival/Orcival_Vierge_Noire.jpg
http://www.musee-moyenage.fr/images/pages/bitmaps/o_vierge_romane.jpg
Aowashi Suzuki m’écrit : « Le miroir serait-il une monstrance, un "Porte Dieu" ? La dame lui montre son reflet, elle lui montre Dieu en lui, plus précisément en lui lié à elle. » Sa remarque me convient.
Je lui ai répondu : « Dans La Vue, l'ovale du miroir et ceux des visages de Mary et de la licorne ont même superficie ; ils peuvent se superposer. » Et plus tard, en recherchant d’autres « présences divines » : « Dieu ne patiente-t-il pas au sommet de la tente dans son logis triangulaire ! Où se cache-t-il encore : dans la coupe et le plat, Graals d’or ; dans le positif, instrument ecclésial à la divine musique ? Dans chacune des tapisseries des Cinq Sens, semble-t-il. »
Le pavillon du Toucher-La Tente, son triangle œillé et le coffret : le tabernacle, la taverne où venir s’abreuver aux mots sacrés des Tables de la Loi du Père, Arche d’alliance que mime le coffret.
Peut-on établir une relation, même imagée, entre le triangle œillé et le tsimtsoum de la Kabbale ? La place « restreinte » par rapport à la totalité de l’univers que représente le triangle équilatéral s’apparente-t-il au phénomène de contraction de Dieu dans le but de permettre l'existence d'une réalité extérieure à lui, c’est-à-dire de lui permettre de créer le monde. Selon le Talmud, Dieu se contracte, se concentre en lui-même pour se loger en un lieu unique, le Saint des saints du temple de Jérusalem abritant l’Arche d’alliance.
Si je continue à penser que les tapisseries de La Dame à la licorne n’ont pas vocation religieuse au service de la foi chrétienne, je conçois facilement que son créateur Jean Perréal, chrétien et encore catholique en ces années post-1515, ait volontairement voulu une symbolique discrète des éléments de sa foi et de celle de son commanditaire, Antoine La Viste, qui se montre par ses actes et ses écrits d’une orthodoxie irréfragable.
Il avait aussi à évoquer en sourdine la foi de celle dont il représentait la part de sa vie en France et dont la devise était « La voullente de Dieu me suffet ».
Perréal se permet à mon avis quelques irrévérences à l’encontre de sa foi dans La Chasse à la licorne, comme les miniaturistes le faisaient dans les marges des manuscrits. Son Annonciation « hard » dans La Chasse renvoie à l’iconoclasme réformateur de son époque.
Jérôme Cottin, « L’iconoclasme des réformateurs comme modèle de nouvelles formes esthétiques », Les Protestants et la création artistique et littéraire, édité par Alain Joblin et Jacques Sys, Artois Presses Université, 2008. https://books.openedition.org/apu/9418?lang=fr
Le
milieu du 12ème siècle voit l'installation des Vierges en Majesté
sur les tympans des églises (à Chartres et Paris, puis à
Bourges, Reims, Donzy, Laon) à l'endroit le plus en vue de la façade,
marquant l'apparition d'un culte marial plus tendre. Descendantes des statues
reliquaires carolingiennes, des Vierges en Majesté étaient
également portées en procession sous des dais, comme des personnes
royales, et reposaient à l'intérieur de tentes. La résurgence
du culte marial au 16ème siècle, après celle du 12ème
siècle et avant celle du 19ème siècle, n'est-elle pas apparue
pour contrebalancer l'ordre social dominé par le masculin, la monarchie
féodale au Moyen Âge,
la science à la Renaissance, la technologie à la fin du 19ème
siècle ?
Claude
de France, deux fois " porteuse de Graal ", est-elle " une
des incarnations de la femme souveraine, maîtresse des destins, cette Pistis
Sophia de la tradition gnostique toujours présente dans l'inconscient
collectif, et qui tente, à sa façon, de reprendre sa place perdue
du fait de l'usurpation du dieu mâle et de refaire le monde en y projetant
de nouvelles forces vitales " (Jean Markale, Les Dames du Graal, Pygmalion,
1999) ?
Dans
tous les récits du Graal, la porteuse d'un objet "saint" est unanimement
reconnue comme la fille du Roi Pêcheur et ultime descendante d'une lignée
sacrée. Claude, nanisée par sa petite taille par rapport à
Mary, est-elle rédimée par le port d'un objet apparenté à
un objet "saint" et par sa position dans les deux cas à droite de Mary,
place privilégiée ? Son statut m'apparaît ambigu aux yeux
du peintre : il s'intéresse à elle mais conserve à Mary la
place central.
Le roi pêcheur, ou roi blessé (aux jambes ou à l'aine, et incapable de se mouvoir seul), le roi méhaignié (en vieux français), figure dans la légende arthurienne comme le dernier d'une lignée chargée de veiller sur le Saint Graal. Son infirmité rend la terre stérile. N'est-ce pas évoquer ainsi Louis XII, roi méhaignié, impuissant selon les dires de François 1er à Fleuranges le lendemain des noces royales et de l'ambassadeur anglais Robert Wingfield à Henry VIII, ne pouvant plus concevoir avec Mary et abandonnant le trône à une autre branche des Valois, celle de François 1er, les Valois-Angoulême ?
méhaignié : du verbe mahaigner (mahaignier ; meshaignier ; mahaigner) : « blesser, mutiler, estropier (qqn / un animal) » ou par extension « maltraiter, tourmenter (qqn / une collectivité) ».
https://fr.wikipedia.org/wiki/Roi_p%C3%AAcheur
| | Le
Goût (détail) | La
Chasse à la licorne - tapisserie 1 (détail) |
L'attitude
de Claude, comme une offrande à l'Enfant - Dauphin attendu. Un dessin comme
une copie de l'Adoration des rois mages : les pièces d'or - la coupe -
la position fléchie du roi...

Gérard David, Adoration des Rois Mages
Ancienne Pinacothèque de Munich
|
A
tant feuilleter les ouvrages d'art relatifs aux 15ème et 16ème siècles,
comment ne pas être enclin à trouver des réminiscences d'uvres
antérieures dans La Dame.

Enguerrand
Quarton - La Vierge de miséricorde -1453 - Chantilly - musée
Condé |
Dans L'Ouïe,
Mary semble avoir été " fécondée " ainsi
que son homonyme biblique le fut par le Verbe,
souffle divin : " non ex virili semine, sed mustico spiramine - non à
partir d'une semence virile, mais à partir d'un souffle mystique "
(Albert le Grand). D'où la présence subtile du positif et de ses
soufflets, et de la double grossesse représentée avec tant de vérité
et de génie.
Pour
Le
Toucher-La
Tente,
j'ai déjà présenté une source possible : Piero della
Francesca. Une uvre se prête aussi au jeu des ressemblances :
le panneau central du Retable de Sainte-Colombe, L'Adoration des Mages
de Roger van der Weyden hébergé à la Alte Pinakothek de Munich.
Notre artiste l'a-t-il vu ?
https://fr.wikipedia.org/wiki/Retable_de_Sainte-Colombe
L'étable
ou la grotte, lieux clos et ténébreux, métaphore du temple
divin prolétarisé, sont très souvent le décor "
naturel " des Nativités.
Le
Toucher-La
Tente
me paraît conçue et agencée comme une Nativité que
l'on n'a pas pu célébrer mais qui demeure toujours possible par
la représentation sublimée de l'accouplement charnel évoqué
plus haut. Se lit la même disposition spatiale (que le schéma
ci-dessous résume) sur une éminence rocheuse/île où
se tient la scène ainsi isolée du macrocosme décrit avec
force détails. Les mouvements même des personnages me semblent identiques
et la position oblique du Christ enfant que retient les mains jointes du Mage
central rappelle la coulée des bijoux dans le coffret tenu par Claude.
Maternité " attestée " pour Marie, déçue
pour Mary.
| tente / étable
- grotte = temple | |
arbres - hampes / colonnes | arbres
- hampes / colonnes | | lion
/ Mage 1 | Mary
/ Marie (sur le seuil) | licorne
/ Mage 3
| coffret
- bijoux / J.C. | | chien
assis / buf - âne | Claude
/ Mage 2 |
tout autour : macrocosme : faune - flore / ville
- campagne |
Certes,
il existe dans La Dame des éléments empruntés :
aux chiffres sacrés : bien évidents, des croissants
de lune, par trois ; et des arbres, quatre. Le chiffre 3 pour la trinité,
le 4 pour la matrice.
à la Bible :
-
les quatre arbres peuvent être lus comme l'armature que forme les quatre
Evangiles pour la parole divine. Ou encore le rappel multiplié de
l'arbre de la connaissance du bien et du mal, de l'arbre de Vie, des arbres bons
à manger et agréables à voir, de l'arbre de la Croix ou de
l'arbre de Jessé, des quatre bras du fleuve d'Eden (Genèse, 2,11-14)
ou des quatre piliers du temple de la Déesse-Mère
-
les flammes de feu semées sur la tente peuvent évoquer celles de
la Pentecôte quand'Esprit se serait descendu sur les Apôtres
à des images pieuses (le trône, le dais, l'homonymie des
prénoms Marie/Mary sur laquelle le peintre a dû jouer, l'île-amande
comme une mandorle couchée, l'île porteuse de Mary comme le croissant
de lune, reflétant "la lumière" du Christ, porte Marie
qui hérite d'une partie du symbolisme de la déesse égyptienne
Isis dont l'attribut était un croissant de lune dirigé vers
le haut.
Heures
de Rivoire - v. 1465-1470 Donateur devant la Madone BnF - NAL 3114,
fol. 20v | | | Cette
figuration de la Vierge, les pieds reposant sur un croissant de lune, représente
l'Immaculée Conception. Selon la légende chrétienne,
contrairement à l'Assomption, elle descend du ciel sur la Terre, afin de
"racheter" la "faute" (?) d'Eve. Elle a les yeux baissés
pour la différencier de la Vierge de l'Assomption qui monte au Ciel. |
Le
croissant de lune (choisi par les ancêtres Le Viste dans leurs armoiries) est surtout associé aux divinités féminines.
Artémis, divinité grecque de la chasse (Diane pour
les latins), tient à la main un croissant de lune ou en porte un sur la
tête). Par sa forme, le croissant rappelle
la 'barque céleste' de la résurrection.
Ishtar
fut l'une des divinités les plus importantes de Mésopotamie. Déesse
de la lune, elle se nommait encore Inanna, Astarté, Ashtar, avant
de devenir Isis dans l'Egypte antique.
Astarté,
déesse phénicienne de l'Amour | 
La
reine est guidée par Isis |
A
l'image de la lune et de ses diverses phases, elle représentait les forces
de la nature, créatives ou destructrices. Elle est parfois représentée
en déesse de la fertilité, poitrine généreuse ou multiple,
ventre bien arrondi. Elle est aussi la déesse de l'amour charnel. Et de
la guerre, représentée debout sur un lion (symbole de la férocité),
parée de serres et d'ailes de chouette. Elle porte parfois un couronne
d'étoiles à trois étages ornée de lapis-lazuli et
un collier aux couleurs de l'arc-en-ciel qui souligne son lien avec le ciel. La
nuit, à travers le ciel, elle conduisait un char tiré par des lions
ou des chèvres.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Art%C3%A9mis
à des représentations au cours des processions
(fleurs jetées dans les rues de Paris à Florence, tapisseries ornant
les murs des édifices, des maisons, tableaux vivants montrés dans
un riche décor)
à une symbolique mariale ou christique (le titre de " reine
" ; la chasteté à lire dans la capture de la licorne de L'Ouïe
; les fleurs, innombrables : l'illet, la rose, la pensée, l'ancolie,
le muguet, la violette, la pâquerette, la marguerite, par exemple ; la grenade,
la licorne et le lion, le houx et l'oranger
)
Ces éléments
aideraient à une telle lecture, à laquelle nous
convierait peut-être le peintre. Pour nous leurrer, selon moi. Il y a une coloration massive
de toute la symbolique attachée à la Vierge par homophonie des prénoms
Marie/Mary, mais délestée de toute signification religieuse, me
semble-t-il. Le symbolisme religieux est beaucoup plus lisible et acceptable dans
La Chasse à la licorne des Cloisters.
Les
roses : symbole des Tudor mais aussi symbole de la Vierge, avec tant dautres
fleurs mariales.
Dans la tapisserie La Fontaine de La
Chasse, les roses symbolise la Vierge et la licorne, Jésus, la mère
et le fils ainsi réunis comme dans ce tableau de Martin Schongauer (1450-1491),
La Vierge au buisson de roses de 1473 à voir en l'église
saint Martin de Colmar : (les roses rouges et blanches : symboles de l'amour et
de la pureté)(deux anges vêtus de bleu apportent une couronne : qui
prononce ces mots inscrits ? : « Me carpes genito tu quoque o Sanctissima
Virgo - Tu iras, toi aussi, me cueillir pour ton fils, ô très Sainte
Vierge » )
http://www.cineclubdecaen.com/peinture/peintres/limbourg/tresrichesheures.htm
Ile - jardin clos. Comment le dire et
l'imaginer mieux que cette image de 1411-1416, Le Paradis, des Très
Riches Heures du duc de Berry du Musée Condé de Chantilly.
Ile-Éden de La Dame d'où Mary fut exclue. Fruit mangé. Fruit
qu'elle ne porta pas. Arbres, entre terre et ciel. Semence, graine. Au Nom du
Père. 7 scènes, sur 7 îles d'un paradis perdu, qui disent
les raisons de cet exil, de ce renvoi. Comme les 7 Douleurs du Christ, les 7 Douleurs
et les 7 Joies de sa Mère, les 7 instruments de la Passion, les 7 péchés
capitaux, les 7 planètes. La Vierge Marie se retrouvera au centre de
cette immense horlogerie comme elle l'a été, dès le milieu
du 12ème siècle, en Majesté au centre des tympans
Puis
tournera autour d'elle, en une mandorle cosmique, toute une auréole peuplée
d'anges, de saints, de bienheureux. L'uf, marial ou trinitaire, crée
la vie ou la redonne.
Notre Mary, en majesté au centre des tapisseries,
étend en un somptueux baroque d'un gothique flamboyant les multiples orbes
des objets (personnages, animaux, végétaux) qui gravitent ou ont
gravité autour de son pouvoir royal. Reine d'un des plus grands et des
plus puissants royaumes d'alors, elle avait pouvoir sur toute personne et toute
chose. Avant que tout ne fût enfermé dans le coffre étatique.
L'anamorphose
Et puis, il y a cette forme informe, verticalement au centre du triangle sommital de la tente. Je lui donne, avec d'autres qui me lisent ou m'écoutent, le nom d'anamorphose, celle d'un il qui viendrait tout droit de celle de Léonard de Vinci.

Il s'agit pour moi de la première représentation symbolique du dieu chrétien : un il omnivoyant, omniprésent, omniscient dans le triangle trinitaire.

Tout ceci est à lire dans le chapitre 13c (La Tente 3).
Une fois que l’on a vu "le détail", on ne peut plus ne pas le voir !
« Le bon Dieu niche dans les détails », cette maxime est prêtée à Thomas d’Aquin, à Gustave Flaubert, à l’historien de l’art Aby Warburg(Der liebe Gott steckt im Detail) ; Friedrich Nietzsche, dans Zarathoustra, lui préfère le diable : « Der Teufel steckt im Detail - Le diable se cache dans les détails ». Au sommet de la tente, le « bon Dieu » de la peinture dissimule son incarnation dans le détail d’un œil anamorphosé.
L'agneau
 
 
L’Agneau désigne : Jésus dans les paroles de Jean Baptiste dans Jean, 1:28-29 : « Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde », « Ces choses se passèrent à Béthanie, au delà du Jourdain, où Jean baptisait. Le lendemain, il vit Jésus venant à lui, et il dit : Voici l'Agneau de Dieu, qui ôte le péché du monde. »
Il désigne le Christ dans Apocalypse : 14:1 : « « Je regardai, et voici, l'agneau se tenait sur la montagne de Sion, et avec lui cent quarante-quatre mille personnes, qui avaient son nom et le nom de son Père écrits sur leurs fronts. »
Il est aussi l’agneau de la Pâque juive, mangé en souvenir de la libération d’Égypte.

L’Agneau mystique, mosaïque, milieu VIe s.
Ravenne, voûte de la basilique Saint-Vital
http://jfbradu.free.fr/mosaiques/ravenne/st-vitale/st-vitale.htm
https://fr.wikipedia.org/wiki/Basilique_Saint-Vital_de_Ravenne
Régis Courtray, « Le Christ Agneau » in Régis Courtray, Régis Burnet, Jérôme Lagouanère, Maguelone Renard (dir.), Du Jésus des Écritures au Christ des théologiens. Les Pères de l’Église, lecteurs de la vie de Jésus, Turnhout, Brepols, Cahiers de Biblia Patristica 24, 2023, p. 59-60.
file:///C:/Users/HOME/Downloads/courtray-2023-le-christ-agneau-(notice-iconographique).pdf
La genette
La genette, à la queue et au corps longs et souples, se promène gracieuse et élégante, esthétique à souhait. Elle passait alors, confondue avec la belette, pour recevoir la semence du mâle par la bouche, mettre bas par les oreilles, ressusciter ses petits morts et tuer le basilic, roi des serpents. Mary, toute jeunette encore, lui emprunte-t-elle ici son courage ?
Deux tapisseries me paraissent évoquer, non sans humour, la conception et la naissance, Le Goût (Mary arrive vierge au mariage avec Louis XII) et La Vue (Mary et Charles Brandon consomment leur union). Seules ces deux tapisseries présentent une genette, sur l’horizontale ou la verticale de son visage. Perréal puise dans les légendes, païenne et religieuse, et retient les caractères communs de la genette, devenue le symbole des deux, à la fois avec l’Église et avec la Vierge.
Dans La Chasse, il saura rappeler que la Bible rapporte la légende de la conception de la Vierge par un simple baiser à la Porte Dorée de Jérusalem, celui d’Anne et de Joachim.
La perruche et l'oreille
L’homonymie Marie/Mary peut nous rappeler que dans une Annonciation la présence d'une perruche ou d’un perroquet symbolise la virginité de Marie et indique la toute-puissance de Dieu puisqu’il lui est aussi facile de faire enfanter une vierge que d’octroyer la parole à un animal. S’appuyant sur le texte d’Isidore de Séville, Franciscus de Retza (François de Retz, 1343-1427), théologien de l’université de Vienne, qui a défendu la conception et l’enfantement virginaux de Marie dans un petit traité intitulé Defensorium inviolatae virginitatis beatae Mariae (Défense de la virginité inviolée de la bienheureuse Marie) : « Psidicus a natura ave si dicere valet, quare per aurem virgo pura non generaret ? ― Si un perroquet peut dire Ave par nature, pourquoi une vierge pure ne générerait-elle pas par l'oreille ? » Si un perroquet peut dire « Ave Caesar », l’archange Gabriel, accompagné de la colombe du Saint-Esprit à sa gauche, peut entrer chez Marie et lui dire : « Je te salue, toi à qui une grâce a été faite ; le Seigneur est avec toi. » (Luc, 1:28) pour que Dieu la féconde par l’oreille.
Tout ceci est à lire dans le chapitre 09 (Le Goût).
L'il,
l'oreille et la Bible
L'il
et l'oreiIle peuvent désigner la totalité de l'action humaine.
L'il
est l'un des biens les plus précieux de l'être humain.
En témoignent le mot "
pupille ", en grec " korè " = " fille de l'il
" et en hébreu " ichôn " = " petit homme de l'il
". - " Ouvrir les yeux ", c'est rendre la vue, délivrer
des ténèbres spirituelles - " avoir les yeux ouverts ",
c'est reconnaître quelqu'un. - L'il s'identifie au cur pour
désigner l'esprit qui saisit quelque chose. - L'il trahit l'être
intérieur, il est la " lampe du corps " qui, laissant passer
la lumière divine, empêche de chuter et permet d'admirer les hauts
faits de Dieu ; aussi parle-t-on d'un il bon et d'un il mauvais, ainsi
que de la convoitise des yeux. - " lever les yeux ", c'est devenir
attentif à quelque chose ou entrer en dialogue avec quelqu'un, avec Dieu
lui-même. - Jésus dont les yeux sont comme une " Flamme
de feu " a ouvert les yeux des aveugles pour symboliser l'accueil de la "
Bonne Nouvelle ".
Matthieu : 15, 14 : Laissez-les : ce sont
des aveugles qui conduisent des aveugles ; si un aveugle conduit un aveugle, ils
tomberont tous deux dans une fosse.
Luc : 11, 34-35 : Ton il
est la lampe de ton corps. Lorsque ton il est en bon état, tout ton
corps est éclairé ; mais lorsque ton il est en mauvais état,
ton corps est dans les ténèbres. Prends donc garde que la lumière
qui est en toi ne soit ténèbres.
Matthieu : 20, 15 :
Ne m'est-il pas permis de faire de mon bien ce que je veux ? Ou vois-tu de mauvais
il que je sois bon ?
Luc : 19, 42 : Si toi aussi, au moins en
ce jour qui t'est donné, tu connaissais les choses qui appartiennent à
ta paix ! Mais maintenant elles sont cachées à tes yeux.
Luc
: 24, 31 : Alors leurs yeux s'ouvrirent, et ils le reconnurent ; mais il disparut
de devant eux.
L'oreille
et la Bible
Tout
comme l'il, mais différemment, l'oreille symbolise la compréhension
: écouter, c'est obéir. - Jésus a " ouvert les oreilles
" des sourds (Matthieu : 11, 5), pour symboliser l'action de Dieu
qui " éveille l'oreille " en sorte que des paroles peuvent "
s'accomplir aux oreilles " (Luc : 4, 21) : la parole devient un événement
actuel. Ces oreilles peuvent être " béatifiées ",
et, jointes aux yeux " (Matthieu : 13, 16) désignent l'être
en sa totalité. Toujours, il s'agit de révélation et
de sagesse : l'oreille s'identifie même au cur.
Rois
1 : 3, 9 : Accorde donc à ton serviteur un coeur intelligent pour juger
ton peuple, pour discerner le bien du mal ! Car qui pourrait juger ton peuple,
ce peuple si nombreux ?
Proverbes : 23, 12 : Ouvre ton coeur à
l'instruction, Et tes oreilles aux paroles de la science.
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Ces
emprunts me paraissent totalement profanisés, laïcisés,
la femme dans son rôle retrouvé (je pense à la poésie
des troubadours) de porteuse de désirs féminins et créatrice
de désirs masculins. Ce n'est pas la foi en Marie qui a enfanté
La Dame mais l'amour en Mary. Non le Verbe, mais l'événement,
le passage fulgurant de Mary dans la vie d'Antoine Le Viste et de Jean Perréal.
Rupture brutale dans
la pensée de l'époque mise à mal. Si La Dame avait été
publiquement offerte à la vue de tous, elle aurait contribué à
diffuser la pensée " humaniste " en son siècle.
La Dame échappe au désir
du Dieu et annonce mon désir humain pour des lieux de rencontres
où je trouverai un autre regard qui ne soit pas celui que me renvoie le
miroir mortifère où Narcisse se noie. Regard d'une autre, d'un autre
où sourit déjà la promesse d'une prévenance, d'une
amitié, voire d'un amour ; mon corps découvrira alors l'aisance
d'être et de faire.
La
Dame n'est plus une uvre du Moyen Âge
car elle n'est pas au service de Dieu et de sa religion, de son Église. Elle est
au service exclusif d'Antoine Le Viste. Attitude nouvelle. A la Renaissance européenne,
surtout en Italie, une bourgeoisie pré-capitaliste (industrielle, bancaire,
de robe) ne supporte plus le contrôle religieux sur la production symbolique
et revendique, en s'alliant aux artistes, un nouveau savoir et une nouvelle représentation
intellectuelle du monde, de leur monde.
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