LA FLORE
" Les plantes sont belles, et elles
sentent bon, mortes ou vivantes. Nous leur devons une part de notre équilibre
mental, comme on peut en juger par leur nécessaire présence dans
les villes. Une très grande partie de la beauté du monde leur est
due. A mon avis, c'est plus que de la simple beauté. " * Des
plantes qui n'aiment que l'ombre un verre d'eau suffit à leur soif d'une semaine La
lumière du peintre veille sur elles Et
cette lumière révèle ainsi la présence Jacques Prévert, La Cinquième saison Cette
poésie dédiée à Arthur Aeschbacher semble avoir été
écrite en contemplant La Dame à la licorne. * « L'apparition de Nature est significative de cette période du 14e siècle et de la place désormais accordée au monde sensible. En effet, jusqu'au 13e siècle, les religieux et les savants enseignent le mépris des apparences. On pense que la réalité naturelle n'a pas d'importance car elle est le reflet imparfait et trompeur du Royaume de Dieu. Dans ces circonstances, l'homme se méfie de la nature, il s'en détache et en interprète tous les aspects dans un sens symbolique. Ainsi, dans la forêt, il voit le symbole des ténèbres, et, face à la mer, il regarde le monde des tentations. Mais au cours du 13e siècle de nouveaux courants voient le jour. Sous l'influence de saint François et du franciscanisme, le monde charnel est réhabilité. Des traités encyclopédiques reproduisent fidèlement la diversité du monde physique. On s'intéresse aux pierres, aux fleurs, aux animaux. On observe leurs apparences, leurs mœurs, on les peint "sur le vif" . Paule Amblard, Le Pèlerinage de Vie Humaine. Le Songe très chrétien de l’abbé Guillaume de Digulleville, Flammarion, 1998. * Dans le Roman de la Rose (qui hantera les siècles suivants) hanté par l’image du paradis terrestre, le dieu Amour est décrit vêtu de fleurs et d’oiseaux peints sur la robe : Li dieus d'amors de la façon Vers 876-896. Pour Armand Strubel, « le printemps avec ses emblèmes et la saison privilégiée de l’amour : telle peut être la signification de cette description vestimentaire. » éd. Livre de Poche, p. 87.
Le fond millefleurs de La Dame m'a longtemps intrigué et continue d'ensemencer ma perplexité. Assurément, ce millefleurs est un index qui se veut exhaustif des fleurs de l'époque et du lieu, un catalogue raisonné et babélien qui organise le microcosme végétal. Marie, nouvelle Eve. Mary au prénom identique. Le 'péché'. Le paradis perdu, évanoui à jamais. Le recréer donc. Cultiver, imiter les jardins d'Orient, répertorier et dessiner dans un luxe de détails. Jardins et labyrinthes pour rappeler la faute et signifier le long cheminement de la rédemption . De tapisserie en tapisserie, en un long cheminement, les deux jeunes femmes, Mary et Claude, progressent vers le lieu et le statut que leur seul désir a choisis. Jardins tout d'abord fermé, hortus conclusus, qui s'ouvrira à la Renaissance, multipliant ses fleurs : quelque cinquante plantes différentes identifiées dans la prairie édénique de l'Agneau mystique (cathédrale Saint-Bavon de Gand) des frères Van Eyck, quasi le double dans La Chasse et La Dame. Fabienne Gallaire a compté les fleurs de La Dame : « J’ai soigneusement compté, du mieux que j’ai pu, toutes les plantes présentes dans ces deux tentures et je suis arrivée à deux cents ― plus de deux cents pour L’Odorat (203) et quasiment deux cents pour L’Ouïe (193). Et ce sont les deux plus petites des six tapisseries… Elle note aussi que sur les îles, « les plantes sont représentées de façon plus naturelle de par leur enracinement, toujours sans se toucher car cela fait partie du code du millefleurs […] les plantes y sont représentées avec des rapports de taille qui sont plus proches de la réalité, là où dans le champ fleuri, les plantes sont à peu près toutes de la même taille. En particulier, sur l’île, il y a aussi des petits brins d’herbe, qui permettent en quelque sorte de donner une échelle à ces fleurs. » F. Gallaire, Les mille fleurs de la Dame à la Licorne : une approche botanique. Une équipe de botanistes du Jardin Botanique de New York a identifié 84 plantes différentes sur la centaine recensées dans les sept tapisseries de La Chasse à la licorne des Cloisters, toutes à l'acmé de leur magnificence, de leur floraison, dans le mélange des saisons. Un botaniste suisse, M. Rytz, a identifié et comparé les fleurs des dix Tapisseries de Berne et de La Dame : les mêmes variétés s'y retrouvent. P. Aleksejew et B. Busse ont retrouvé 18 familles de végétaux dans La Dame à la licorne (in G. Büttner, éd. Iona, p. 83). Eleanor Marquand, Plant symbolism in the unicorn tapestries, New York, College Art Association, 1938. Edward Alexander & Carol Woodward, « The flora of the unicorn tapestries », Journal of the New York Botanical Garden, n° 42,1941, p. 105-122. Jules Janick & Anna Whipkey, « The Fruits and Nuts of the Unicorn Tapestries », Chronica Horticulturae, 54, n° 1, 2014, p. 12-17.
Les fleurs de La Dame, uvre plus tardive, postérieure à 1515, ont-elles le même symbolisme que leurs surs jumelles new-yorkaises ? Je renvoie pour une analyse quasi exhaustive de la flore aux dictionnaires des symboles, à l'ouvrage de Margaret Freeman, La Chasse à la licorne, et au livre déjà signalé de La Loge féminine Heptagone, La Dame à la Licorne, interprétation symbolique.
Contrairement à ceux de La Dame, les éléments du fond de La Chasse : fleurs, animaux et personnages, n'hésitent pas à déborder les uns sur les autres.
En 2016, Pietro Cesare Marani souligne que « les copies les plus anciennes et les plus fidèles de La Cène de Léonard de Vinci, celle de l’Abbaye de Tongerlo ou celle attribuée à Giampietrino aujourd’hui à Londres (Royal Academy) reproduisent très fidèlement le motif millefleurs des tapisseries placées à l’arrière, comme le révèle la dernière restauration de la peinture murale. » Cette restauration s’est achevée en 1999, après 20 ans de travaux réalisés par et sous la direction de Pinin Brambilla Barcilon. « L'opération a rendu visibles, sur le mur de droite, les anneaux et les crochets de support, ainsi que de petites franges sur les bords des tapisseries peintes à la pointe d'un pinceau d'un trait précis noir-gris sur le champ blanc du fond. […] Dans certains cas, il y a des traces de tiges et de feuilles avec des nuances de vert très similaires à celles des branches peintes dans les lunettes. Le motif de cette décoration florale servait de fond précieux aux figures des apôtres. Les copies précitées de Tongerlo et de Londres, considérées comme les plus fidèles, reproduisent des tissus millefleurs aux tons chromatiques très vifs qui correspondent aux résidus de la peinture originale retrouvés sous les repeints. »
On peut penser que Perréal a vu ces « fausses tapisseries millefiori » fraîchement peintes, entre 1494 et 1498, lorsqu’il a rencontré Léonard à Milan et que leur souvenir s’est peut-être imposé quand il lui a fallu créer La Dame.
Le jardin est le symbole de la chrétienté. Celui de la Bible où Bethsabée et David se rencontrent, celui du Cantique des Cantiques, celui des vieillards libidineux louchant sur Suzanne, celui où Jésus apparaît à Marie-Madeleine et celui dit des Oliviers où il agonise. Et le premier de tous, l'Eden et son double réconfortant, le Paradis promis à celles et à ceux qui se tiendront bien. Le
jardin, au Moyen Âge,
est quadruple : lieu pour le corps par ce qu'il offre à nos appétits
divers ; séjour pour l'âme des défunts élus ; symbole
de l'Eglise et de l'ensemble de ses ouailles ; et par-dessus tout, l'image mystique
de la Vierge. Chaque 'lieu' arrosé de 'l'eau de la fontaine' : eau de la
grâce de Dieu pour l'âme enclose dans le corps ; eau des Saintes Ecritures
livrées à la lecture et à la méditation des moines
à l'abri dans les monastères silencieux ; eau du baptême des
fidèles ; eau de Marie aux beautés et perfections innombrables.
Le Ménagier de Paris évoque les premiers jardins bourgeois et décline les variétés des végétaux du jardin selon la marche des mois et des saisons. « Primo, est à noter que tout ce que l’on sème, plante ou ente, l’en le doit semer, planter ou enter par temps moite et au soir ou au bien matin, avant l’ardeur du soleil et en décours (de la lune), et doit-l’en arroser le pié et la terre et non la fueille. Classons-les par usage :
« Se vous voulez garder roses en yver, prenez sur le rosier petis boutons qui ne soient point espanis et les laissiez les queues longues, et entassez en un petit tonnelet de bois comme un tonnellet à composte et sans eaue. Faictes bien enfoncer le tonnellet et qu’il soit serréement relié qu’il n’y puisse riens entrer ne yssir, et aux deux bouts d’icelluy tonnellet liez deux grosses pierres pesans et mettez icelluy tonnellet en une rivière courant. » Le Ménagier de Paris, traité de morale et d’économie domestique, composé vers 1393, par un bourgeois parisien, seconde distinction, article II. Du jardinage, p. 118-124
Ce millefleurs est peut-être la métaphore 'fleurie et vivante' d'un labyrinthe, lui-même archétype de l'angoisse humaine devant la vie et la mort. Le motif initial (le "type crétois" où sept itinéraires spiralés concentriques mènent au même centre) en a été tracé sur des pétroglyphes et gravé sur une tablette d'argile mycénienne de Pylos. Cette structure archétypale à caractère anthropomorphique se retrouve dans bien des civilisations, du monde méditerranéen à l'Inde et à l'Amérique précolombienne.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Labyrinthe
cathédrale de Chartres http://www.jcbourdais.net/journal/26avr05.php Sept tapisseries comme les sept jeunes filles et les sept jeunes hommes condamnés à pénétrer dans le labyrinthe de Dédale l'Athénien (la racine de son nom daidalon signifie " artefact ", " fabrication habile), tribut qu'Athènes paie chaque année au Minotaure. Nombre, tant de fois évoqué pour La Dame, qui "dispense vie et mouvement " et qui "influence jusqu'aux êtres célestes" selon Hippocrate.
Maître des Cassoni Campana, Thésée et le Minotaure, 1510-1520, Avignon, musée du Petit Palais Mais ici, point de rencontre avec un monstre ou avec la mort. Avec 'le salut de l'âme' du pèlerin ou du pénitent ? comme dans la cathédrale de Chartres de 1230 dont la fleur centrale peut représenter l'épanouissement personnel et la rencontre de la Vierge et du Christ, la béatitude ou la guérison à la confluence des énergies féminines et masculines. Ah ! Antoine, Jehan, quel 'péché' avez-vous commis ? L'histoire des religions lie la signification du labyrinthe à des cérémonies chorégraphiques. Les circonvolutions des cavernes préhistoriques, de nos entrailles ("l'intériorité ténébreuse et sanglante du corps", Gilbert Durand) ou de notre cerveau ont pu inspirer le tracé des labyrinthes : symbole sacré, il unit la vie et la mort après une longue digestion et promet une éventuelle résurrection. Confiant dans la parole de Gaston Bachelard ("le serpent est le complément vivant du labyrinthe" in La Terre et les rêveries du repos), je veux lire dans le tracé sinueux des fleurs disséminées dans l'espace tissé le profil mille fois répété du serpent lié au mystère de la mort vaincue par une renaissance possible. Ainsi, dans La Dame,
deux images du temps coexistent : image verticale représentée par
les arbres et image labyrinthique par les "serpents floraux".
Le Goût
* * * retouche au jardin manteau de l'âme en quête de péché Daniel
Boulanger, Hôtel de l'image * * *
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A l'instar du mandala, ce labyrinthe floral et centré sur Mary invite à la quête de l'intimité reposante pour une re-naissance d'un moi intègre que les épreuves initiatiques dans les ténèbres chthoniennes de la psyché ont favorisée. S'en souviendront l'alchimie (réintégrer l'être humain dans sa dignité originelle à travers les diverses opérations des Noces Chymiques déclinant la formule solve et coagula, purifie et intègre) et le christianisme (guidé par le "fil du Christ" selon Saint-Jérôme, le croyant trouvera son salut dans le monde du péché. Les labyrinthes tracés sur le sol de certaines cathédrales françaises à partir du 13ème siècle permettent des danses liturgiques pascales).
" Mes images de mandalas étaient des cryptogrammes sur l'état de mon Soi J'avais le clair sentiment de quelque chose de central et, avec le temps, j'acquis une représentation vivante du Soi. Il m'apparaissait comme une monade que je suis et qui est mon univers. Le mandala représente cette monade et correspond à la nature microcosmique de l'âme Le mandala est le centre. C'est l'expression de tous les chemins ; il est le chemin menant au milieu, à l'individuation. " C.G. Jung, Ma Vie, p.228
mandala tibétain
peinture
sur sable navajo Peut-on
regarder les cinq tapisseries de la tenture initiale chacune comme un mandala
(celui de l'artiste ?) centré autour du nombril ou du cur de Mary
: ronde des animaux, des fleurs, des arbres, de l'île ; Mary elle-même
au centre du mandala qu'est l'île. Chacun de ces mandalas aurait pour dessein
d'indiquer à des êtres confrontés à la perte une orientation
salvatrice et de redonner un ordre à ce chaos perturbateur. Le traité
hermétique Poimandrès redécouvert à la Renaissance
permet au mandala de jouer un rôle important comme modèle de la divinité
et du cosmos : Marsile Ficin recommandait la confection d'une image circulaire
'positive' du cosmos. Ces images sont ressenties comme un centre intrapsychique
dont l'expérience permet à l'homme de s'accepter lui-même
: " Il n'y a pas de divinité dans le mandala, il n'y a pas non plus
l'indication d'une soumission à la divinité ni d'une réconciliation
avec elle. La place de la divinité semble être occupée par
la totalité de l'homme. " (C.G. Jung, Psychologie et religion,
p.162) Ce réseau dense millefleurs est peut-être aussi à considérer comme un dispositif protecteur pour Mary, interdisant aux " démons " désorientés (humains ou religieusement imaginaires) l'accès à l'île, au jardin clos, à son cur, à sa mémoire.
Le
cheminement auquel nous invite le labyrinthe fleuri de La Dame ne suit
plus une voie unique dont Mary serait l'aboutissement inéluctable mais
une multiplicité de sentes où les pas du regard pourraient se perdre
et ne pas mener obligatoirement au corps de Mary si le bleu de l'île et
le hiératisme monumental de la scène ne ramenaient sans cesse les
regards sur Mary. Les millefleurs ont perdu l'ordonnancement quadrillé
géométriquement qu'ils avaient dans les tapisseries antérieures
où l'ordre cosmique divin était métaphoriquement évoqué.
Une pensée " moderne " pour l'époque, celle de Pic de
la Mirandole par exemple, qui place l'être humain "au milieu du monde
" et dont le choix de son itinéraire individuel (son "salut ")
est laissé à son initiative (le "libre arbitre ") à
moins que la prédestination 'réformiste' n'ait déjà
choisi pour lui la seule voie autorisée. Le " choix d'Hercule " dont l'origine remonte au sophiste Prodicos de Céos via les Mémorables de Xénophon (livre 2, chapitre I, paragraphes 21-34) entre Dame Vertu et Dame Volupté, est repris par le Y pythagorique, symbole du choix entre deux voies. La voie de gauche, voie large et facile, conduit aux vices, donc à la mort dans l'optique eschatologique d'Isidore de Séville. Celle de droite, étroite et difficile, mène aux vertus, et donc à la vie éternelle. A chacune et à chacun de choisir de quelle manière user de ses cinq sens !
A l'image de la 'Jérusalem céleste' se posant lentement sur le sol, le labyrinthe 'aérien' de la garance plante ses fleurs dans la guède fertile de la terre de l'île : labyrinthe spéculaire dessiné dans ce micro-cosmos terrestre, celui que le pèlerin (alchimiste ?) de La Chasse à la licorne des Cloisters parcourt en longeant la rivière. Je veux lire ce tapis labyrinthique millefleurs comme la symbolisation de la complexité du réel à laquelle furent confrontés Mary, le peintre et Antoine Le Viste. Ce semis de fleurs pose la question de la différenciation entre destin et destinée, entre un vécu subi dans une errance dédalique ou une prédestination incontrôlable et une existence maîtrisée dans l'exaltation de "son désir". Comme une des plantes qui l'entourent, fixée dans un lieu qu'elle n'a pas choisi, ne peut fuir en cas d'accidents climatiques ou 'attaques' biologiques (parasites, prédateurs ), Mary, belle et vulnérable, a dû, pour se protéger, rechercher et trouver un échappatoire dans l'urgence. L'ensemble des sept tapisseries originelles, côte à côte dans les appartements d'Antoine Le Viste, formait un 'temple' très néo-platonicien dédié à Mary, chacune de ses représentations centrales telle une statue commémorative, icône ou fétiche, ponctuant, de tapisserie en tapisserie, un cheminement mental et physique dans ce 'jardin d'amour' de laine et de soie. C'est ainsi qu'à Bomarzo le prince Vincino Orsini (1528-1588) rendra hommage à son épouse Julia Farnèse disparue. Le jardinier Pirro Ligoro créera le Bosco Sacro, le Bois Sacré, nommé encore Bosco dei Monstri, le Bois des Monstres dans le sens du latin monstrare = ce qui montre et démontre. Le deuil et la mélancolie (nature ou lieu de vie ou personne aimée qui se distancie et disparaît) ont toujours été unis à l'expérience du paysage comme nostalgie d'une unité mythique avec un paradis perdu. Dans une recherche inconsciente d'apaisement et de résolution des contradictions, le labyrinthe fleuri de La Dame 'dessinerait' les notions d'aléatoire, de hasard, la fuite irrésistible du temps tandis que la symétrie des compositions tendrait à la maîtrise de l'irréversibilité du temps, à l'inscription de l'ordre, de l'éternité.
Le 1er jour, Jean Perréal se nourrit de beaucoup de lumière ; le 2nd jour, d'un peu d'eau ; le 3ème, de plantes diverses et de fruits variés ; le 4ème, de la chaleur du soleil et de l'énigmatique gentillesse de la lune ; le 5ème, d'un gros uf gobé cru ; le 6ème, d'une gorgée de lait animal (une licorne ?) ; le 7ème, il se reposa auprès d'Eve, le serpent en éveil.
Leur croissance se poursuivra toute leur vie. C'est une nécessité.
Si l'animal cesse un jour de grandir, le végétal doit poursuivre
sa croissance. Antoine Le Viste aimerait bien que sa famille fasse de même
; que par une croissance exponentielle, elle rivalise avec les plantes qui sont
les plus grands êtres vivants sur terre. Cela se nomme un arbre généalogique
quand le peintre en trace les ramifications depuis la souche originelle. C'est
ce temps immobile des plantes que le généalogiste retrouve dans
la succession des générations.
Chaque
fleur vivante, tout animal vivant, tout objet vivant dans La Dame.
Les
fleurs disséminées dans l'espace garance sans aucun contact avec
qui et quoi que ce soit dessinent pour qui regarde de loin un labyrinthe pouvant
se lire comme : Les fleurs de
La Dame, pas encore miroboles, fruits, plantes et fleurs séchés.
Toujours en vie, plantées dans le sol de l'île ou jetées dans
l'espace rouge sang qui les vivifie. Ainsi du sexe envahi qui rougeoie, se gonfle
et se dresse.
Le
rouge de La Dame se substitue au bleu de l'azur et au vert des campagnes
où s'ébattent les oiseaux et les quadrupèdes. Le deuil à
vivre et auquel survivre après le départ de Mary plonge dans un
monde quasi irréel, celui du souvenir transfiguré et douloureux.
Le rouge a pris la place de sa couleur complémentaire, antagoniste (celle
de l'autre monde), le vert issu du mélange des deux autres couleurs primaires,
le bleu et le jaune). L'éviction des 'verts paradis' nécessitait
l'emploi du rouge autour duquel s'est organisé tout naturellement le jeu
des autres couleurs. Ce rouge est la voie cathartique qui a dû permettre
aux deux protagonistes de se sauver corps et âme et de rédimer Mary,
de retrouver les territoires de la réalité.
Jean-Marie PELT, Les Plantes (leurs amours, leurs problèmes, leurs civilisations), Fayard, 1980 " Par l'étrange ambiguïté de son hermaphrodisme, le fleur séduit comme une femme ; mais en même temps, elle livre son pollen comme un homme. Elle donne et elle reçoit ; en elle se réconcilient l'éros et l'agapé, ces deux formes perpétuellement complémentaires de l'amour, vécues en même temps par un même individu que la nature pourvoit ici des deux sexes. " (p. 189) Et en conclusion : " Ainsi s'achève notre histoire [des plantes]. Une épopée grandiose. Une histoire d'amour. Une histoire d'amour entre les éléments : l'eau, l'air et le feu du ciel qui embrase la terre et engendre la vie. Une histoire d'amour entre les vivants : l'oiseau, l'insecte et la fleur qui unissent leur destin. Mais à quel prix ! Célibats forcés, unions manquées, trahisons, tromperies, cruautés : la vie fait payer cher le prix de sa pérennité. Car la nature n'est pas l'Eden. " (p.329) " Les frontières de l'espèce délimitent ainsi le territoire inviolable à l'intérieur duquel s'éveillent les désirs et les pulsions du sexe : territoire où se déploie le vaste arsenal des stratégies et stratagèmes que la nature a inventés bien avant nous pour séduire. " (p.330) La lutte 'amoureuse' du faucon et de la héronne supplée l'absence d'insectes pollinisateurs dans La Dame.
Qui a eu l'éclatante l'idée de la rotonde de Cluny ? ce tholos,
sorte de chapelle où je viens régulièrement, idolâtre
d'un culte païen qui me convient, visiter ma déesse, comme l'Antique
consultait la Pythie de Delphes, la priant de m'avouer son secret et le pourquoi
de son silence. La rotonde de par sa forme circulaire est un trou. Pascal Quignard dans Sordidissimes décline l'étymologie : " Le Hel dans les sagas des Islandais signifie le lieu caché (anglais hell, allemand hölle). En anglais trou se dit hole. En allemand trou se dit Höhle. Hehlen veut dire dissimuler. Il s'agit toujours de héler ce qui se dérobe ". Peut-être pouvons-nous regarder chaque île de La Dame comme un trou où Jean Perréal convoque celle qui a disparu.
Sites : L. Kauffeisen, " Une incursion dans la flore ornementale ", Revue d'histoire de la pharmacie, n° 67, 1930, p. 49-56, comprenant deux reproductions très "personnelles" de M. Zundel de la maison Albert Scheurer Lauth, de Thann, qui a fait reproduire "par l'ancien système dit à la planchette" puis mettre en couleurs en 1884 des reproductions de quatre tapisseries de La Dame de 2 m 80 de haut sur 1 m 40 de large. https://www.persee.fr/doc/pharm_0035-2349_1930_num_18_67_9862 Un livre magnifique de Jean Bourdichon (contemporain de Perréal), Horae ad usum Romanum, dites Grandes Heures d'Anne de Bretagne https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b52500984v/ Cf. aussi : Le Tacuinum sanitatis, manuel médiéval sur la santé, basé sur le Taqwīm al-Sihha (Tableaux de santé), traité médical arabe écrit par Ibn Butlân vers 1050. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b105072169 Lire : Juliette Guédé, L'art et les plantes dans la tapisserie de la dame à la licorne, thèse de doctorat en pharmacien soutenue en 1999 à Paris 5. Michèle Bilimoff, Promenade dans des jardins disparus. Les plantes au Moyen Age d'après les Grandes Heures d'Anne de Bretagne, Editions Ouest France, 2001.
Henri
Matisse - La Perruche et la Sirène - 1952 |
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gusto, l'udito, regina bianca, Louise della Savoia, la vista, lo Specchio di Napoli,
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Bourbon |