LA FLORE

" Les plantes sont belles, et elles sentent bon, mortes ou vivantes. Nous leur devons une part de notre équilibre mental, comme on peut en juger par leur nécessaire présence dans les villes. Une très grande partie de la beauté du monde leur est due. A mon avis, c'est plus que de la simple beauté. "
Francis HALLÉ, Eloge de la plante, Seuil, 1999

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Des plantes qui n'aiment que l'ombre
ne perdent pas pour cela leur joie
secrète et verte

un verre d'eau suffit à leur soif d'une semaine

La lumière du peintre veille sur elles
comme elle veille sur l'ardente
inertie des objets et des choses

Et cette lumière révèle ainsi la présence
lointaine et proche des êtres humains
qui ont touché ces objets et ces choses
de la main

Jacques Prévert, La Cinquième saison

Cette poésie dédiée à Arthur Aeschbacher semble avoir été écrite en contemplant La Dame à la licorne.

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« L'apparition de Nature est significative de cette période du 14e siècle et de la place désormais accordée au monde sensible. En effet, jusqu'au 13e siècle, les religieux et les savants enseignent le mépris des apparences. On pense que la réalité naturelle n'a pas d'importance car elle est le reflet imparfait et trompeur du Royaume de Dieu. Dans ces circonstances, l'homme se méfie de la nature, il s'en détache et en interprète tous les aspects dans un sens symbolique. Ainsi, dans la forêt, il voit le symbole des ténèbres, et, face à la mer, il regarde le monde des tentations. Mais au cours du 13e siècle de nouveaux courants voient le jour. Sous l'influence de saint François et du franciscanisme, le monde charnel est réhabilité. Des traités encyclopédiques reproduisent fidèlement la diversité du monde physique. On s'intéresse aux pierres, aux fleurs, aux animaux. On observe leurs apparences, leurs mœurs, on les peint "sur le vif" .
Sur les murs des cathédrales fleurit tout un répertoire de plantes, de fruits, d'herbes et de rinceaux. Les anciens décors fantastiques et zoomorphes de l'univers roman disparaissent. Désormais, on voit dans la nature une création divine, et la contempler permet de se rapprocher de Dieu. »

Paule Amblard, Le Pèlerinage de Vie Humaine. Le Songe très chrétien de l’abbé Guillaume de Digulleville, Flammarion, 1998.

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Dans le Roman de la Rose (qui hantera les siècles suivants) hanté par l’image du paradis terrestre, le dieu Amour est décrit vêtu de fleurs et d’oiseaux peints sur la robe :

Li dieus d'amors de la façon
Ne resemble mie garçon :
De beauté fist mout a prisier,
Mes de la robe deviser
Crien durement qu'ancombrez soie ;
Qu'il n'avoit pas robe de soie,
Ainz avoit robe de floretes,       
Faite de fines amoretes ;
A losenges et a escuciaus.
A oissiaus et a lionciaus,
A bestes et a lieparz,        
Fu la robe de toutes parz
Portraite, et ovree de flors :
Flors i avoit de maintes guises
Qui furent par grant sen assises ;
Nule flor en este ne nest
Qui n'i fust, nes flor de genest,
Ne violete ne parvanche,
Ne flor jaune, inde ne blanche.
Si ot par leus entremellees
Fueilles de rosiers granz et lees.
Il ot ou chief .i chapelet   
De roses ; mes rosingnolet,
Qui entor son chief voletoient
Les fueilles jus en abatoient.
Il estoit touz coverz d'oissiaus,   
De papegaus et d’estorneaus,
De kalandres e de masanges.
Il sembloit que ce fust uns anges
Qui fust touz jorz venuz dou ciau
.

Vers 876-896. Pour Armand Strubel, « le printemps avec ses emblèmes et la saison privilégiée de l’amour : telle peut être la signification de cette description vestimentaire. » éd. Livre de Poche, p. 87.


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Le fond millefleurs de La Dame m'a longtemps intrigué et continue d'ensemencer ma perplexité.

Assurément, ce millefleurs est un index qui se veut exhaustif des fleurs de l'époque et du lieu, un catalogue raisonné et babélien qui organise le microcosme végétal.

Marie, nouvelle Eve. Mary au prénom identique. Le 'péché'. Le paradis perdu, évanoui à jamais. Le recréer donc. Cultiver, imiter les jardins d'Orient, répertorier et dessiner dans un luxe de détails. Jardins et labyrinthes pour rappeler la faute et signifier le long cheminement de la rédemption . De tapisserie en tapisserie, en un long cheminement, les deux jeunes femmes, Mary et Claude, progressent vers le lieu et le statut que leur seul désir a choisis.

Jardins tout d'abord fermé, hortus conclusus, qui s'ouvrira à la Renaissance, multipliant ses fleurs : quelque cinquante plantes différentes identifiées dans la prairie édénique de l'Agneau mystique (cathédrale Saint-Bavon de Gand) des frères Van Eyck, quasi le double dans La Chasse et La Dame.

Fabienne Gallaire a compté les fleurs de La Dame :

« J’ai soigneusement compté, du mieux que j’ai pu, toutes les plantes présentes dans ces deux tentures et je suis arrivée à deux cents ― plus de deux cents pour L’Odorat (203) et quasiment deux cents pour L’Ouïe (193). Et ce sont les deux plus petites des six tapisseries…
Si on ajoute les autres, on arrive à une estimation du total supérieure au millier de plantes pour l’ensemble de la Dame à la Licorne : ce n’est pas juste le nom du style, on a vraiment mille fleurs ! »

Elle note aussi que sur les îles,

« les plantes sont représentées de façon plus naturelle de par leur enracinement, toujours sans se toucher car cela fait partie du code du millefleurs […] les plantes y sont représentées avec des rapports de taille qui sont plus proches de la réalité, là où dans le champ fleuri, les plantes sont à peu près toutes de la même taille. En particulier, sur l’île, il y a aussi des petits brins d’herbe, qui permettent en quelque sorte de donner une échelle à ces fleurs. »

F. Gallaire, Les mille fleurs de la Dame à la Licorne : une approche botanique.
https://lignedescience.wordpress.com/2019/04/24/les-mille-fleurs-de-la-licorne/

Une équipe de botanistes du Jardin Botanique de New York a identifié 84 plantes différentes sur la centaine recensées dans les sept tapisseries de La Chasse à la licorne des Cloisters, toutes à l'acmé de leur magnificence, de leur floraison, dans le mélange des saisons. Un botaniste suisse, M. Rytz, a identifié et comparé les fleurs des dix Tapisseries de Berne et de La Dame : les mêmes variétés s'y retrouvent. P. Aleksejew et B. Busse ont retrouvé 18 familles de végétaux dans La Dame à la licorne (in G. Büttner, éd. Iona, p. 83).

Eleanor Marquand, Plant symbolism in the unicorn tapestries, New York, College Art Association, 1938.

Edward Alexander & Carol Woodward, « The flora of the unicorn tapestries », Journal of the New York Botanical Garden, n° 42,1941, p. 105-122.

Jules Janick & Anna Whipkey, « The Fruits and Nuts of the Unicorn Tapestries », Chronica Horticulturae, 54, n° 1, 2014, p. 12-17.

 

Les fleurs de La Dame, œuvre plus tardive, postérieure à 1515, ont-elles le même symbolisme que leurs sœurs jumelles new-yorkaises ? Je renvoie pour une analyse quasi exhaustive de la flore aux dictionnaires des symboles, à l'ouvrage de Margaret Freeman, La Chasse à la licorne, et au livre déjà signalé de La Loge féminine Heptagone, La Dame à la Licorne, interprétation symbolique.

 

Contrairement à ceux de La Dame, les éléments du fond de La Chasse : fleurs, animaux et personnages, n'hésitent pas à déborder les uns sur les autres.

 

 

En 2016, Pietro Cesare Marani souligne que « les copies les plus anciennes et les plus fidèles de La Cène de Léonard de Vinci, celle de l’Abbaye de Tongerlo ou celle attribuée à Giampietrino aujourd’hui à Londres (Royal Academy) reproduisent très fidèlement le motif millefleurs des tapisseries placées à l’arrière, comme le révèle la dernière restauration de la peinture murale. » Cette restauration s’est achevée en 1999, après 20 ans de travaux réalisés par et sous la direction de Pinin Brambilla Barcilon.

« L'opération a rendu visibles, sur le mur de droite, les anneaux et les crochets de support, ainsi que de petites franges sur les bords des tapisseries peintes à la pointe d'un pinceau d'un trait précis noir-gris sur le champ blanc du fond. […]
Fleurs de diverses nuances de bleu pâle à bleu profond, fleurs aux pétales arrondis et étoilés rose-rouge, groupes de fleurs blanc-gris dans la zone inférieure : une richesse et une variété de typologies choisies peut-être sur la base de significations symboliques précises. »

Dans certains cas, il y a des traces de tiges et de feuilles avec des nuances de vert très similaires à celles des branches peintes dans les lunettes. Le motif de cette décoration florale servait de fond précieux aux figures des apôtres. Les copies précitées de Tongerlo et de Londres, considérées comme les plus fidèles, reproduisent des tissus millefleurs aux tons chromatiques très vifs qui correspondent aux résidus de la peinture originale retrouvés sous les repeints. »


(Pinin Brambilla Barcilon & P. C Marani, Leonardo, l’Ultima Cena, Electa, 1999)

 


Atelier de Giampietrino
détail de la tapisserie tendue derrière Simon
vers 1520, huile sur toile, 424 x 802 cm
Tongerlo, Da Vinci-Museum

On peut penser que Perréal a vu ces « fausses tapisseries millefiori » fraîchement peintes, entre 1494 et 1498, lorsqu’il a rencontré Léonard à Milan et que leur souvenir s’est peut-être imposé quand il lui a fallu créer La Dame.

 

 

Le jardin est le symbole de la chrétienté. Celui de la Bible où Bethsabée et David se rencontrent, celui du Cantique des Cantiques, celui des vieillards libidineux louchant sur Suzanne, celui où Jésus apparaît à Marie-Madeleine et celui dit des Oliviers où il agonise. Et le premier de tous, l'Eden et son double réconfortant, le Paradis promis à celles et à ceux qui se tiendront bien.

Le jardin, au Moyen Âge, est quadruple : lieu pour le corps par ce qu'il offre à nos appétits divers ; séjour pour l'âme des défunts élus ; symbole de l'Eglise et de l'ensemble de ses ouailles ; et par-dessus tout, l'image mystique de la Vierge. Chaque 'lieu' arrosé de 'l'eau de la fontaine' : eau de la grâce de Dieu pour l'âme enclose dans le corps ; eau des Saintes Ecritures livrées à la lecture et à la méditation des moines à l'abri dans les monastères silencieux ; eau du baptême des fidèles ; eau de Marie aux beautés et perfections innombrables.
Chaque 'lieu', cultivé mais clos ou scellé, isolé du chaos où règne Satan et ses monstres.
Les fleurs arrachées du fond garance de La Dame, jetées dans une apparence de désordre de hasard, par bonheur redressées dans leur chute, dessinent un entrelacs serré de sentes où déambule la faune, cortège de pèlerins à quatre pattes vagabondant sur ces "chemins de Jérusalem".

 

 

Le Ménagier de Paris évoque les premiers jardins bourgeois et décline les variétés des végétaux du jardin selon la marche des mois et des saisons.

« Primo, est à noter que tout ce que l’on sème, plante ou ente, l’en le doit semer, planter ou enter par temps moite et au soir ou au bien matin, avant l’ardeur du soleil et en décours (de la lune), et doit-l’en arroser le pié et la terre et non la fueille.
Item, par l’ardeur du soleil l’en ne doit mie arroser, mais au soir et au matin.
Nota que en temps pluieux fait bon planter, mais non mie semer, car la graine se retient au ratel. »

Classons-les par usage :

  • légumes (porées) : porées d’esté et porées de karesme
    (poré ou poree, porreau : légume en général. potage aux porreaux : potage en général, plat de légumes hachés)
    arraches (arroche, appelée aussi Follete ou Bonne-Dame), bettes, choulx blans, choulx Romains, choulx cabus et choulx pasquerés (du temps de Pâques, à manger à Pâques), courges, espinars, fèves et fèves des marais, laictues (laictues de France et laictues d’Avignon), oseille, panoit, pois et poix perciés, poreaux.
  • condiments : bazeillecoq (basilic), fenoul, marjolaine, percil, sarriette.
  • officinales : bourraches, coq (costus), jombarde (joubarbe), lavende (et pour parfum), mente, romarin, sauge, toutebonne (orvale), ysope (hysope).
  • arbustes et arbres fruitiers : cerisier, framboisiers, groselliers, prunier, vignes (pour le roisin) ; (les marquets chevelus sont les sarments servant à provigner, des marcottes).
  • arbres : chesne.
  • fleurs : giroflée, lis, pivoine, rosiers, serpentine (agastache), violette de karesme et violette d’Arménie (La Violette de caresme doit être la violette dite de Mars ; c’est la violette commune. Quant à celle d’Arménie, elle n’est citée que dans le Ménagier. Ce pourrait être la violette de Parme).

« Se vous voulez garder roses en yver, prenez sur le rosier petis boutons qui ne soient point espanis et les laissiez les queues longues, et entassez en un petit tonnelet de bois comme un tonnellet à composte et sans eaue. Faictes bien enfoncer le tonnellet et qu’il soit serréement relié qu’il n’y puisse riens entrer ne yssir, et aux deux bouts d’icelluy tonnellet liez deux grosses pierres pesans et mettez icelluy tonnellet en une rivière courant. »
(Nos ancêtres faisaient une grande consommation de roses et d’autres fleurs en général. L’auteur des Rues et églises de Paris, qui écrivait tout au commencement du XVIe siècle, estimait à quinze mille écus la dépense annuelle qui se faisait à Paris, « en chapeau de fleurs, bouquets et may verds tant pour noces que confrairies, baptêmes, images des églises, audiences de Parlement, le Trésor, Chastelet et aussi pour festins et banquets qui se font en l’Université en faisant les gradués et autrement. » https://bhvp.hypotheses.org/3354)

Le Ménagier de Paris, traité de morale et d’économie domestique, composé vers 1393, par un bourgeois parisien, seconde distinction, article II. Du jardinage, p. 118-124
https://www.gutenberg.org/files/44070/44070-h/44070-h.htm#Footnote_522_522

 


Ce millefleurs est peut-être la métaphore 'fleurie et vivante' d'un labyrinthe, lui-même archétype de l'angoisse humaine devant la vie et la mort. Le motif initial (le "type crétois" où sept itinéraires spiralés concentriques mènent au même centre) en a été tracé sur des pétroglyphes et gravé sur une tablette d'argile mycénienne de Pylos. Cette structure archétypale à caractère anthropomorphique se retrouve dans bien des civilisations, du monde méditerranéen à l'Inde et à l'Amérique précolombienne.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Labyrinthe

cathédrale de Chartres

http://www.jcbourdais.net/journal/26avr05.php

Sept tapisseries comme les sept jeunes filles et les sept jeunes hommes condamnés à pénétrer dans le labyrinthe de Dédale l'Athénien (la racine de son nom daidalon signifie " artefact ", " fabrication habile), tribut qu'Athènes paie chaque année au Minotaure. Nombre, tant de fois évoqué pour La Dame, qui "dispense vie et mouvement " et qui "influence jusqu'aux êtres célestes" selon Hippocrate.

Maître des Cassoni Campana, Thésée et le Minotaure, 1510-1520, Avignon, musée du Petit Palais

Mais ici, point de rencontre avec un monstre ou avec la mort. Avec 'le salut de l'âme' du pèlerin ou du pénitent ? comme dans la cathédrale de Chartres de 1230 dont la fleur centrale peut représenter l'épanouissement personnel et la rencontre de la Vierge et du Christ, la béatitude ou la guérison à la confluence des énergies féminines et masculines. Ah ! Antoine, Jehan, quel 'péché' avez-vous commis ?

L'histoire des religions lie la signification du labyrinthe à des cérémonies chorégraphiques. Les circonvolutions des cavernes préhistoriques, de nos entrailles ("l'intériorité ténébreuse et sanglante du corps", Gilbert Durand) ou de notre cerveau ont pu inspirer le tracé des labyrinthes : symbole sacré, il unit la vie et la mort après une longue digestion et promet une éventuelle résurrection. Confiant dans la parole de Gaston Bachelard ("le serpent est le complément vivant du labyrinthe" in La Terre et les rêveries du repos), je veux lire dans le tracé sinueux des fleurs disséminées dans l'espace tissé le profil mille fois répété du serpent lié au mystère de la mort vaincue par une renaissance possible.

Ainsi, dans La Dame, deux images du temps coexistent : image verticale représentée par les arbres et image labyrinthique par les "serpents floraux".
Ici, le 'paysage' (mais peut-on parler de paysage avec quatre arbres ou bosquets et des fleurs jetées verticalement, aériennes, sur le fond et sur l'île ?) n'est pas conçu pour effacer (comme l'ont voulu les frères Limbourg dans Les Heures du duc de Berry) l'hiératisme des scènes tissées mais tend plutôt à l'accompagner.

Le Goût

 

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retouche au jardin

manteau de l'âme en quête de péché

Daniel Boulanger, Hôtel de l'image

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caisson de la galerie du château de Dampierre-sur-Boutonne
Le labyrinthe de Salomon : " signe de l'existence indéfinie et de la mutabilité de la matière "


Fulcanelli le décrypte ainsi : " La figure géométrique que nous rencontrons ici ornait fréquemment les frontispices des manuscrits alchimiques du moyen âge.
On l'appelait communément Labyrinthe de Salomon, et nous avons signalé ailleurs qu'elle se trouvait reproduite sur le dallage de nos grandes églises ogivales.
Cette figure porte la devise : .FATA.VIAM.INVENIENT. Les destins trouveront bien leur voie."
Pour l'Adepte, le labyrinthe est le symbole parlant du Grand Œuvre considéré sous l'angle de sa réalisation matérielle et exprime les deux grandes difficultés que comporte l'ouvrage.
De ces deux points, le premier regarde la connaissance de la matière, qui assure l'entrée, et celle de sa préparation, que l'artiste accomplit au centre du dédale.
Le second concerne la mutation, par le secours du feu, de la matière préparée. L'alchimiste refait donc, en sens inverse, mais avec prudence, lenteur, persévérance, le parcours rapidement effectué au début de son labeur."
C'est à cette seconde phase ou période de l'Œuvre que s'applique l'enseigne latine :
"A partir du moment où le compost, formé de corps vitalisés, commence son évolution, le mystère le plus impénétrable couvre alors de son voile l'ordre, la mesure, le rythme, l'harmonie et le progrès de cette admirable métamorphose que l'homme n'a point la faculté de comprendre ni d'expliquer.
Abandonnée à son propre sort, soumise aux affres du feu dans les ténèbres de son étroite prison, la matière régénérée suit la voie secrète tracée par les destins."

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" Tous les mythes de labyrinthe racontent d'une façon ou d'une autre cette quadruple histoire : un voyage, une épreuve, une initiation et une résurrection. "
Jacques Attali, Chemins de sagesse. Traité du labyrinthe, Fayard, 1996, p. 67.

A l'instar du mandala, ce labyrinthe floral et centré sur Mary invite à la quête de l'intimité reposante pour une re-naissance d'un moi intègre que les épreuves initiatiques dans les ténèbres chthoniennes de la psyché ont favorisée. S'en souviendront l'alchimie (réintégrer l'être humain dans sa dignité originelle à travers les diverses opérations des Noces Chymiques déclinant la formule solve et coagula, purifie et intègre) et le christianisme (guidé par le "fil du Christ" selon Saint-Jérôme, le croyant trouvera son salut dans le monde du péché. Les labyrinthes tracés sur le sol de certaines cathédrales françaises à partir du 13ème siècle permettent des danses liturgiques pascales).

 

" Mes images de mandalas étaient des cryptogrammes sur l'état de mon Soi… J'avais le clair sentiment de quelque chose de central et, avec le temps, j'acquis une représentation vivante du Soi. Il m'apparaissait comme une monade que je suis et qui est mon univers. Le mandala représente cette monade et correspond à la nature microcosmique de l'âme… Le mandala est le centre. C'est l'expression de tous les chemins ; il est le chemin menant au milieu, à l'individuation. " C.G. Jung, Ma Vie, p.228

mandala tibétain

 

peinture sur sable navajo

Peut-on regarder les cinq tapisseries de la tenture initiale chacune comme un mandala (celui de l'artiste ?) centré autour du nombril ou du cœur de Mary : ronde des animaux, des fleurs, des arbres, de l'île ; Mary elle-même au centre du mandala qu'est l'île. Chacun de ces mandalas aurait pour dessein d'indiquer à des êtres confrontés à la perte une orientation salvatrice et de redonner un ordre à ce chaos perturbateur. Le traité hermétique Poimandrès redécouvert à la Renaissance permet au mandala de jouer un rôle important comme modèle de la divinité et du cosmos : Marsile Ficin recommandait la confection d'une image circulaire 'positive' du cosmos. Ces images sont ressenties comme un centre intrapsychique dont l'expérience permet à l'homme de s'accepter lui-même : " Il n'y a pas de divinité dans le mandala, il n'y a pas non plus l'indication d'une soumission à la divinité ni d'une réconciliation avec elle. La place de la divinité semble être occupée par la totalité de l'homme. " (C.G. Jung, Psychologie et religion, p.162)
Comme nombre de mandalas, ceux de La Dame sont fortement entourés, 'protégés' : 'falaises' des îles, cadre vertical des fûts des arbres. Ainsi est marquée l'isolation du contenu intérieur. Emprisonnement ou protection ? richesse et source de vie intérieures ou dépersonnalisation ?

Ce réseau dense millefleurs est peut-être aussi à considérer comme un dispositif protecteur pour Mary, interdisant aux " démons " désorientés (humains ou religieusement imaginaires) l'accès à l'île, au jardin clos, à son cœur, à sa mémoire.

 

Le cheminement auquel nous invite le labyrinthe fleuri de La Dame ne suit plus une voie unique dont Mary serait l'aboutissement inéluctable mais une multiplicité de sentes où les pas du regard pourraient se perdre et ne pas mener obligatoirement au corps de Mary si le bleu de l'île et le hiératisme monumental de la scène ne ramenaient sans cesse les regards sur Mary. Les millefleurs ont perdu l'ordonnancement quadrillé géométriquement qu'ils avaient dans les tapisseries antérieures où l'ordre cosmique divin était métaphoriquement évoqué. Une pensée " moderne " pour l'époque, celle de Pic de la Mirandole par exemple, qui place l'être humain "au milieu du monde " et dont le choix de son itinéraire individuel (son "salut ") est laissé à son initiative (le "libre arbitre ") à moins que la prédestination 'réformiste' n'ait déjà choisi pour lui la seule voie autorisée.
Ces notions d'égarement et de choix possibles à chaque intersection, j'en trouve une première trace tissée dans la tenture de L'Apocalypse d'Angers, tapisserie intitulée "la Grande Prostituée sur les eaux". Concomitamment aux premières volutes végétales qui garnissent le fond, inexistantes jusqu'alors dans cette tenture, apparaît à bon escient et multiplié dans des mandorles le Y, symbole pythagoricien du bivium, le carrefour de la vie où, dans la jeunesse, il faudrait choisir entre la voie 'droite' de la tempérance et celle erronée de l'intempérance. " C'est le moment d'avoir l'intelligence que la sagesse éclaire " avertit l'Apocalypse (17, 1-18).

Le " choix d'Hercule " dont l'origine remonte au sophiste Prodicos de Céos via les Mémorables de Xénophon (livre 2, chapitre I, paragraphes 21-34) entre Dame Vertu et Dame Volupté, est repris par le Y pythagorique, symbole du choix entre deux voies. La voie de gauche, voie large et facile, conduit aux vices, donc à la mort dans l'optique eschatologique d'Isidore de Séville. Celle de droite, étroite et difficile, mène aux vertus, et donc à la vie éternelle. A chacune et à chacun de choisir de quelle manière user de ses cinq sens !

 

A l'image de la 'Jérusalem céleste' se posant lentement sur le sol, le labyrinthe 'aérien' de la garance plante ses fleurs dans la guède fertile de la terre de l'île : labyrinthe spéculaire dessiné dans ce micro-cosmos terrestre, celui que le pèlerin (alchimiste ?) de La Chasse à la licorne des Cloisters parcourt en longeant la rivière.

Je veux lire ce tapis labyrinthique millefleurs comme la symbolisation de la complexité du réel à laquelle furent confrontés Mary, le peintre et Antoine Le Viste. Ce semis de fleurs pose la question de la différenciation entre destin et destinée, entre un vécu subi dans une errance dédalique ou une prédestination incontrôlable et une existence maîtrisée dans l'exaltation de "son désir". Comme une des plantes qui l'entourent, fixée dans un lieu qu'elle n'a pas choisi, ne peut fuir en cas d'accidents climatiques ou 'attaques' biologiques (parasites, prédateurs…), Mary, belle et vulnérable, a dû, pour se protéger, rechercher et trouver un échappatoire dans l'urgence.

L'ensemble des sept tapisseries originelles, côte à côte dans les appartements d'Antoine Le Viste, formait un 'temple' très néo-platonicien dédié à Mary, chacune de ses représentations centrales telle une statue commémorative, icône ou fétiche, ponctuant, de tapisserie en tapisserie, un cheminement mental et physique dans ce 'jardin d'amour' de laine et de soie. C'est ainsi qu'à Bomarzo le prince Vincino Orsini (1528-1588) rendra hommage à son épouse Julia Farnèse disparue. Le jardinier Pirro Ligoro créera le Bosco Sacro, le Bois Sacré, nommé encore Bosco dei Monstri, le Bois des Monstres dans le sens du latin monstrare = ce qui montre et démontre. Le deuil et la mélancolie (nature ou lieu de vie ou personne aimée qui se distancie et disparaît) ont toujours été unis à l'expérience du paysage comme nostalgie d'une unité mythique avec un paradis perdu.

Dans une recherche inconsciente d'apaisement et de résolution des contradictions, le labyrinthe fleuri de La Dame 'dessinerait' les notions d'aléatoire, de hasard, la fuite irrésistible du temps tandis que la symétrie des compositions tendrait à la maîtrise de l'irréversibilité du temps, à l'inscription de l'ordre, de l'éternité.


Puis Dieu dit : Que la terre produise de la verdure, de l'herbe portant de la semence, des arbres fruitiers donnant du fruit selon leur espèce et ayant en eux leur semence sur la terre. Et cela fut ainsi. La terre produisit de la verdure, de l'herbe portant de la semence selon son espèce, et des arbres donnant du fruit et ayant en eux leur semence selon leur espèce. Dieu vit que cela était bon. Ainsi, il y eut un soir et il y eut un matin : ce fut le troisième jour.
La Bible, Genèse, 1,11-13


Le livre de Francis Hallé, Éloge de la plante, Seuil, 1999 (lire aussi Plaidoyer pour l'arbre, Actes Sud, 2007), me permettra d'expliquer ce que pouvait représenter le fond millefleurs pour Jean Perréal et Antoine Le Viste.

Le 1er jour, Jean Perréal se nourrit de beaucoup de lumière ; le 2nd jour, d'un peu d'eau ; le 3ème, de plantes diverses et de fruits variés ; le 4ème, de la chaleur du soleil et de l'énigmatique gentillesse de la lune ; le 5ème, d'un gros œuf gobé cru ; le 6ème, d'une gorgée de lait animal (une licorne ?) ; le 7ème, il se reposa auprès d'Eve, le serpent en éveil.


Les fleurs de La Dame ne sont pas là pour déranger. Aucunement. Nombreuses tant en quantité qu'en espèces, elles veulent absolument passer inaperçues. Elles évitent de se toucher entre elles, de frôler le moindre animal, le moindre objet. Timidité bien naturelle. (Une timidité certaine des arbres, fréquente entre les arbres de même espèce comme le pin parasol, les invite à ne pas se toucher par leurs ramages). Tout contact serait ou malséant ou aventureux. Elles ont la taille adéquate, ni trop petites ni trop imposantes comme en certaines tapisseries ; elles se sont parées des couleurs qui conviennent au fond de garance (beaucoup de bleus) ou de guède
(le pastel du Midi) (des rouges puissants) ; parfois, dans la rotonde, je m'approche (pas trop près ! me reproche des yeux la gardienne ou le gardien, esquissant le geste de se lever de sa chaise) pour sentir le brin de muguet ou la violette.
Elles sont vivantes, toutes, même celles qu'une main délicate a séparées de la branche maîtresse qui volent, fièrement droites. Elles n'ont pas oublié que la verticalité est la loi prééminente du végétal. Elles participent encore, elles le désirent ardemment, tant à l'espace aérien qu'au monde souterrain.
Elles sont davantage que fleurs, elles sont graines que le vent disperse pour essaimer, agrandir la famille, faire souche ailleurs, plus loin. Voilà pourquoi tous les quadrupèdes qui habitent la garance peuvent les côtoyer, les humer comme je le fais, leur parler (regardez bien !). Car que feraient ici ces lapins-cosmonautes ? Ces fleurs volantes sont les pollens que leurs mères plantées dans le sol de l'île sèment à tous les vents. La nature, de la terre au ciel, est pleine de promesses de naissances, de régénérations, de fruits, de ventres gravides… d'amours.

Leur croissance se poursuivra toute leur vie. C'est une nécessité. Si l'animal cesse un jour de grandir, le végétal doit poursuivre sa croissance. Antoine Le Viste aimerait bien que sa famille fasse de même ; que par une croissance exponentielle, elle rivalise avec les plantes qui sont les plus grands êtres vivants sur terre. Cela se nomme un arbre généalogique quand le peintre en trace les ramifications depuis la souche originelle. C'est ce temps immobile des plantes que le généalogiste retrouve dans la succession des générations.
La famille Le Viste (comme bien des familles anoblies de l'époque) est une plante-animal. Jean Perréal a voulu le dire dans La Dame. Après une mobilité de déplacement nécessaire à l'exploration de l'espace monarchique français pour trouver un milieu plus propice à une croissance maximum, où la nourriture serait ubiquiste (celle des premiers Le Viste lyonnais montés à Paris, près du roi), volonté d'une mobilité de croissance qui permet à chaque nouveau 'plant' Le Viste de se développer en se ramifiant et en pérennisant cette croissance par la richesse, la gloire, les titres, les biens fonciers, les offices royaux. Première mobilité animale plus rapide (on fait les valises et en voiture !), seconde mobilité végétale très lente, paisible, générationnelle, sur des siècles, que l'arbre généalogique illustré raconte en " une architecture coloniaire " où s'inscrit le 'désir' d'immortalité de l'espèce, de la famille, du Nom-du-Père.
La flore et la faune de La Dame me rappellent que plantes et animaux (donc les humains, Mary et Claude) sont constitués mêmement de cellules pourvues d'un noyau. Toutes ces cellules eucaryotes ont-elles une origine commune, bien avant la séparation entre les plantes et les animaux, il y a 700 millions d'années ? Champignons et animaux (donc 'nous') descendent par filiation directe d'ancêtres communs, les algues.

Chaque fleur vivante, tout animal vivant, tout objet vivant dans La Dame.
Toute fleur aussi courageuse et vulnérable que tout animal ; belle et commune ; bruyante et silencieuse ; bougeante et immobile ; riante et taciturne ; diurne et nocturne ; généreuse et austère. Ainsi que chacun des quatre arbres ; ainsi que la licorne et le lion ; ainsi que Mary et Claude.
Sobre, prudente, digne, belle, utile, discrète, autonome, silencieuse, pacifique : telle m'apparaît Mary ; et chacune des plantes qui l'entourent.
Jean Perréal et Antoine Le Viste avaient besoin, tous deux, que les fleurs et les arbres introduisent une dimension beaucoup plus lente du temps alors qu'autour d'eux s'exaspéraient les événements. Cette lenteur végétale du temps a gagné chaque être : Mary et Claude quasi immobiles, les animaux comme ralentis dans leurs déplacements quand ils ne sont pas assis. Seuls, le plus souvent, la licorne et le lion, ainsi que les oriflammes qu'ils soutiennent, apparaissent plus mobiles car revendiquant les émotions des personnages historiques dont ils sont les masques. Le faucon et la héronne, au zénith de leur amour, battent des ailes car " il faut bien que le corps exulte " !

 

 

Les fleurs disséminées dans l'espace garance sans aucun contact avec qui et quoi que ce soit dessinent pour qui regarde de loin un labyrinthe pouvant se lire comme :
- l'expression d'une perte : Mary, Jean Perréal, Antoine Le Viste dans un espace qui semble déstructuré, à la recherche d'un centre à partir duquel retrouver le bon chemin
- l'expression d'une communion heureuse dans un Eden retrouvé
- l'occultation ésotérique d'une vérité que le cheminement de l'œil et de la pensée dissimule derrière les fleurs-arcanes semées par l'alchimiste Perréal.

Les fleurs de La Dame, pas encore miroboles, fruits, plantes et fleurs séchés. Toujours en vie, plantées dans le sol de l'île ou jetées dans l'espace rouge sang qui les vivifie. Ainsi du sexe envahi qui rougeoie, se gonfle et se dresse.
Ce fond rouge qui a supplanté le fond d'or médiéval signifie lui aussi l'Eternité et l'Immensité infinie devant lesquelles se découpe chaque composition de La Dame. Un façon de réduire le drame qui s'est joué (et qui se joue encore en chaque tapisserie et qui se jouera chaque fois que le regard fouillera La Dame) à une sorte d'épiphénomène, d'un événement qu'il faut replacer dans l'espace-temps sous la volonté d'un dieu ou d'un désir. Personnages - figurants dans un décor déposé dans un recoin de l'infini spatial, mimes d'un jour perdu dans la trame de l'éternité des jours.
Avec le fond d'or, le croyant pouvait espérer une promesse de salut au Paradis doré. Le fond garance millefleurs, s'il semble refuser cette promesse, la maintient peut-être sur un plan profane en sollicitant le retour post-mortem en la Grande-Mère Nature.
Le fond millefleurs remplit le vide que nommait le fond d'or : faune et flore évincent la crainte de l'au-delà. Loin d'être l'Enfer rougeoyant par la garance qui l'habille, le fond de La Dame s'avère accueillant et paisible. Les anges sont oiseaux et petits lapins, l'amour y distribue ses rôles, la femme semble y être paradoxalement la maîtresse des lieux (avant d'en être chassée, pour nous, vous et moi, qui connaissons l'histoire contée).


Un être cher va me quitter. Que trace d'elle ou de lui soit conservée pour des contemplations futures. Silhouette de l'amant tracée au charbon sur le mur antique, portraits de tant de morts du Fayoum, 'empreinte' (?) de sueur, de lymphe et de sang sur le voile de Véronique, ombres portées des irradiés d'Hiroshima… portraits accidentels ou volontaires. Combler le vide avec ce que le dernier regard a vu, l'ultime apparence de l'absente ou du disparu avant que l'exil ou la nuit ne fasse son œuvre. Opposer au vide affamé cette pénultième preuve de l'existence de l'être aimé. Arc-bouter sa mémoire et sa foi à cette preuve tangible, palpable, si pleine de vie.
Au noir de la mort, Jean Perréal a choisi le rouge éclatant de la vie et son cortège de couleurs lumineuses. Jean Perréal aimait la vie.

Le rouge de La Dame se substitue au bleu de l'azur et au vert des campagnes où s'ébattent les oiseaux et les quadrupèdes. Le deuil à vivre et auquel survivre après le départ de Mary plonge dans un monde quasi irréel, celui du souvenir transfiguré et douloureux. Le rouge a pris la place de sa couleur complémentaire, antagoniste (celle de l'autre monde), le vert issu du mélange des deux autres couleurs primaires, le bleu et le jaune). L'éviction des 'verts paradis' nécessitait l'emploi du rouge autour duquel s'est organisé tout naturellement le jeu des autres couleurs. Ce rouge est la voie cathartique qui a dû permettre aux deux protagonistes de se sauver corps et âme et de rédimer Mary, de retrouver les territoires de la réalité.
Le peintre, comme le médecin et l'apothicaire médiévaux ou renaissants, broient divers ingrédients qui, poudres diluées, guériront celles et ceux qui 'broient du noir' à l'écoute de leurs maux. Par la vertu des volutes de ses lignes adoucies et des prismes de ses couleurs filtrant un réel trop cruel, le peintre, médecin de l'âme, console et rétablit la foi épuisée par 'le manque'. Ses potions colorées infiltrent chaque parcelle douloureuse et inquiète du corps et de l'esprit, dans le lent écoulement des jours qui irriguent le temps à vivre encore. Peu à peu, le malade gagne en patience, en sérénité ; sa santé physique et mentale renaît. Jean Perréal a guérir et Antoine Le Viste et lui-même.

 

 

Jean-Marie PELT, Les Plantes (leurs amours, leurs problèmes, leurs civilisations), Fayard, 1980

" Par l'étrange ambiguïté de son hermaphrodisme, le fleur séduit comme une femme ; mais en même temps, elle livre son pollen comme un homme. Elle donne et elle reçoit ; en elle se réconcilient l'éros et l'agapé, ces deux formes perpétuellement complémentaires de l'amour, vécues en même temps par un même individu que la nature pourvoit ici des deux sexes. " (p. 189)

Et en conclusion : " Ainsi s'achève notre histoire [des plantes]. Une épopée grandiose. Une histoire d'amour. Une histoire d'amour entre les éléments : l'eau, l'air et le feu du ciel qui embrase la terre et engendre la vie. Une histoire d'amour entre les vivants : l'oiseau, l'insecte et la fleur qui unissent leur destin. Mais à quel prix ! Célibats forcés, unions manquées, trahisons, tromperies, cruautés : la vie fait payer cher le prix de sa pérennité. Car la nature n'est pas l'Eden. " (p.329)

" Les frontières de l'espèce délimitent ainsi le territoire inviolable à l'intérieur duquel s'éveillent les désirs et les pulsions du sexe : territoire où se déploie le vaste arsenal des stratégies et stratagèmes que la nature a inventés bien avant nous pour séduire. " (p.330)

La lutte 'amoureuse' du faucon et de la héronne supplée l'absence d'insectes pollinisateurs dans La Dame.

Qui a eu l'éclatante l'idée de la rotonde de Cluny ? ce tholos, sorte de chapelle où je viens régulièrement, idolâtre d'un culte païen qui me convient, visiter ma déesse, comme l'Antique consultait la Pythie de Delphes, la priant de m'avouer son secret et le pourquoi de son silence.
A Paris, que reste-t-il de Mary ? Son portrait au Musée des Arts Décoratifs, si belle en Sainte-Madeleine, son petit pot bien fermé et son annulaire qui se glisse coquinement dans la bague louis-douzième. Ah ! l'Amour, l'extase, l'amour !
Et La Dame, aux lieux mêmes de son tourment. Le silence et la demi-nuit du temple rond où elle suspend chacun de ses gestes, bouche clo
se.
Garde ton secret, Mary ! Que je saurai deviner… dans ce cri de feu sur la tente ardente du désir. La Dame, entre silence et oralité, entre dissimulation et monstration, entre présence et absence.

La rotonde de par sa forme circulaire est un trou. Pascal Quignard dans Sordidissimes décline l'étymologie : " Le Hel dans les sagas des Islandais signifie le lieu caché (anglais hell, allemand hölle). En anglais trou se dit hole. En allemand trou se dit Höhle. Hehlen veut dire dissimuler. Il s'agit toujours de héler ce qui se dérobe ". Peut-être pouvons-nous regarder chaque île de La Dame comme un trou où Jean Perréal convoque celle qui a disparu.

 

Barbara Glowczewski, Rêves en colère avec les Aborigènes australiens, Plon, 2004

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" Les labyrinthes des coquilles perlières évoquent les labyrinthes de bosquets des jardins à la française, une mode de la Renaissance où les compositions des chemins vus d'en haut sont censées symboliser différents états sentimentaux.

Lorsque les douze anciens warlpiri invités à peindre une fresque sur sable au musée d'Art Moderne de la Ville de Paris furent successivement emmenés visiter trois châteaux, Versailles, Saint-Germain-en-Laye et Fontainebleau, ils me demandèrent ce que cachaient ces dessins géométriques faits avec des arbres. J'avais vingt-sept ans, et je ne sus leur parler que des labyrinthes des églises qui avaient transposé sous cette forme graphique l'idée du voyage spirituel de l'âme cherchant le chemin de Dieu.

Vingt ans plus tard, je réalise à quel point ils avaient raison de s'interroger sur le " secret caché " de ces labyrinthes des jardins à la française de la Renaissance qui ont laïcisé, sous forme de jeux de cache-cache amoureux, la quête de l'amour divin des cathédrales du Moyen Age.

En Australie, les missionnaires interdirent aux peuples du Sud-Est de continuer à graver dans le sol leurs immenses dessins labyrinthiques sur leur terrain initiatique appelé bora.

L'Eglise avait aussi découragé, chez les Celtes et d'autres peuples marins du nord de l'Europe, la pratique préchrétienne consistant à tracer de gigantesques labyrinthes en sillons creusés dans les pâturages, sous prétexte que s'y déroulaient des rites païens célébrant entre autres les plaisirs de l'amour.

Au Moyen Age, le labyrinthe fut confiné au sol des églises, parfois sur leur parvis, les anciens dessins à voies multiples - déambulations à plusieurs sorties ou risque de se perdre dans un couloir bouché - devinrent un chemin tortueux, mais avec une seule issue : la révélation de Dieu.

Le christianisme s'était approprié à sa façon le fameux labyrinthe de la mythologie gréco-latine conçu par Dédale pour y cacher le fils monstrueux du roi : le Minotaure, mi-humain et mi-bovin.
Le Minotaure, monstre hybride, mutant ou survivant d'un règne où les humains étaient plus proches des animaux, est aussi décrit comme un cannibale se nourrissant de jeunes hommes et de jeunes filles qui étaient abandonnés chaque année dans son labyrinthe.

L'ogre du mythe rappelle bien d'autres figures ancestrales associées à des mythes d'initiation aux quatre coins du monde, notamment en Australie, où l'on raconte aux jeunes novices qu'ils vont être " mangés ", pour mourir à leur enfance et renaître à l'âge adulte comme des initiés, devenus hommes ou femmes.

N'était-ce pas l'enjeu même du labyrinthe que de transposer cette transformation de la jeunesse vers la maturité figurée par un chemin aux multiples impasses, menant à la mort si on ne sait pas trouver la sortie ?

C'est grâce à l'amour de la fille du roi Minos que Thésée, envoyé à l'intérieur du labyrinthe, va réussir à ne pas se perdre en suivant le fil d'Ariane et à vaincre le frère de celle-ci, monstre qui empêchait d'en ressortir. Pour le meurtre de son fils, le roi s'en prend à l'architecte Dédale et l'y enferme avec son fils Icare. Dédale fabrique des ailes qui tournent tant la tête à Icare qu'il ne sait pas arrêter son ascension et tombe lorsque ses fixations fondent au soleil.

Dans la Grèce ancienne, la danse des grues, rite de passage pour les jeunes gens des deux sexes, reprend le thème du labyrinthe. Les danseurs devaient tourner en double cercle dans une chorégraphie mixte qui rappelle le Walungari des initiations du Nord-Ouest australien : deux spirales enchevêtrées tournent en sens inverse, une ligne d'hommes et une ligne de femmes qui finissent par s'associer en couples deux par deux.

La danse australienne, pratiquée par la plupart des groupes participant au réseau d'échange Wurnan — qui couvre au moins deux tiers de l'Australie — a lieu au moment des cycles d'initiation les plus secrets, mais aussi lors des rassemblements publics de groupes de langues différentes. " p. 288-290

Sites :

L. Kauffeisen, " Une incursion dans la flore ornementale ", Revue d'histoire de la pharmacie, n° 67, 1930, p. 49-56, comprenant deux reproductions très "personnelles" de M. Zundel de la maison Albert Scheurer Lauth, de Thann, qui a fait reproduire "par l'ancien système dit à la planchette" puis mettre en couleurs en 1884 des reproductions de quatre tapisseries de La Dame de 2 m 80 de haut sur 1 m 40 de large. https://www.persee.fr/doc/pharm_0035-2349_1930_num_18_67_9862

Un livre magnifique de Jean Bourdichon (contemporain de Perréal), Horae ad usum Romanum, dites Grandes Heures d'Anne de Bretagne https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b52500984v/

Cf. aussi : Le Tacuinum sanitatis, manuel médiéval sur la santé, basé sur le Taqwīm al-Sihha (Tableaux de santé), traité médical arabe écrit par Ibn Butlân vers 1050.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b105072169
https://fr.wikipedia.org/wiki/Tacuinum_sanitatis

Lire :

Juliette Guédé, L'art et les plantes dans la tapisserie de la dame à la licorne, thèse de doctorat en pharmacien soutenue en 1999 à Paris 5.

Michèle Bilimoff, Promenade dans des jardins disparus. Les plantes au Moyen Age d'après les Grandes Heures d'Anne de Bretagne, Editions Ouest France, 2001.


Henri Matisse - La Perruche et la Sirène - 1952
guoache découpée - Amsterdam - Stedelijk Museum

 

 

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