Beaucoup
d'animaux dans La Dame par rapport aux scènes humaines.
Abondance
et redondance. Certains animaux reviennent, fidèles, d'une tapisserie à
l'autre. Tous, métaphores profanes, héritées du Moyen Âge,
lourds d'une symbolique connue de tous, soutiens du sens du " texte sacré
" : chaque animal convoqué pour étayer l'histoire celée.
En réponse aux occupations " sensorielles " de Mary et de
Claude, les animaux des fonds s'activent, eux aussi : ils chassent ou s'enfuient,
pactisent et conversent, se reposent et écoutent, se sustentent.
Quel était le nombre total des animaux voulus et
dessinés dans la série initiale des 7 tapisseries ? Nous l'ignorerons
toujours, mais nous pouvons penser qu'il avait été choisi pour des
raisons très précises.
Quadrupèdes
et oiseaux
Animaux
pacifiques, animaux chasseurs. Peut-être, mais le renard, la genette et
le petit lapin sont dits animalia domestica car vivant autour de la maison.
Le singe, apprivoisé, est lui aussi de la famille ! Quant aux lions et
aux licornes, on en voit tous les jours ! Et le dragon n'est jamais bien loin,
attention !
Dans les 5 tapisseries des Cinq Sens de La Dame, (en ne comptant pas les animaux sous les îles du Goût et de La Vue) sur 71 animaux recensés, deux catégories
seulement :
― les quadrupèdes : 62 au total soit 87,32 % avec par ordre décroissant :
les lapins (32 soit 51,61 % des 62 quadrupèdes et 45,07 % des 71 animaux), les
chiens (9 soit 14,5 %), les agneaux (5 soit 8 %), les singes, les lionceaux et les renards (4 soit 6,45 % pour chacun) + 2 genettes, 1 chèvre et 1 licornette.
― les oiseaux : 9 soit 12, 68 %.
Point de
poissons, ni de serpents, ni de vers où grouillent ensemble petits rongeurs,
insectes, larves et autres vermines minuscules.
La licorne est un quadrupède,
c'est certain ! Les Bestiaires et la Bible l'affirment
le lapin est l'animal dominant (avec près
de 52 % des quadrupèdes et plus de 45 % de l'ensemble des animaux). Le français
médiéval nommait sous les termes de connil ou connin, à la
fois le lapin et le sexe féminin. Sa symbolique réclamait donc cette
place : amour charnel (on attendait un fils !), voire luxure ; il est l'animal
de Vénus. La Dame à la Licorne est bien la tapisserie de
l'Amour.
les quadrupèdes dominent largement dans chacune des tapisseries.
le nombre total d'animaux place le sens du goût en première
place, suivie du Toucher-La Tente.
Les lapins sont présents en nombre conséquent dans chaque tapisserie : la conception et l’enfantement du dauphin s’imposaient pour Mary et pour Claude.
Les chiens sont présents dans chaque tapisserie : c’est un animal de cour et de chasse.
L’agneau (agneau de la Saint-Jean, le premier-né ? agneau de Dieu ?) est présent dans chaque tapisserie : pour son symbolisme de douceur, de bonté et d’innocence, et de soumission du chrétien à la volonté de Dieu (devise de Mary : La voullente de Dieu me suffet – La volonté de Dieu me suffit).
Le singe, animal de cour, n’est pas présent dans L’Ouïe et dans La Vue, tapisseries où Mary est enfermée à Cluny.
Le lionceau (le lion est un animal de la ménagerie curiale), apparaît quatre fois, sauf dans Le Toucher-La Tente.
Le renard apparaît dans trois tapisseries, mais pas dans L’Odorat et Le Toucher-La Tente car (peut-être) la situation de Mary et de Brandon est apaisée et acceptée et aucun « coup fourré » n’est attendu.
La genette apparaît deux fois, dans Le Goût et La Vue, peut-être parce que ces deux tapisseries exposent un mariage récent de Mary et donc une virginité antérieure supposée.
La pie apparaît deux fois, dans Le Goût où elle participe activement aux événements et dans L’Odorat où son immobilité à terre (comme celle du héron) évoque une situation désormais apaisée.
Le faucon et la héronne ne sont face à face en vol que dans L’Ouïe (sollicitations de François Ier ?) et Le Toucher-La Tente (mariage Mary-Charles officialisé des deux côtés ?).
Pavie: nous sommes en 1525 dans l'après-Pavie. Il n'est plus question de
Mary mais d'un pays, son pays, à sauver. Les animaux convoqués n'ont
plus les mêmes raisons d'apparaître.
Thierry Buquet, « Les animaux exotiques dans les ménageries médiévales », Jacques Toussaint. Fabuleuses histoires des bêtes et des hommes, Trema - Société archéologique de Namur, 2013, p. 97-121.
Des
manuscrits enluminés
à La Dame
Pour
lire La Dame, il faut penser par analogie. Néanmoins, La Dame
se distingue très nettement des représentations médiévales
des bestiaires et des enluminures. les animaux sont reconnaissables,
dessinés dans le détail, même si peuvent demeurer des hésitations
d'identification : grue/héron, loup/lynx, guépard/panthère.
les lions et licornes se présentent en trois positions et non toujours
de profil, qu'ils soient sensés être méchants ou favorables.
La symbolique est ailleurs. le singe a perdu son caractère diabolique,
le chien sa face impure. les animaux sont proches de Mary et de Claude.
Ils leur a été donnée une place importante et valorisée.
les animaux sont solitaires, non en couple. Ceux de La Chasse à
la Licorne des Cloisters (faisans, perdrix, chardonnerets) vont souvent par
deux. Promesse de mariage dans l'une, séparation douloureuse dans l'autre
? de la structure ancienne, le peintre a conservé maints éléments
: les rapprochements entre " personnages " et éléments
du " récit ", les attitudes, les positions, les rapports de grandeur
Le lecteur doit être vigilant, ne rien négliger. Chaque détail
dicte sa loi, au service de la Grande Loi qui a guidé la conception de
La Dame. Il en est de même dans maints tableaux où doivent
être cherchées les lois du nombre d'or et des symboles.
dans la représentation des animaux, la forme a rejoint en importance la
structure jusqu'ici prépondérante. Nous sommes bien en pays de Renaissance,
mais les racines puissamment enfoncées en terres de Moyen Âge.
Le peintre et Antoine sont nés au siècle passé. Ils y ont
vécu 40 ans pour Perréal (si c'est lui), 30 ans pour Antoine, de
longues années de formation où l'imaginaire, le mode de penser,
de déchiffrer le monde, l'idéologie en un mot, se construit, peut-être
pour la vie entière si aucune remise en question notable n'intervient.
Ainsi, dans leurs années d'enfance, ils ont appris à penser et à
voir par analogie, système qui établit un lien entre l'apparent
et le caché, entre le terrestre et le céleste, le présent
et l'au-delà. L'activité de la pensée et de la vision est
alors de voir l'invisible sous le visible. Déceler quand on regarde ou
qu'on explique, celer quand on crée une uvre d'art. A chacun son
effort. les animaux "ennemis", chasseurs/chassés, réconciliés,
sont les ennemis d'hier, Anglais et Français de la Guerre de Cent Ans,
couchés à la même enseigne de l'Hôtel des Tournelles,
dans le même lit, Mary et Louis.
|
Certains
animaux de La Dame et de La Chasse ont leurs ascendants directs
dans une estampe La Tentation d'Adam et Eve d'une Bible publiée
par Antoine Vérard à Paris entre 1495 et 1500. S'y retrouvent aussi
les arbres, le pré fleuri, deux personnages, le jardin édénique,
la fontaine
La
genette apparaît deux fois dans La Dame :
-1- dans Le Goût, loin de Mary, en haut à gauche, à la hauteur
de la jeune licorne sans corne (= Mary encore vierge et promise à lenfantement),
tournée vers la droite, le regard levé vers le haut de la hampe
dune forme que je trouve phallique (allusion érotique :
Mary doit faire lamour pour enfanter un fils si on retient mon hypothèse)
|
-2-
dans La Vue, devant Mary, tournée vers la gauche, le regard levé
vers le lion ou limage de la licorne dans le miroir (= lamant devenu
époux, Charles Brandon). La scène est aussi érotique.
Ne pourrait-on pas la regarder comme passante ; emblème
dune devise qui énoncerait : jeunesse passe ou il
faut que jeunesse passe, avec la couleur érotique attachée
à ce passage.
Ou
bien : dans la gravure de la Bible de Vérard : elle est
en antithèse avec ses compères cerf - licorne (= pureté
)
et Adam Eve pécheurs. A bien regarder : le cerf et la licorne
près dAdam (le pur, trompé par La Femme, déjà !),
la genette et le singe près dEve (la fautive !) ; entre
les deux, le serpent, mais qui regarde Eve ; et la fontaine pour laver et
rajeunir tout ça
|
L'enlumineur
songe
Les marges immaculées sont à l'origine l'image de cette
partie du cosmos qui cerne l'espace connu. Espace vide, inconnu, vierge de tout
signe, de toute présence. Dieu y habite certainement. Alors, pourquoi,
à son exemple, ne pas créer moi aussi des plantes, des êtres
vivants qui évolueraient en ce nouveau paradis abandonné à mon imagination créatrice.
http://www.loc.gov/exhibits/heavenlycraft/images/rw967s.jpg
|
 

Enluminure
(fin du 14ème) extraite du Roman de la Rose, ms. 387, f.7 - Biblioteca
Histórica de la Universitat, Valencia (merci à Dulce Maria GONZALEZ
DORESTE) |
Ainsi
fut fait
Dès la seconde moitié du 13ème siècle,
les marges des manuscrits connurent l'exubérance du végétal,
de l'animal, de l'humain. Dans le secret de l'alcôve où elle caresse
la douce peau, la main plus libertine, plus libertaire, ose délacer le
corset des cadres. Le texte, sacré ou profane, la miniature elle-même,
se trouvent rehaussés en participant au mouvement de la page. La faune
et la flore n'en pouvaient plus d'être confinées dans les marges,
elles en explosent les cadres et s'approprient tout l'espace de la scène
pour participer vivement aux événements et aux émotions.
L'imagination de l'artiste avive celle du lecteur, la richesse du décor
décuple la valeur du livre et la gloire de son propriétaire. Le
fond a autant de dignité que le texte ou l'enluminure. La saturation
de l'espace de la page par le texte, la faune, la flore, les couleurs, les arabesques
et les volutes, est à son comble au 15ème siècle. Le millefleurs
est né. Le Paradis revit. Monde dompté et contraint, malgré
des apparences d'anarchie sauvageonne.
De
la page enluminée, La Dame a conservé : - le traitement
minutieux des détails - le concept de réseau touffu qui relie
tous les éléments - la symétrie par rapport au centre
ou à l'axe de la page - l'iconographie florale et animale
La
différence réside peut-être dans l'intégration de l'écheveau
de tous les détails du fond dans la trame de l'histoire narrée.
La présence des singes n'est plus incongrue comme elle l'est parfois en
marge d'un livre d'heures. Les animaux évoluent dans leur rôle
attendu : la pie voleuse, joyeuse et enthousiaste, peut-être ici de mauvaise
augure ; le renard et le faucon chassant ; le chien fidèle et attentif
; le lapin insouciant
dans un double animalisé des activités
humaines.

Entre
Moyen Âge et Renaissance
Animaux des bois, de la garenne et de la lande, des bords
du fleuve. Mon tableau les liste. Du moins, ceux qui restent ou dont nous avons
connaissance par d'anciennes photographies. La Dame est à l'image
des enluminures médiévales. Une nature encore sauvage. Des animaux
de terre à 85 %. Le ciel existe mais hors d'atteinte pour l'heure. Oui,
les tapisseries de La Dame sont encore tournées vers le Moyen Âge
même si elles ont pu être conçues après 1515. L'importance
donnée aux animaux en est une des aspects visibles à la première
visite.

http://expositions.bnf.fr/bestiaire/feuille/index_renard.htm
(cliquer sur l'une des 4 images pour en obtenir 16, puis cliquer sur chacune d'elles)
http://expositions.bnf.fr/bestiaire/feuille/index_mouton.htm
L'humain
du Moyen Âge,
voire de la Renaissance, est un chrétien qui vit le monde la Bible ouverte
en son esprit et en ses mains, quand il sait lire. Selon le livre sacré,
Dieu n'aurait crée Adam qu'après les animaux, le sixième
jour ; Il est vrai qu'ensuite il lui octroie le soin de les nommer, en une seconde
création, ersatz bienveillant et tardif dont le caractère divin
ne pouvait que diffuser dans les liens à venir entre l'humain et l'animal.
Dieu a tendu le miroir-animal à l'humain pour qu'il décrypte le
monde. Miroir d'un grand secours après l'éviction du Paradis,
selon la pensée médiévale. Ainsi le monde animal est-il un
Livre sacré où tout est symbolique. Même le monstre montre
et démontre, a contrario. Chaque animal peut alors revêtir, dans
le large spectre réunissant le divin et le démoniaque, parures diverses
où chacune et chacun pourra tour à tour se reconnaître et
conduire les affaires de sa vie, sous le regard de Dieu et les tentations du Malin.
Pédagogie vivante et individualisée permise par cette polysémie.
Nos horoscopes contemporains sont en ce sens nos " modernes " Bestiaires,
Jupiter et Neptune ayant détrôné le Père. L'Eglise
saura gauchir cet enseignement de masse vers une " pédagogie de la
peur " qui étend encore ses ravages.
Point
de scolastique dans La Dame, me semble-t-il. Ainsi, nous ne lirons point
dans la devise de la tente un appel du et au libre arbitre. Mais un Livre aux
(six) pages merveilleuses qui ravissent et enchantent, ce que devaient être
pour les Moyenageux certains vitraux, maintes fresques aux murs des églises,
tant de sculptures aux frontons des cathédrales. Evasion possible et nécessaire
dans un univers de faims et de douleurs, d'angoisses et de morts brutales.
La
Dame est une uvre charnière entre deux espaces mentaux. Je veux
y lire une introduction magistrale, adoucie et aristocratique, au " paganisme
de la Renaissance ". S'offre à nos yeux un monde débarrassé
des lourdeurs ecclésiastiques, où plantes et animaux vaquent librement
à leurs occupations naturelles. Libérée du joug de ses bijoux,
la Dame retrouvera-t-elle sa part sauvage que l'Humanisme l'invite à
rechercher ou bien la beauté splendide devinée de son corps invitera-t-elle
peintres et sculpteurs à en venir aux mains ?

La
licorne et le lion
Considérons
notre lion et notre licorne comme support des armoiries d'Antoine Le Viste, même
si nous savons qu'ils sont aussi des personnages historiques incognito "
déguisés ".
La
licorne tient lieu parfois de support d'armoiries, comme figure tenant l'écu.
Un exemple des plus anciens : une monnaie frappée en Ecosse sous Jacques
III (1466-1488). Déjà, sous le règne de Jacques 1er, (1406-1437),
un poursuivant d'armes porte pour nom d'office Unicorn. Au 15e siècle,
la licorne devient pour des raisons encore inconnues une figure emblématique
du royaume écossais. En 1603, quand l'Ecosse et l'Angleterre s'associent
pour former le Royaume Uni, la licorne rejoint le lion pour tenir les nouvelles
armes crées : le lion anglais à dextre, la licorne écossaise
à senestre.
Actuellement,
s'offrent à notre regard six licornes et six lions encadrant Mary et Claude.
Corps musculeux et souples, agréables à regarder. Attitudes
et maintiens nobles, même dans la peur et la colère. Corps habités
par le désir puisé à la même source. Blancheur de la
licorne qui troue chaque tapisserie de son éclat, ocre pâle du lion
qui ponctue à gauche cette coulée de lumière que réverbèrent
les corps de Mary et de Claude.
Ces
animaux sont rois, empereur ou reine, princesse et prince. Le peintre reprend
la tradition qui exige que le corps des rois et des princes soit l'objet de descriptions
très flatteuses qui le magnifient, l'idéalisent. Grandeur et force,
beauté, noble ou divine naissance, sont des qualités nécessaires
pour dominer ses sujets, des plus simples aux élites.
La
présence des licornes et des lions peut s'expliquer pour diverses raisons
:
pour certains critiques, encore dans les premiers balbutiements des
recherches et des interprétations, le lion relatait l'origine lyonnaise
de la famille Le Viste dont la licorne signalait la vitesse, de l'ascension sociale
peut-être. La Dame serait la mise en images du roman
médiéval Le Romans du biau chevalier à la Licorne et au
Lion la licorne et la lion étaient déjà "
sujets " britanniques. Lorsque James VI d'Écosse prit la succession
d'Elisabeth 1ère sur le trône de l'Angleterre en 1603, la licorne
écossaise et le lion anglais devinrent les porteurs héraldiques
des Armoiries royales du Royaume-Uni. http://fr.wikipedia.org/wiki/Armoiries_de_l%27%C3%89cosse
http://fr.wikipedia.org/wiki/Armorial_des_Plantagen%C3%AAt
http://fr.wikipedia.org/wiki/Licorne
Mary
étant anglaise, la licorne et du lion pouvaient imposer leur participation
dans la geste de Mary. Le peintre avait alors liberté d'abandonner son
imagination vagabonde aux vents de son inconscient, de sa culture, de son idéologie...
et des demandes et suggestions de son ami commanditaire.
Le peintre a su jouer de cette double présence animale, surtout de celle
du lion à la tête plus anthropomorphique que celle de la licorne,
pour laisser poindre en ses croquis sa fascination pour les anomalies et les monstres,
comme tout un chacun. Daniel Arasse relève que " les études
de proportions idéales de Léonard et de Dürer se doublent d'études
de disproportions systématiques où ils cherchent à fixer
des types de laideur à la fois idéale et naturelle (parce que produite
par le vieillissement ou par l'irrégularité propre à la variété
des productions de la nature)". Il poursuit : " Mais la croyance de
la Renaissance dans l'existence naturelle des monstres est surtout indissociable
de son épistémé et, en particulier, de son mode de pensée
analogique qui, en déchiffrant partout des similitudes et des " signatures
", légitime le glissement d'un règne à un autre et le
mélange de l'humain et de l'animal ".
Ainsi
s'explique la présence des nains dans les cours royales européennes,
des cabinets de curiosités chez les riches particuliers, l'engouement pour
les animaux exotiques et le succès du mythe des " hommes sauvages
" et des " humains velus ". Les lions de La Dame en sont
une des premières manifestations tissées.
Ce
sont les licornes et les lions qui donnent avant tout à chaque tapisserie
de La Dame son vrai sens, et dans une moindre mesure les visages
et les mains des deux jeunes femmes qui permettent au peintre une évocation
plus discrète d'émotions (larmes ou sourires, cheveux défaits
ou coiffés, souvent peu lisibles immédiatement). Mary et Claude,
" marionnettes " dont les mâles ont historiquement " tiré
les ficelles ", affirment pourtant la présence de leurs corps, bien
verticales, plantées fermement sur leurs pieds invisibles, quasi-statues.
De chaque côté, les licornes et les lions s'agitent et expriment
bien des sentiments. A eux l'exubérance de la gestuelle et de la mimique
dans une mise en scène grandiloquente des corps. Le peintre, en recherchant
la ressemblance physique et l'expression des émotions, quitte ainsi le
description stéréotypée des personnages et de leurs sentiments
propre à l'art médiéval. " Tu ne donneras pas au visage
qui pleure les mêmes mouvements qu'à celui qui rit, bien qu'en réalité
ils se ressemblent souvent ; car la bonne méthode est de différencier,
tout comme l'émotion du rire est différente de celle des pleurs
" préconise Léonard de Vinci dans son Traité de la
peinture. La Joconde est peut-être la première femme à
sourire dans l'art occidental.
Pensée analogique : donner à tel personnage la forme du lion, c'est
lui prêter les caractères du lion ; courage, puissance et souplesse
mais aussi férocité, laideur et grégarisme, selon la comparaison
zoomorphe. François 1er et Louise de Savoie du côté français,
Henry VIII et Charles Brandon du côté anglais, Charles Quint dix
ans plus tard, sont dépeints comme des êtres dont il faut se méfier
car à double personnalité.
Le
visage est au corps ce que le corps est au monde : un miroir, une signature. La
face : un résumé, une condensation du monde. Y réside l'âme,
en position dominante. Le visage, livre ouvert dont il faut lire chaque signe,
révèle les passions, les vertus, les vices. Traces profondes sur
les faces léonines ; rides, plis, comme surgis de l'intérieur, caractères
quasi typographiques gravés, à déchiffrer car révélateurs
de la nature intime, du caractère de la personne. Les licornes et les
lions de La Dame y gagnent une réalité psychologique humaine
que la tradition ne leur donnait pas encore et que Giambattista Della Porta (1536-1615)
détaillera en 1586 dans son De Humana Physiognomonia publié
à Naples. Le rapport analogique se renverse quand l'animal acquiert des
qualités humaines.
Caricatures
?
J'applique
à La Dame le " principe d'Occam " (Guillaume d'Occam ou
d'Ockham, théologien et philosophe du 14ème siècle) (ou encore
" de simplicité ", " de parcimonie " ou " d'économie
") qui consiste à éliminer systématiquement toutes les
hypothèses non nécessaires à l'explication d'un fait. Ayant
reconnu et retenu le caractère " caricatural " des lions de La
Dame, mon explication se veut la plus simple, de plus faible complexité,
dans le recherche d'un lien commun à tous les éléments constitutifs
de La Dame. Mary Tudor est cet élément unificateur qui me
permet d'expliquer le plus simplement possible la présence de chaque élément
dans chaque tapisserie. Je laisse à chacune et à chacun le choix
d'une autre interprétation selon le " principe d'incertitude "
qu'elle et qu'il revendique, quand ce n'est pas l'affirmation péremptoire
d'un dogme où l'hypothèse Dieu explique tout.
Tous
ceux qui ont rejeté la thèse " Mary Tudor " n'ont pas
cru au crayon malicieux, subtilement et plaisamment tératologique du peintre.
"
Qui ne sait lire avant de lire ? Le premier signe préhumain est le rapace
noir qui fit le visage du premier homme figuré tombant les bras dressés
en arrière, le sexe dressé. On en perçoit encore l'effigie
au bout du bâton propulseur qui a été peint à côté
de son corps érigé et mourant ...
Que virent spontanément sur les parois nocturnes les hommes qui brandissaient
des flammes ? Le corbeau, le vautour, l'ours, le cerf, le bison, le loup. Que
virent spontanément les hommes dans les étoiles éparses du
ciel nocturne ? Le corbeau, le vautour, l'ours, le cerf, le bison, le loup. "
écrit Pascal Quignard dans son livre 'noir' La Nuit sexuelle, pp.117-118
(Flammarion, 2007)
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Vénus
de la grotte Chauvet - vers 28 000 av. n.è.
composition associant
une représentation féminine
réduite au bas du corps et
un être composite,
bison par le haut du corps, humain par sa main
"
Lorsque l'on étudie les fresques dans leur globalité, en tenant
compte de leur position dans l'espace, nous réussissons à interpréter
leur sens. Dans la salle du fond, par exemple, face au panneau d'une scène
de chasse entre des félins et des bisons, figure un bassin de femme avec
une vulve qui do mine la scène. On peut y concevoir l'opposition entre
le mode carnivore et herbivore, et le bassin de la femme peut représenter
la naissance, ce qui donne lieu a une nouvelle opposition entre la vie et la mort
suscitée par la scène de chasse. Je pense que ces fresques sont
des représentations de leurs mythes. Une population ne peut pas vivre sans
mythes de ses origines. Ces mythes paraissent au travers de ces images animales,
de ces histoires humaines. Ces uvres sont des projections de soi sur la
toile, la paroi d'une grotte. Il s'agis sait pour eux/elles d'inscrire leur mythe.
" Carole Fritz, interview L'Humanité du 10 avril 2015.
Les
mythologies soulignent l'apparenté de l'humain et de l'animal : des étreintes
de Zeus avec Léda (cygne), Ganymède (aigle) ou Europe (taureau)
aux sacrifices d'animaux liés aux événements importants de
la vie humaine, via les êtres hybrides (Minotaure, Centaure, Sphinge ou
Sphinx). Les artistes du Moyen Âge
et de la Renaissance puisaient à deux sources au moins : Les Métamorphoses
d'Ovide et L'Histoire des animaux d'Aristote : " Il existe, en effet,
chez la plupart des animaux, des traces de ces états de l'âme qui,
chez l'homme, se manifestent d'une manière plus différenciée.
Car docilité ou férocité, douceur ou aspérité,
courage ou lâcheté, crainte ou assurance, intrépidité
ou fourberie, et, sur le plan intellectuel, une certaine sagacité, ce sont
là des ressemblances avec l'homme qui se rencontrent chez un grand nombre
d'animaux, et qui rappellent les ressemblances organiques dont nous avons traité.
"
L'artiste
de La Dame, dans ses portaits zoomorphes (physiques et moraux) se coule
avec aisance et malice géniale dans ce courant où sont assimilés,
par analogie, les êtres humains (saintes et saints, souverains et princes,
anonymes aussi) aux animaux qui leur servent d'attributs (principalement des lions).

Léonard
de Vinci - v. 1503-1505 Vieillard ceint d'une
couronne de lierre et tête de lion sanguine sur papier rose, rehaussé
de blanc Royal Library - Windsor  Léonard
de Vinci Allégorie du Concordat (décembre 1515) entre François
1er et Léon X Sanguine sur papier brun-gris Royal Library - Windsor
Castle Dans cette allégorie " du loup et de l'aigle ",
Léonard de Vinci rend hommage au pouvoir royal français : le loup
(= le prince) dirige sa barque (= l'État) grâce à une boussole
solaire (= la prudence) mais il ne trouve la bonne direction qu'avec l'aide du
soleil (= l'aigle à la couronne fleurdelisée = la France). Léonard
de Vinci voulait-il mettre en garde ou inciter les princes italiens à se
mettre sous la protection française pour conserver leur pouvoir ?
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Daphné
ne s'est-elle pas transformée en laurier, l'arbre préféré
des dieux, pour échapper aux assiduités d'Apollon ? Zeus n'est-il
pas apparu en cygne pour lutiner la nymphe Léda et lui permettre de pondre
l'uf d'où naîtront Hélène et Pollux ? Alors,
pourquoi François 1er, Louise de Savoie, Henry VIII, Wolsey, Charles Brandon
et plus tard Charles Quint ne revêtiraient-ils pas la pelisse du lion ou
celle de la licorne ?
Je
pense que le spectateur des années 1515-1530 aurait reconnu sans peine
au premier regard, sous la " physionomie " des lions, les personnages
historiques ; les quidams contemporains, dont la plupart des " érudits
", ne " voient " qu'un lion. Il en est ainsi de toute caricature
dont le temps qui passe délite peu à peu le " sel " qui
y distillait sa saveur. Ces lions, par souci d'efficacité didactique,
sont des portraits " au plus près " de la personne que chacun
représente. Ils participent à leur façon au courant artistique
qui remonte à l'Antiquité dont les traités de physiognomonie,
issus des thèses d'Hippocrate (liaison corps-âme), de Pythagore (métempsycose),
d'Aristote (caractères des animaux), affirmaient que l'observation des
animaux permettait de comprendre l'être humain et rapprochaient les caractères
humains à ceux des animaux proches " physionomiquement ".
Si leur présence est didactique, ce n'est pas dans le but de faire ressortir
plus intensément par contraste la beauté du reste de la composition
comme le conseillait Léonard de Vinci, mais dans celui de rendre crédible
les épisodes de la vie de Mary représentés. D'où cette
osmose si parfaite et si fine entre une tête de lionne ou de lion et une
tête de femme ou d'homme, si subtile que personne n'a retenu l'idée
émise par André Arnaud dès 1981.
En
effet : - il ne s'agit pas de pures caricatures. Les portraits ne sont pas
à proprement parler des " charges " burlesques comme il s'en
imprimera aux temps tourmentés de la Réforme. Le peintre, pour exprimer
au mieux émotions et sentiments, a évoqué les visages sans
accentuer ni déformer un détail. - il ne s'agit pas de visages
(très légèrement " retouchés " collés
sur un corps animal comme le goût en viendra plus tard)
Thériomorphose,
ce passage des personnages historiques en licornes et en lions.
Sandro
Botticelli - dessin de l'Enfer n° 17 La violence contre l'Art
Le
Septième cercle est une région divisée en trois circuits
(gironi) dont l'entrée est gardée par le Minotaure Le premier
circuit renferme ceux qui firent violence à leur prochain (ch. XI, v. 37.
Le second circuit est le séjour de ceux qui se firent violence à
eux-mêmes (ch. XI, v. 40) Enfin le troisième circuit voit les supplices
de ceux qui usèrent de violence contre Dieu, la nature et l'art (ch. XI,
v. 50). Ils sont tous au milieu d'une plaine sablonneuse et exposés à
une pluie de feu.
http://fr.wikisource.org/wiki/La_Divine_Com%C3%A9die_(trad._Lamennais)/L%E2%80%99Enfer/Chant_XI
La
Divine Comédie illustrée par Botticelli :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Divine_Com%C3%A9die_illustr%C3%A9e_par_Botticelli
Des
100 planches sur parchemin qui étaient prévues, 92 ont été
conservées : 85 se trouvent au Kupferstichkabinett de Berlin ; 7 sont conservées
â la bibliothèque Vaticane de Rome.
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L'âne-pape
de Rome et Le veau-moine de Freiberg d 'après Lucas Cranach l'Ancien. Dans
Philippe Melanchthon, De deux monstres prodigieux, à savoir d'un asne-pape
qui fut trouvé à Rome en la rivière du Tibre l'an 1496, et
d'un veau-moine nay à Freiberg en Misne l'an 1522, Genève, Jean
Crespin, 1557 - BNF Paris
|
Romeyn
de Hooghe - Louis XIV et Charles II d'Angleterre - eaux-fortes - 1672
Rijksmuseum-
Amsterdam
Internet vous donnera d'autres caricatures de Romeyn de Hooghe
http://www.caricaturesetcaricature.com/article-11666874.html

Louis
XVI | 
Marie-Antoinette | gravures
à l'eau forte et à la roulette imprimées en couleurs, attribuées
à Villeneuve v.1791 - BNF - Paris La
fuite de la famille royale consistait à se faire passer pour l'équipage
de la baronne de Korff, veuve d'un colonel russe qui se rend à Francfort
avec deux enfants, une femme, un valet de chambre et trois domestiques. |
 
Quel
personnage se cache sous ce lion qui clôt une page du Traité des
Vices ?
Manuscrit du 11ème siècle
provenant de l'abbaye
Saint-Pierre de Moissac, conservé à la BnF

Même
question pour cette "lionne"
trouvée dans le livre de Jurgis
Baltrusaitis,
Réveils et prodiges, Flammarion, 2006, p.4
Quelle peut être l’identité de cet homme
qui tient compagnie au saint Jérôme
de Hans Leonhard Schaufelein ?
v. 1504, Berlin, Gemäldegalerie

Quid de ces deux lions ?
Anonyme, Le Triomphe de la Force (fragment)
Bruxelles, vers 1530
Langeais, château

anonyme
- Charles DARWIN Hornet Magazine - 22 mars 1871 | 
Jean
Moulin - caricature patriotique encre de chine lavée - v. 1915 inspirée
de la fable " la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le buf
". | 
Cart'Com |
Entre
caricatures et portraits, les lions de La Dame sont une étape entre
les monstres hybrides du Moyen Âge
et les portraits de la Renaissance en tant que genre autonome qui promeuvent l'individu
moderne. Notre peintre les " croque " au moment où l'Humanisme
du 16ème siècle retrouve le zoomorphisme antique dans lequel se
lit l'interdépendance humain-univers et âme-corps. Ambiguïté
" sulfureuse " entre anthropomorphisation de l'animal et animalisation
de l'humain, aux années même où l'Europe découvre les
peuples " sauvages " qui rendent incertaine la délimitation humain/animal.
S'agit-il pour lui de " caricatures politiques " comme il en fleurira
à foison aux temps forts de l'Histoire, où le dessinateur animalise
l'adversaire pour lui dénier tout attribut humain ? Ou s'agit-il de
simples " clins d'il " comme autant de repères amusés
et amusants pour identifier les personnages et donner sens aux scènes représentées
?
Si la
subversion est très lisiblement à son paroxysme dans Pavie
de 1525 où François 1er est accusé de tous les maux de son
pays, la réponse est difficile pour les tapisseries de la série
originelle de 1515. Car la licorne est aussi bien un personnage anglais que français
et son aspect n'est pas toujours " dégradé ", même
quand il s'agit de François 1er qui apparaît apaisé dans Le
Toucher (La Tente). Celui du lion est traité différemment et
me semble fort " détérioré " quand il représente
un personnage dont Mary a eu à se plaindre (François 1er dans Le
Goût invectivant dans une attitude quelque peu ridicule car excentrique,
Louise de Savoie dans L'Odorat se compromettant par sa mimique puérile,
Thomas Wolsey dans Le Toucher-La Tente très mécontent et
" la queue basse "). L'esprit " subversif " affleure dans
ces trois lions et le lion du Goût trouve sa place entre la caricature
de Philippe IV le Bel (1285-1314) illustrant une version du Roman de Fauvel
(faux vel, faux voile, symbole de l'hypocrisie et de la fausseté)
et celle d'Henri III de 1589 (xylographie coloriée, BNF). Le grand-père
avant le petit-fils, préséance oblige !
| 
Le
lion - François 1er Le Goût |

Henri
III - xylographie coloriée - 1589 BNF |

Les
Evangélistes - Evangéliaire du 10è s.
Origine bretonne
- Bibliothèque de Troyes
Renaud
de Bar - Bréviaire - Metz, v.1302-05
BM Verdun - ms. 107,
f. 137v
Chiens contre lièvres et
Chasse au faucon
 |  | Le
roi Noble le Lion convoque la Cour des animaux Nord de la France, fin 13e
siècle BNF, français 1579 f. 1 | Renart
et Ysengrin chevaliers |
Comme d'autres œuvres du Moyen Âge, Le Roman de Renart utilise les animaux dans un dessein satirique. Ce Roman est un ensemble de textes disparates (26 branches composés principalement entre 1170 et 1250). Ils tirent leur sève des fables antiques, inspirées d'Esope (VIIe siècle av. J.-C. - VIe siècle av. J.-C.), mais écrites par Phèdre (1er siècle après n.è), Babrius (2ème siècle après n.è) et Avianus (fin 4ème siècle après n.è), des récits folkloriques et des textes en latin comme l'Ysengrimus, œuvre de 6500 vers environ, du moine Nivard (1148).
Les branches les plus anciennes du Roman de Renart, parodie des chansons de geste, opposent, sur le mode épique, mais sur un ton drôle et léger, Renart le goupil, Hermeline la renarde et l'ensemble des animaux de la basse-cour et de la forêt : dame Copée la poule, Chantecler le coq, Tibert le chat, Roonel le chien, Tardif le limaçon, Belin le mouton, Tiécelin le corbeau, Couard le lièvre, Fière la lionne, Brun l'ours, Hersent la louve et Ysengrin le loup, son pire ennemi. Malgré plusieurs condamnations et le siège de son château de Maupertuis par Noble, le roi - lion, Renart poursuit ses méfaits et ressuscite même après avoir été enterré !
Le Roman de Renart décrit les aventures d'un "contestataire" qui s'exprime contre la hiérarchie et la structure pyramidale de l'ordre féodal, contre les procédures pesantes et obsolètes de la justice féodale, contre l'hypocrisie des moines et la vie dissolue des prêtres ruraux, contre l'esprit de croisade et enfin contre l'idéalisation de la femme dans les récits courtois.
Le Roman de Renart aura des suites tout aussi satiriques, avec une dimension politique supplémentaire : Le Renart le Bestourné de Rutebeuf (avant 1270), où Renart représente l'hypocrisie, vise avec violence les ordres mendiants, franciscains notamment. Dans Le Renart le Nouvel de Jacquemart Gielée (1289), Renart devient le démon. Renart le Contrefait, œuvre d'un clerc de Troyes (1319-1342) oppose dans un combat allégorique Renart et Raison pour dénoncer les vices du temps. Le Roman de Fauvel de Gervais du Bus (vers 1310-1314), pamphlet contre le roi Philippe le Bel et l'ordre établi, un cheval de couleur fauve devenu roi reprend, avec la couleur du renard, ses défauts et ses méfaits.
|

Fauvel
préside un Conseil |
Le
Roman de Fauvel est un exemple rare de critique politique contemporaine d'événements
dénoncés par un haut fonctionnaire de la cour, un notaire de la
chancellerie royale, Gervais de Bus. Cette histoire satirique visait le roi de
France Philippe IV et, surtout, Enguerrand de Marigny, son principal conseiller,
qui finit sur le gibet. Pour déguiser sa cible, l'auteur adopte la formule
du héros zoomorphe, procédé déjà employé
dans l'Egypte ancienne. Miniature
tirée du Roman de Fauvel (1310-1314) de Gervais du Buset Raoul Chaillou
de Pesstain - illustré par Raoul le Petit (1326) conservé à
la BnF |
Me
suivrez-vous si je vois dans les "caricatures" de Pavie une anticipation
des "violences d'animalisation" (Denis Crouzet, Les Guerriers
de Dieu, Champvallon, 1990, T1, pp.262-263) ?
"
Un bestiaire symbolique gravite en effet autour des corps et des visages de l'ennemi,
prenant dans l'agression, possession d'eux. Parole de Dieu, qui est dit comparer
l'impur 'à plusieurs bestes immundes et feroces, et qui ne servent que
de nuyre a l'homme, comme a loups ravissans, regnards, chiens, pourceaux, ours,
serpens, scorpions, chameleons, dragons, basilicqs, aspics, viperes, mousches
a chiens, corbeaux
' et tradition de représentation des vices
dans des animaux, toutes deux dramatisées par le discours polémique
qui tente de faire vivre l'imminence eschatologique à travers la prise
de conscience d'une surgie de la Bête remplie d'ordure et d'impiété
". Si la figuration de François 1er sous les traits des cinq animaux
entravés ne prend pas à mes yeux l'aspect de " l'animalisation
de réformé [qui] est la résultante d'une perte du naturel
humain et français à la fois, d'un vide fait en lui des vertus chrétiennes
une dégénérescence de l'homme dans l'hypocrisie, la dissimulation
et l'orgueil qui l'identifie à 'un rude turc, ou quelque Canibale' ",
avant la mise à mort sanguinolente qu'elle prendra au cours des Guerres
de religion qui s'ensuivront, elle est, cette figuration, une critique acerbe
du souverain sur lequel se concentrent dans cette tapisserie, à mes yeux,
toutes les rancunes et les attentes du 'radicalisme catholique' pour qui la reformatio
n'est pas dans la rupture. Eloignés les signes qui l'oignaient de la
grâce divine : être devenu roi le jour du premier mois de l'année
1515, porter le premier prénom d'une lignée qui soit aussi le nom
même de son peuple et être entouré de la Trinité
féminine (Claude, Louise et Marguerite) !"
  
empreintes
d'intailles gnostiques - Cabinet des Médailles 1- archontes à
tête de canard 2- dieu à jambes d'homme, à corps de serpent
et à tête de coq
 
Voici
un exemple antérieur à La Dame, qui utilise le lion comme
support d'une caricature et que nous propose la tapisserie Les Cerfs Ailés
conservée au Musée départemental des Antiquités de
Rouen.
http://mountshang.blogspot.fr/2011/03/france-1500.html
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A partir du 15ème siècle,
le cerf devient un élément important de l'emblématique royale
française. Sous le règne de Charles VI (1380-1422), le cerf ailé
(appelé cerf volant ou cerf de justice, dont les ailes
soulignent la promptitude de la justice royale) apparaît pour représenter
le roi. Charles VII conserva cette devise ; son fils Louis XI l'abandonna ; Charles
VIII et Louis XII la reprirent comme support de leurs armes, ainsi que les ducs
de Bourbon.
Le grand cerf ailé au milieu de l'enclos central représente le roi
Charles VII (1422-1461) au repos dans son royaume que l'enclos circulaire délimite
et qu'identifie l'écu aux fleurs de lys accroché par la guiche au
clayonnage. Les iris et les roses renvoient aussi à Charles VII "Le
Victorieux" : ces fleurs étaient ses attributs personnels.
Il
est rejoint dans l'enclos par deux autres cerfs ailés plus petits, qui
entrent dans le royaume de France : ce sont les provinces de Normandie et de Guyenne,
occupées par les Anglais et reconquises après les batailles de Formigny
(1450) et Castillon (1453). Ce peut être aussi les deux fils de Charles
VII : le dauphin Louis et son frère Charles, duc de Berry.
Devant
l'enclos, deux lions représentent certainement le duc de Bourgogne, Philippe
III, dit Philippe le Bon, et le roi anglais Henry VI assistant impuissants à
la perte de ces deux provinces.
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Henry VI
d'Angleterre, Charles Quint
et François 1er reconnaissable dans
deux ou trois tapisseries de L'Histoire du roi François sur des
cartons de Laurent Guyot exécutés entre 1610 et 1618, visibles au
château de Chambord. Sur la tapisserie dite Chasse au vol devant un pont,
la reine Eléonore d'Autriche est aussi reconnaissable. |
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| Jean
Petit - La justification du duc de Bourgogne 14e. s. - ms. 878,
f.2 Oesterreichissche Nationalbibliothek - Vienne
La
légende dit : " Par force le leu (le loup) rompt et tire à
ses dens et gris (griffes) la couronne, Et le lyon per tres grant ire, de sa
pate grant coup luy donne. " Le loup Orléanais saigne beaucoup,
rappel de l'assassinat de Louis d'Orléans par les gens de Jean sans Peur
en 1407. | 
Jean
sans Peur, duc de Bourgogne Ecole française
- début du 15è.s. Le Louvre | Le
loup armagnac contre le lion bourguignon La tente
est le royaume de France, le lion fait référence aux armes de Flandres
: il représente Jean sans Peur qui s'oppose " à la prédation
" du loup, Louis d'Orléans. En tombant, la couronne fend le lys de
France. |
Ainsi
La Dame déroge quelque peu à la règle albertienne
et vincienne qui demandait que les souverains et les nobles fussent représentés
dans des apparences, des attitudes, des mises vestimentaires dignes et décentes,
sans qu'aucune difformité physique induise une bassesse morale. Le peintre
se situe là au seuil au mieux de la dérision, au pire de l'irrévérence.
Le déboulonnage des idoles a commencé. Seule Mary s'en tire bien
! Il s'agissait de ne pas nuire à l'ensemble de la composition de chaque
tapisserie en créant une disharmonie par la confrontation trop brutale
des licornes et surtout des lions, monstres ou personnages caricaturés
au choix, avec l'exposition d'un idéal de beauté sous les traits
de Mary. L'allusion à un personnage devait rester quasi indiscernable,
un secret connu des seuls commanditaire et peintre. Recommandation certainement
donnée aux liciers d'être le plus précis possible et de respecter
scrupuleusement les cartons sans tenter de les corriger.
Notre
peintre a-t-il lu le Discours sur la dignité humaine, Oratio de dignitate
hominis, écrit en 1486 par Jean Pic de La Mirandole et édité
à Strasbourg en 1504 ? " Le parfait artisan [Dieu] décida finalement
qu'à celui à qui il ne pouvait rien donner en propre serait commun
tout ce qui avait été le propre de chaque créature. Il prit
donc l'homme, cette uvre à l'image indistincte, et l'ayant placé
au milieu du monde, il lui parla ainsi : je ne t'ai donné ni place déterminée,
ni visage propre, ni don particulier, ô Adam, afin que ta place, ton visage
et tes dons, tu les veuilles, les conquières et les possèdes par
toi-même
Tu pourras dégénérer en formes inférieures,
comme celles des bêtes, ou, régénéré, atteindre
les formes supérieures, qui sont divines. " Selon le " prince
des érudits ", " Quis hunc nostrum chamaeleonta non admiretur
: qui n'admirerait ce caméléon que nous sommes ? " empruntant
à l'Ethique à Nicomaque d'Aristote cette comparaison animale
pour se féliciter de ce pouvoir qui fait de " l'homme heureux une
sorte de caméléon ". Princesses et princes-caméléons,
tantôt licorne, tantôt lion, comme chacune et chacun d'entre nous,
selon les circonstances, gracieux ou laid, bon ou méchant. Licorne et Lion,
tour à tour Christ ou Satan. Double face de chaque être créé
: licorne terrible avec sa rostre qu'une vierge conquiert, lion ressuscitant ses
petits mais tuant ses proies, dans un univers de mille fleurs plus belles les
unes que les autres où la chasse animale qui n'a de cesse mime la quête
amoureuse.
Les
animaux de La Dame, comme l'inconscient du peintre, ne peuvent ni se taire
ni cacher leur secret. " Celui qui a des yeux pour voir et des oreilles pour
entendre constate que les mortels ne peuvent cacher aucun secret " (Sigmund
Freud, Dora, un cas d'hystérie in Cinq psychanalyses).
En résumé, apprécions l'utilisation diverse, cohérente
et intelligente des animaux dans La Dame : les licornes et les
lions pour étayer la vérité historique de chaque scène
le faucon et la héronne (et dans une moindre mesure le chien et
le lapin) pour mimer la quête amoureuse les lapins pour inscrire
l'histoire de Mary dans la sexualité humaine procréatrice
les autres animaux pour souligner plus intensément par voie analogique,
métaphorique, symbolique, des situations, des sentiments

Harold,
duc des Anglais, et ses chevaliers se rendent à cheval à Bosham
  
La
tapisserie de Bayeux : un faucon, des chiens, une licorne noire ou un cerf
?
La
licorne

tapissserie
à la licorne aux armes de Chabannes-La Palice ateliers de la Marche
- fin 15è s. | Oh
! c'est elle, la bête qui n'existe pas. Eux, ils n'en savaient rien,
et de toutes façons son allure et son port, son col et même
la lumière calme de son regard ils l'ont aimée. Elle,
c'est vrai, n'existait point. Mais parce qu'ils l'aimaient bête pure,
elle fut. Toujours ils lui laissaient l'espace. Et dans ce clair espace épargné,
doucement, elle leva la tête, ayant à peine besoin d'être. Ce
ne fut pas de grain qu'ils la nourrirent, mais rien que, toujours, de la possibilité
d'être. Et cela lui donna, à elle, tant de force, qu'elle
s'en fit une corne à son front. L'unicorne. Et puis s'en vint de là,
blanche, vers une vierge, et fut dans le miroir d'argent et puis en elle. Maria
Rainer Rilke - Traduction Armel Guerne |
Tout
ce qui peut être imaginé est réel. Pablo Picasso
Rachète
le temps. Rachète la vision indéchiffrée du plus haut
rêve des licornes tiarées traînant la herse d'Or
Thomas Stearns Eliot
http://www.faidutti.com/unicorn/unicorn.htm
http://fr.wikipedia.org/wiki/Licorne_rose_invisible

Licorne
verte et renards roux
bas de page de parchemin contant le baptême du
roi Óláfr Tryggvason (963/64-1000)
Saga de saint Óláfr
- Flateyjarbók - vers 1390
Reykjavik - Institut Árni-Magnússon
« Des rapports étroits unissent la licorne de nos pays, à l’éblouissante robe de neige, et la gazelle aux cornes soudées ou torsadées, bien vivante (se-rou), vénérée jadis dans les Himalayas, en Mongolie ou en Ethiopie. » (p. 5) et « Le se-rou des Himalayas est, lui aussi, une gazelle aux cornes soudées, ou un bouc angora aux cornes torsadées. » (p. 12). Francesca-Yvonne Caroutch cite dans Le Mystère de La licorne (Dervy, 1997) les auteurs parlant de la licorne se-rou : Brian Hodgson, résident anglais au Népal, le major Latter, Mac bride, Kindon, Wand Bower, Welby, Deary, Rockhil, Prejevalski et le père Huc. « John Wood décrivit une des méthodes consistant à réunir les cornes d’un jeune cervidé dans son Natural History of Man (Londres, 1868). »
Le si-rou himalayen sculpté au sommet des monastères. « Le terme si-rou, indiquant la notion d’unique, sert à désigner la vision pénétrante et l’esprit d’éveil. » Francesca-Yvonne Caroutch, Le Mystère de La licorne, p. 187.
Malgré
les quelques lignes de Ctésias, Aristote, Pline ou Élien consacrées
à des animaux unicornes, l'imagerie grecque et romaine, qui connaît
pourtant des animaux fabuleux, ignore la 'licorne'.
La
licorne de l'imaginaire occidental, à silhouette chevaline et corne spiralée,
est une création du Moyen-Âge finissant, même si elle emprunte
beaucoup au Physiologus hellénistique, et un peu à l'Histoire
naturelle de Pline.
Au
13ème siècle, grâce aux Bestiaires, la licorne envahit
l'iconographie occidentale, mais ce ne fut qu'au 16ème que des ouvrages
entiers lui sont consacrés. Notre blanche licorne aux sabots fendus, celle
de La Chasse et La Dame, n'était guère connue avant
la Renaissance.
" La
licorne du Moyen-Âge doit moins à Pline ou Aristote, auxquels les
lettrés de la Renaissance, avides de sources classiques, s'efforcèrent
de la ramener, qu'au Physiologus, manuscrit hellénistique rédigé
au 2ème siècle de notre ère, que le Moyen-Âge a longtemps
attribué à Saint Ambroise. À Alexandrie se fondaient les
traditions grecques et orientales, que l'on retrouve mêlées dans
ce traité attribué à un hypothétique "naturaliste",
mais sans doute travail commun de nombreux savants. Le Physiologus, ensemble
de brefs récits concernant des créatures de toutes sortes, forme
la base commune de tous les bestiaires médiévaux "
rédigés entre les 12ème et 14ème siècles. "
Certains, comme celui de Pierre de Beauvais, également appelé
Pierre le Picard, sont même pour l'essentiel de simples traductions. Par
la suite s'ajoutèrent au texte grec de nombreuses autres créatures,
voire des pierres ou des plantes, dont les descriptions sont souvent empruntées
aux Etymologiæ d'Isidore de Séville, qui devaient elles-mêmes
beaucoup à l'Histoire Naturelle de Pline l'Ancien. " (Bruno
Faidutti)
De cette première
licorne médiévale, ont survécu l'émouvant récit
de sa capture où elle se montre d'une " douceur résignée
", et certaines caractéristiques physiques d'un chevreau avec sabots
fendus et souvent une barbichette.

16/17èmes
s.- BM Carpentras
Le poète florentin
Guido Cavalcanti (v. 1250-1300) donne l'étymologie suivante : il
lunicorno (nom de genre masculin), soit la corne
de lune.
*
Petite
tapisserie
Sire
de Framboisy Nourrit Sa licorne de pain dur Et de harengs pendus au mur.
Mais
la licorne voudrait Etre nourrie de pain frais.
Elle
refuse de manger Ce qui met sa vie en danger.
Maurice
Fombeure
*
"
Le symbolisme de l'agneau pascal convenait bien mieux aux représentations
de la Passion. L'iconographie chrétienne de la Renaissance a donc modifié
la scène de la chasse à la licorne, pour lui faire signifier l'Annonciation.
Vers le milieu du 15ème siècle, les chasseurs disparaissent, remplacés
par un veneur ailé poussant devant lui ses chiens. En même temps,
la licorne perd sa silhouette de chevreau, qui rappelait l'agneau pascal, pour
ressembler de plus en plus à un cheval qui n'a rien de sacrificiel.
La vierge ne représente plus Marie; elle est, dans une scène désormais
purement symbolique, la Vierge Marie. Le veneur est l'ange Gabriel, les chiens
sont les vertus chrétiennes. L'ensemble est une allégorie de l'Annonciation,
la licorne dardant sa corne dans le sein de la Vierge comme pour la pénétrer.
" (Bruno Faidutti)
http://www.faidutti.com/unicorn/theselicorne1.pdf
La
licorne est l'emblème de la Virginité. Agathe, Marie, Justine d'Anthioche
et Justine de Padoue possèdent parfois cet attribut.
La
licorne apparaît le plus souvent avec les caractéristiques physiques
suivantes : forme chevaline, robe blanche, corne frontale longue cannelée
en vrille, sabots fendus, barbiche caprine, longue queue.
La
Dame à la licorne
| | silhouette
chevaline, avec barbichette | sabots
fendus : deux doigts ! | | | | sabots
fendus : deux doigts |
| | sabot
de cheval : un doigt | sabot
de chèvre : deux doigts |
La
Chasse à la licorne
| | silhouette
chevaline, avec barbichette | sabots
fendus : deux doigts ! | | | | |
Dans
son Bestiaire du Christ, Louis Charbonneau-Lassay note que chaque
symbole révèle deux aspects opposés. Deux exceptions à
cette règle : la licorne et la rose dont La Dame s'est faite célébration.
La
Dame, comme La Chasse, offre à
nos regards la forme la plus aboutie, la plus glorieuse, de cet animal fabuleux
à corne spiralée que l'artiste a dessiné " vraisemblable
" selon la remarque pertinente de Mme Freeman. Elle tient du cheval (le cheval
est considéré comme un animal psychopompe et funéraire dans
certaines croyances) décrit dans les premiers textes (Ctésias, Pline,
Elien) et de la chèvre du Physiologus grec d'Alexandrie par sa barbichette
et ses sabots fourchus (celle des Cloisters les a plus recourbés que celle
de Cluny, sauf dans Pavie où elle est chèvre). Notre artiste
appartient à cette cohorte d'artistes qui, selon Jean-Pierre Jossua "
ont créé la licorne
par la beauté de la bête
qu'ils ont peinte, sculptée ou gravée
A partir d'une légende
biscornue et en tout cas en porte à faux complet sur son application religieuse,
ils ont forgé l'animal merveilleux dont l'imaginaire de l'Occident s'est
nourri toujours à nouveau depuis plus de quinze siècles " comme
le prouve sa " présence dans le songe et dans la culture constamment
manifestée."
Sa
corne frontale : signe phallique de puissance, de fécondation et de fertilité
par sa forme, de pureté et de spiritualité par sa couleur, de divin
par son unicité. Les trois éléments s'unissent dans l'idée
pour certains d'une épée de lumière symbolisant le Verbe,
le Logos divin, c'est à dire la Connaissance et la Sagesse. La corne
n'est pas toujours 'attachée' au milieu du front de la licorne. Dans Le
Goût, L'Ouïe, L'Odorat et Pavie, elle apparaît
fixée de façon décalée. Le nombre de ses stries varie
de 11 à 13 et leur sens de rotation diffère. La licorne possédait,
croyait-on, la faculté de déceler tout ce qui était impur,
empoisonné.
 | Vaticinia
de summis pontificibus -
France (?) - milieu du 15e s. manuscrit provenant de l'abbaye de Marmoutier BM
Tours, 8M, ms. 520, f. 222v Ce manuscrit est une véritable
encyclopédie prophétique dont les derniers feuillets contiennent
les Prophéties sur les papes. A l'origine, adaptation latin des Oracles
de Léon, cette série de textes hermétiques et parfois
subversifs eut à la fin du Moyen Âge un grand succès, largement
dû au rôle joué par les images.
La
licorne ne tente-t-elle pas de faire tomber la tiare papale ? |
Deux
fois, elle est située derrière Claude. Dans L'Ouïe où
elle signifie la grossesse de la future reine riche d'un trésor enfoui
en elle ; dans Le Toucher (La Tente) où elle reçoit dans
le coffret qu'elle tient la coulée du trésor royale qu'y verse une
Mary ithyphallique. Les quatre autres fois, proche de Mary, elle représente
dignement son frère Henry et son époux Charles. Ainsi retrouverait-on
son rapport avec l'amour : charnel près de Claude, fraternel près
de Mary.
La licorne "
est " un animal important, souvent de grande taille, qui fréquente
assidûment l'entourage divin, adamique, marial ou christique. Pourtant,
nulle licorne dans la Bible hébraïque, la Torah. Une erreur de traduction
dans la Septante grecque achevée en 130 avant notre ère a
remplacé le mot hébreu remim = buffle par monokeros =
unicorne. La Vulgate latine qui traduit la Septante donne soit
rhinocéros (Nombres, Deutéronome, Jacob), soit unicornium
(Isaïe, Psaumes).
| La
licorne Le
saint leva sa tête et la prière retomba comme un casque sur son
chef : car l'incroyable s'approcha en silence la bête blanche, telle
une biche sans défense implorant des yeux l'assaillant. Le
tréteau ivoirin de ses jambes se mouvait avec un balancement léger un
éclat blanc glissait heureux sur sa robe et sur le front de bête,
tranquille et claire se tenait telle une tour sous la lune la corne claire,
que chaque pas semblait dresser plus encore. Le
mufle avec son duvet rose et gris légèrement retroussé,
de façon qu'un peu de blanc (plus blanc que tous les blancs) des dents
brillait ; les naseaux dilatés humaient sans bruit. Pourtant ses
regards que rien ne barrait projetaient des images dans l'espace et fermaient
un cercle de légendes, bleu. Rainer
Maria Rilke - Traduction Lorand Gaspar
|
Sauvage
et puissante, parfois cruelle, elle peut être apparentée au lion
qui l'accompagne auprès de Claude et de Mary. " Sauve-moi de la gueule
du lion, délivre-moi de la corne de la licorne " demande le verset
22 de la Vulgate. L'une serait lunaire, l'autre plutôt solaire !
Pourquoi pas ? Rendue familière par la présence à ses côtés
du lion qui, lui, existe bien, sa présence rehausse l'aspect héroïque
et noble d'Antoine Le Viste. Si La Dame est un chant d'amour, il se
démarque de celui évoqué dans la septième tapisserie
des Cloisters où la licorne est enclose d'une clôture et attachée
à un arbre par une chaîne censée symboliser la conquête
de cur de l'amant par sa belle à qui il voue désormais une
foi absolue. La licorne de La Dame ne peut être attachée car
Mary a choisi librement sa destinée en épousant celui qu'elle aimait,
Charles Brandon, contre la volonté de son terrible frère.
http://expositions.bnf.fr/bestiaire/feuille/index_licorne.htm
Lire : Francesca-Yvonne Caroutch, Le Livre de la licorne, Pardès,
1989 et Le Mystère de la licorne, Dervy, 1997 http://fcaroutch.free.fr/
-
Roger Caillois, Le Mythe de la licorne, Fata Morgana, 1991 - Bruno Faidutti,
Images et connaissance de la licorne, thèse de doctorat de l'université
Paris XII, 1996. Au Musée de Cluny, se dresse une corne de narval
que bien des naïfs ont cru de licorne, de 2,90 m qui aurait été
donnée en 807 à Charlemagne par Haroun el-Rachid, calife de Bagdad.
La
thèse de doctorat de Bruno Faidutti présentée en novembre
1996 à l'université Paris XII est une mine inépuisable de
renseignements. Ainsi au sujet des relations de la licorne et du lion : "
La connaissance médiévale faisait beaucoup de cas des "amis"
et "ennemis naturels", supports inépuisables de métaphores
moralisantes. La licorne, dont la seule amie, très rarement citée,
semble avoir été la colombe, a longtemps eu pour ennemi naturel
l'éléphant, à la suite d'une confusion avec le rhinocéros,
dont nous avons rendu responsable Isidore de Séville. A la fin du Moyen-Âge,
elle vit donc soudain se dresser devant elle un nouvel adversaire, le redoutable
lion, avec lequel elle n'entretenait, dans la tradition des bestiaires, pas de
lien particulier. L'origine de ce récit était déjà
bien connue des savants de la Renaissance, puisque Conrad Gesner (1516-1565) l'attribuait
au "roi d'Éthiopie, dans une lettre en hébreu au pontife de
Rome"; on reconnaît là la fameuse "lettre du Prêtre
Jean", célèbre faux rédigé à la fin du
XIIème siècle, sans cesse recopié, puis imprimé, jusqu'au
début du XVIème. "
Le
Bestiaire divin de Guillaume le Clerc de Normandie comporte le portrait de
la licorne : "Cette bête a tant de témérité, elle
est si agressive et si hardie, qu'elle s'attaque à l'éléphant:
c'est le plus redoutable de tous les animaux qui existent au monde. La licorne
a le sabot si dur et si tranchant qu'elle peut parfaitement se battre contre l'éléphant.
Et l'ongle de son sabot est si aigu que, quoi que ce soit qu'elle en frappe, il
n'est rien qu'elle ne puisse percer ou fendre. L'éléphant n'a aucun
moyen de se défendre quand elle l'attaque, car elle le frappe sous le ventre
si fort, de son sabot tranchant comme une lame, qu'elle l'éventre entièrement.
"
Dans l'une des
innombrables versions de la fausse " Lettre du Prêtre Jean "
rédigée à la fin du 12ème siècle, il est écrit
: "Le lyon les occit moult subtillement, car quant la licorne est lassée,
elle se mect de costé ung arbre, et lion va entour et la licorne le cuyde
fraper de sa corne et elle frappe l'arbre de sy grant vertus, que puys ne la peut
oster, adonc le lyon la tue. "
Georges
Guiffrey, Lettres inédites, 1866, Renouard, p.16 "
Je vous envoye de la licorne pour luy en faire user ainsi qu'il sera ordonné.
" Lettre de 1547 de Diane de Poiters à Jean d'Humières,
gouverneur de la maison des enfants royaux, lors de la " rougeolle "
de la petite Elisabeth âgée de deux ans (fille d'Henri II et de Catherine
de Médicis) en lui suggérant d'appeler le médecin Jean Fernel.

Gustave
Moreau, La licorne, 1885, musée G. Moreau
François
Rabelais - Quart Livre des faicts et dicts héroïques du noble Pantagruel
Chapitre
II
Comment
Pantagruel en l'isle de Medamothi achapta plusieurs belles choses.
[
]
Pantagruel par Gymnaste feist achapter la vie & gestes de Achille en soixante
& dixhuict pièces de tapisserie à haultes lisses, longues
de quatre, larges de trois toises, toutes de saye Phrygiene, requamée d'or
& d'argent. Et commençoit la tapisserie au nopces de Peleus & Thetis,
continuant la nativité d'Achilles, sa ieunesse descripte par Stace Papinie
: ses gestes & faicts d'armes celebrez par Homère : sa mort & exeques
descriptz par Ovide, & Quinte Calabrois: finissant en l'apparition de son
umbre, & sacrifice de Polyxène descript par Euripides. Feist
aussi achapter trois beaulx & ieunes Unicornes : un masle de poi alezan tostade,
& deux femelles de poil gris pommelé. Ensemble un Tarande, que luy
vendit un Scythien de la contrée des Gelones
Chapitre
IIII
Comment
Pantagruel escript à son père Gargantua, & luy envoye plusieurs
belles & rares choses.
[
]
Au reste i'ay ceste confiance en la commiseration & ayde de nostre Seigneur,
que de ceste nostre peregrination la fin correspondera au commencement : &
sera le totaige en alaigresse & santé perfaict. Je ne fauldray à
reduire en commentaires & ephemerides tout le discours de nostre naviguaige
: affin que à nostre retour vo' en ayez lecture veridicque. J'ay icy trouvé
un Tarande de Scythie, animal estrange & merveilleux à cause des variations
de couleur en sa peau & poil, scelon la distinction des choses prochaines.
Vous le prendrez en gré. Il est autant maniable & facile à nourir
qu'un aigneau.
Je
vous envoie pareillement troys ieunes Unicornes plus domesticques & apprivoisées,
que ne seroient petitz chattons. J'ay conferé avecques l'escuyer, &
dict la manière de les traicter. Elles ne pasturent en terre, obstant leur
longue corne on front. Force est que pasture elles prènent es arbres fruictiers,
ou en rattelliers idoines, ou en main, leurs offrant herbes, gerbes, pommes, poyres,
orge, touzelle : brief toutes espèces de fruictz & legumaiges. Je m'esbahis
comment nos escrivains antiques les disent tant farouches, feroces, & dangereuses,
& oncques vives n'avoir esté veues. Si bon vous semble ferez espreuve
du contraire : & trouverez qu'en elles consiste une mignotize la plus grande
du monde, pourveu que malicieusement on ne les offense.
Pareillement
vous envoye la vie & gestes de Achilles en tapisserie bien belle & industrieuse.
Vous asceurant que les
nouveaultez d'animaulx, & plantes, d'oyzeaulx, de pierreries que trouver pourray,
& recouvrer en toute nostre peregrination, toutes je vous porteray, ayant
Dieu nostre Seigneur lequel je prie en sa saincte grace vous conserver.
De
Medamothi ce quinzième de Juin.
Panurge,
frère Jan, Epistemon, Xenomanes, Gymnaste, Eusthenes, Rhizotome, Carpalim,
après le devot baisemain vous resaluent en usure centuple.
Vostre
humble filz & serviteur Pantagruel.
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Cinquième
Livre des faicts et dicts héroïques du noble Pantagruel
Chapitre
XXIX
Comment nous visitasmes le pays de Satin.
Joyeux
d'avoir veu la nouvelle religion des frères Fredons, navigasmes par deux
jours : au troisiesme, descouvrit nostre pilot vue isle, belle & delicieuse
sur toutes autres : on l'appelloit l'Isle de Frize : car les chemins estoient
de frize.
En
icelle estoit le pays de Satin, tant renommé entre les pages de Cour :
duquel les arbres & herbes jamais ne perdoient fleurs ne feuilles, & estoient
de damas, & velours figuré. Les bestes & oiseaux estoient de tapisserie.
Là
nous vismes plusieurs bestes, oiseaux & arbres, tels que les avons de par
de çà en figure, grandeur, amplitude & couleur : excepté
qu'ils ne mangeoient rien, & point ne chantoient, point aussi ne mordoient
ils comme font les nostres. [
]
J'y
vy trente deux Unicornes : c'est une belle félonne à merveilles,
du tout semblable à un beau cheval : excepté qu'elle a la teste
comme un Cerf, les pieds comme un Eléphant, la queuë comme un sanglier,
& au front une corne aiguë, noire, & longue de six ou sept pieds
: laquelle ordinairement luy pend en bas ; comme la creste d'un coq d'Inde : elle
quand veut combattre, ou autrement s'en ayder, la leue roide & droite.
Une
d'icelles je vy accompagnée de divers animaux sauvages, avec la corne emunder
une fontaine : là, me dist Panurge, que son courtaut ressembloit à
ceste unicorne, non en longueur du tout, mais en vertu & en propriété
: car ainsi comme elle purifioit l'eau des mares & fontaines, d'ordure ou
venin aucun qui y estoit, & ces animaux divers en seureté venoient
boire après elle, ainsi seurement on pouvoit après luy satrouiller
sans danger de chancre, vérole, pisse-chaude, poullains, greues, &
tels autres menus suffrages : car si mal aucun estoit au trou méphitique,
il esmondoit tout, avec sa corne nerveuse.
Quant,
dist frère Jehan, vous serez marié, nous ferons l'essay sur vostre
femme, pour l'amour de dieu soit, puis que nous en donnez instruction fort salubre.
Voire, respondit Panurge, & soudain en l'estomac la belle petite pilulle agregative
de dieu, composee de vingt-deux coups de pongnart, à la Cesarine. Mieux
vaudroit, disoit frère Jehan, une tasse de quelque bon vin frais
Rabelais
et la licorne
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rbph_0035-0818_1985_num_63_3_3510
|
En 1592, la licorne est encore réelle dans certains esprits qui recopient sans vergogne les éléments de sa « biographie ».
Joseph Boillot, Nouveaux pourtraitz et figures de termes pour user en l’architecture : composez & enrichiz de diversité d’animaulx, representez au vray, selon l’antipathie & contrarieté naturelle de chacun d’iceulx, Langres, Jean Des Preys, 1592.
De la licorne.
La licorne est entre les animaux la plus douce et très belle à voir, étant pourvue d’une vertu naturelle très agréable à tous. Elle se trouve ès Indes au royaume de Niem, ayant la corpulence d’un cheval, et la tête de cerf. Son poil est roux, et au milieu du front une seule corne de la longueur de quatre pieds et plus, et est tellement aiguë que tout ce qu’elle frappe, facilement elle pénètre. Solin dit que la corne est transparente, cet animal se délecte ès lieux les plus solitaires, et se plaît aussi grandement à l’aspect de quelque jeune fille et se glorifie de la voir.
Son grand ennemi, et plus contraire qu’elle ait, est le lion : c’est pourquoi te le représente devant son tarquois et l’ai figurée en forme de terme, lequel me semble être assez propre pour être accompagné de l’ordre du cheval étant de même corpulence et grandeur. [f. C 2]
[Illustration : terme de la licorne 1] [f. C 2v°]
Encores de la licorne.
Désirant diversifier ce terme, afin de donner meilleure volonté aux ouvriers de les employer aux édifices, j’ai dressé ce terme de licorne d’une autre invention assez gaillarde, avec son contraire. Ajoutant la propriété de sa corne qui est telle, et a tant de puissance, qu’elle chasse tout le venin suivant l’opinion des Anciens et pratique ordinaire, en ayant été faite l’épreuve de notre temps par le sieur de Brissac, lequel en la présence de plusieurs médecins, chirurgiens et apothicaires des plus fameux de ce Royaume, fit bailler par leur avis à deux pigeons d’une même couvée chacun douze grains de napelle, dont l’un d’iceux commençant à se mal porter on lui donna incontinent douze autres grains de la licorne par le moyen de quoi il ne mourut pas, et l’autre au contraire ne cessa de se débattre jusques à ce qu’il fût mort, estimant que pour la singulière vertu de la dite licorne, un chacun se délectera à en avoir en ses bâtiments.
C’est pourquoi j’ai inventé ce second terme d’une autre façon avec son contraire qui est la tête d’un lion au devant de son tarquois pour s’en servir par l’ouvrier ainsi qu’il avisera pour le mieux. [f. C 3]
[Illustration : terme de la licorne 2] [f. C 3v°]
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Des licornes dans les enluminures : http://jessehurlbut.net/wp/mssart/?tag=unicorn
armes à la licorne Blois : http://jessehurlbut.net/wp/mssart/?p=705
Sur
la licorne au Canada : https://rd.uqam.ca/HQ/HA/Vachon1992.12.pdf
https://heraldicscienceheraldique.com/la-licorne-et-sa-chaicircne.html

Commune
de Malicorne (Allier) D'azur semé de fleurs de lys d'or au bâton
de gueules brochant sur le tout, à la licorne saillante d'argent, la
tête contournée, surbrochant.
Le lion
O
lion, malheureuse image Des rois chus lamentablement, Tu ne nais maintenant
qu'en cage A Hambourg, chez les Allemands. Guillaume Apollinaire

On
le dit souverain. A lui l'or, la lumière. Il serait le Maître du
Verbe et de la Justice. Protecteur et excellent compagnon de l'ermite, il peut
tout autant surprendre par ses colères instinctives. Double acception du
lion dans les textes sacrés qui donneront matière aux uvres
d'art : le lion est souvent un animal sanguinaire et félon à l'image
supposée du Diable, mais il est aussi le Père ou son Fils. Roi au
deux royaumes. Double image des terrifiantes angoisses de nos ancêtres et
de leurs supplications naïves mais ardentes. Appel à la bonté
noble du dieu, à sa clémence vigilante mais dont on connaît
et redoute la sévérité. Qui aime bien châtie tout autant.
On a le dieu que l'on se donne, dans le temps où l'on vit.
http://www.enluminures.culture.fr/documentation/enlumine/fr/rechexperte_00.htm
(dans le cadre 'recherche libre',
taper : lion)
Selon Michel
Pastoureau (Traité d'héraldique, Picard, 1997), le lion a
certainement été la figure la plus utilisée dans l'héraldique
médiévale : au moins 15% d'armoiries médiévales sont
chargées d'un lion. Sa haute valeur symbolique explique une telle importance
et l'éviction de l'ours à son profit dès les 11ème-12ème
siècles : Les chevaliers lui attribuaient leurs 'propres' qualités
: force, courage, générosité. Le retour des Croisades
répandent son image que les arts (la sculpture et l'enluminure), emploient
beaucoup en s'inspirant des motifs d'objets d'art ou de tissus rapportés
d'Orient.
http://expositions.bnf.fr/bestiaire/feuille/index_lion.htm
Dans
l'héraldique, le lion est toujours représenté de profil.
Le lion 'rampant' est dressé sur sa patte postérieure droite, ses
trois autres pattes étant levées. Il est 'passant' quand il est
horizontal, la tête de profil, la patte antérieure droite levée,
les autres posées. Le lion 'naissant' ne montre que la partie supérieure
de son corps. Le lion 'issant' est un lion 'naissant' qui sort d'une pièce,
d'une partition ou du flanc d'un écu. Le lion 'diffamé' n'a pas
de queue, le lion 'couard' a la queue entre les pattes. Parfois, la patte antérieure
droite levée peut tenir un objet.
A
partir du début du 14ème siècle, la gueule s'ouvre pour montrer
les dents et libérer la langue. Apparaissent aussi une crinière,
des touffes de poils sous les pattes. Les éléments de la tête
(nez, oreilles, il) sont bien marqués, le haut du corps devient massif
et la taille s'amincit. Le lion héraldique allemand, flamand ou rhénan
est plus chargé que le lion anglais ou français, plus sobre.
http://www.blason-armoiries.org/heraldique/l/lion.htm
http://fr.wikipedia.org/wiki/Armorial_au_lion
Comme
dans la sculpture romane, les lions du Goût et de L'Ouïe
ont la queue qui passe entre leurs pattes arrière, revient au-dessus de
la croupe (L'Ouïe) et se termine en "flammèches"
et non en massue ou en fleuron.
Les
différents personnages que ses traits anthropomorphiques dissimulent et
révèlent tout à la fois sont l'un des " passages "
obligés pour une compréhension de chaque tapisserie. Dans La
Dame, le lion n'est pas traité selon la tradition iconographique. Les
symboliques divine, mariale et christique que citent les Bestiaires ont été
abandonnées. Chaque lion est à considérer comme un "médium"
entre ce que l'on voit dans chaque tenture et ce qui est vraiment narré.
| Les
lions
et leurs particularités capillaires |
| Le Goût 
| François
1er Les mèches : -
couronne ducale (en tant que duc de Valois de 1498 à 1515) - ou comtale
(en tant que comte d'Angoulême de 1496 à 1515) - ou royale (mais
il n'est pas encore roi en 1514) | L'Odorat 
|
Louise de Savoie Une
coiffure féminine :
cheveux en arrière,
front découvert Ecu portant les armes Le Viste
à l'envers | | L'Ouïe 
|
Charles Brandon duc de Suffolk
Les
mèches : - couronne ducale |
Le Toucher (La Tente) 
|
Thomas Wolsey cardinal La
tonsure ecclésiastique | | La
Vue 
|
Henry VIII Les mèches
: à la mode à cette époque
(Mais, pour l'heure, aucun portrrait de lui avec des mèches sur le front.) | Pavie

|
Charles Quint - les yeux
exorbités - la mâchoire inférieure prognathe - la
toison (d'or) abondante - l'écu (ou targe) de forme dite "allemande" |

Joos
van Cleve - François 1er - v. 1532
Musem of Art -
Philadelphie
En
associant à la licorne, animal fabuleux, des lions anthropomorphes, le
peintre de La Dame perpétue la tradition médiévale
des " grotesques ", monstres fantastiques qui peuplent le décor
sculpté des églises et des cathédrales, les lettrines et
les marges des Livres d'Heures et autres manuscrits enluminés et
maintes Tentations de Saint-Antoine, Jugements derniers et Enfers.
Mais il opère au temps de Renaissance où l'individualité
des personnages s'impose. Ainsi chaque lion est " identifiable ".
| | Le
Goût | L'Ouïe
| La
Vue | L'Odorat
| Le
Toucher-La Tente | Pavie |
| La
licorne | contentement Henry
VIII | peur Claude |
contentement Charles
Brandon | soulagement
? Charles
Brandon |
contentement
François
1er | contentement Henry
VIII | | Le
lion | Colère François
1er | peur Charles
Brandon | mécontentement
ou délicatesse ? Henry
VIII | contentement Louise
de Savoie | mécontentement Thomas
Wolsey | contentement Charles
Quint |
Animaux
" leurres " convoqués pour nous égarer dans notre interprétation,
ils auraient pu symboliser la force et la courage de l'époux pour le lion,
la chasteté de la dame pour la licorne. Ici profanisés, ils représentent
des personnages historiques. Animaux favoris des peintres du Moyen Âge,
ils savent nous manifester leurs sentiments, leurs émotions que résume
le tableau suivant :
On ne peut malheureusement comptabiliser les animaux présents sur les deux
tapisseries que je pense avoir existé (voir le chapitre HUIT TAPISSERIES).
Mais
conjecturons, voulez-vous. Accordons à chaque Trône 14 ou 15 animaux. La tenture initiale de 7 tapisseries comporterait le total de 99 ou 100 animaux.
99 : nombre mythique ou religieux. " Neuf est un des nombres des sphères célestes. Il est encore, symétriquement, celui des cercles infernaux. " ; " Si neuf est chez Dante comme partout ailleurs le nombre du Ciel, il est aussi celui de Béatrice, laquelle est elle-même un symbole de l'Amour. " ; " Selon René Allendy, le nombre neuf apparaît comme le nombre complet de l'analyse totale. Il est le symbole de la multi^plicité faisant retour à l'unité et, par extension, celui de la solidarité cosmique et de la rédemption." ; "Neuf, étant le dernier de la série des chiffres, annonce à la fois une fin et un recommencement... "
Jean Chevalier & Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, Laffont/Jupiter, 1982.
100. Dix fois dix ; 10, nombre associé au symbole de la totalité,
car somme de 1, 2, 3, 4, les quatre premiers nombres, contenant toutes les quantités
mesurables. Ainsi se trouverait (s'il y avait eu 100 animaux) matérialisés
les rapports entre l'Un (1 tenture, 1 être humain : Mary ou Antoine
Le Viste ou Jean Perréal) et le Tout (100 animaux "énonçant" la Création,
l'Univers). Unité de La Dame (plus dissolue, disparate, brisée,
dans La Chasse des Cloisters) thématique et structurelle, autour
d'une même femme qui en est l'axe et l'âme (sauf Pavie, postérieure,
hors tenture initiale).
Mais qui plaçait les petits animaux (ainsi que les fleurs) : le peintre, le cartonnier, le licier ?
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