Le Commanditaire

Antoine II LE VISTE

 

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La Dame à la Licorne n'a pu être commandée que par un membre de la famille Le Viste. Ce sont ses armes, reconnues en 1882 par Georges Callier, qui ornent les tapisseries : de gueules à la bande d'azur chargée de trois croissants d'argent montants.

Les armoiries qui apparaissent sur La Dame à la licorne (quelle qu’en soit la thématique) et sur la rose méridionale baptisée La Pentecôte du transept sud de l’église Saint-Germain l'Auxerrois à Paris 1er, commandée en septembre 1532 par Antoine Le Viste et Charlotte Briçonnet, sa seconde épouse, sont-elles :

brisées d’après les volontés de Jean II dictées à ses trois fils dans son testament du 18 juillet 1428 et conservées malgré tout par Antoine comme l’argumente Carmen Decu Teodorescu

(C. Decu Teodorescu, « La Tenture de la Dame à la Licorne. Nouvelle lecture des armoiries », Bulletin Monumental, t. 168-4, année 2010, p. 355-367)

― ou bien sont-elles pleines, comme l’argumente Jean-Bernard de Vaivre en se référant, entre autres documents, à la représentation des armes des membres de la famille Le Viste (les mêmes, sans brisure aucune) extraite du petit armorial manuscrit dressé très postérieurement à 1721 et conservé à la bibliothèque Mazarine qui donne les armes des présidents et conseillers du parlement de Paris :

Il est évident que, d’une manière générale, les membres de la famille Le Viste, tant durant la seconde partie du XVe siècle que dans la première moitié du siècle suivant, ne brisaient pas les armes de gueules à la bande d’azur chargée de trois croissants d’argent. Elles furent portées telles par Jean IV, mais aussi par Antoine II et d’autres membres de cette famille. Jean IV était le chef de famille, portant les mêmes armes que son grand-père Jean II et détenteur du tènement de Bellecour et de l’héritage immobilier du rédacteur du testament de 1428.

(J-B de Vaivre, « Autour de la Dame à la licorne et d’autres tentures, II, Notes de méthodologie et études comparatives », Monuments et mémoires de la Fondation Eugène Piot, tome 94, 2015, p. 89-200)

Ainsi, selon François Blanchard, chaque Le Viste qui a occupé un office au Parlement de Paris « portoit de gueulle à la bande d’azur chargee de trois croissans montans d’argent ». L’armorial du manuscrit du Parlement confirme que tous les Le Viste ont porté les mêmes armes.

(F. Blanchard, Les Presidens au mortier du Parlement de Paris, Catalogue de tous les conseillers du Parlement de Paris, 1645)

Voir aussi :

- Geneviève Souchal, " Messeigneurs Les Vistes et La Dame à la licorne ", Bibliothèque de l'École des Chartes, tome 141, 1983.

- Patrice Foutakis, À la lumière des manuscrits Le Viste, famille de La Dame à la licorne, Classique Garnier, Collection Histoire culturelle, 2016.

Antoine étant le commanditaire,

il s'agit pour moi (hypothèse d'André Arnaud que je fais mienne) sans contestation de la narration tissée de la vie en France de Mary Tudor, reine de France : d'où deux solutions :

— Antoine et le peintre sont d'accord dès le départ sur la signification de chaque tapisserie : ils sont de connivence pour narrer "l'histoire" de Mary.

— Antoine a commandité des tapisseries et a laissé au peintre entière liberté sur le choix du sujet et le style de l'œuvre ; le peintre en profite pour narrer l'histoire de Mary. Antoine ignore la signification de sa tapisserie. Mais pouvait-il l'ignorer longtemps tant les indices sont nombreux et tant la symbolique est forte ?

— Dans les deux cas ci-dessus, le peintre, à l'insu ou non d'Antoine, peut avoir introduit un second thème ésotérique ou religieux (des lectures autres : alchimique, mariale, cathare, platonicienne … sont alors aussi possibles).

Aucun code de lecture de La Dame n'en contredit un autre (sauf à pousser le bouchon un peu trop loin). Il me semble que l'hypothèse Mary Tudor permet d'expliquer la présence de chacun des éléments des tapisseries qui ont survécu (sauf Pavie, Le Toucher actuel).

Vu les qualités de La Dame, je pense qu'une relation plus que financière unissait les deux hommes. Connivence certainement. Chacun risquait gros. Pécuniairement et politiquement. En choisissant un peintre comme Jean Perréal, Antoine Le Viste s'attachait les services d'un des peintres les plus prestigieux de ces années 1490/1520 qui avait fréquenté bien des cours royales ou princières.

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Examinons l'enluminure frontispice suivante : Antoine Macault lisant sa traduction des trois premiers livres de l'Histoire universelle de Diodore de Sicile (historiographe grec du 1er siècle avant notre ère) et l'édition gravée de 1535 où le groupe des personnages en haut à gauche a été modifié. La scène se passe durant le Carême de l'année 1534.

Attribué à Noël Bellemare ou à Jean Clouet
François Ier (entouré de ses fils et de grands personnages de sa cour)écoutant Antoine Macault lire sa traduction
in Diodore de Sicile,Histoire universelle, les trois premiers livres, Musée Condé - Chantilly - ms. 721, fol. 1v

François Ier au centre de la composition est entouré de ses trois fils (le Dauphin François ; Henri, duc d'Orléans et de Bretagne ; Charles, duc d'Angoulême) ; d'Anne de Montmorency, Claude d'Urfé, l'amiral Chabot de Brion et Mellin Saint-Gelais à notre gauche ; du cardinal - chancelier Duprat, Guillaume Budé à notre droite.

Antoine Le Viste est-il l'un des personnages encore non identifiés à notre droite derrière le chancelier Duprat dans la miniature ou dans la gravure ? Il était présent à Paris à l'époque de la lecture et peut avoir été invité à l'événement vu l'importance de sa charge. Dans ce cas, sa présence prouverait qu'il était bien considéré par François Ier lui-même et par son entourage immédiat.

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Ces animaux qui nous regardent, malicieusement (une licorne, un lion, des lapins, des chiens, un renard) veulent nous dire : attention, regardez bien. Regardez-moi bien ! Liens entre le peintre et les "regardants" (terme employé par le peintre Nicolas Poussin pour désigner le spectateur d'une œuvre d'art). Clins d'œil complices. Trop de détails, jusqu'alors, ont été négligés.

Mary décrite, peinte, dans sa présence charnelle, physique, psychologique. Dans chaque pièce, elle n'est pas l'Allégorie de l'un des Cinq Sens, mais Mary Tudor, jeune femme de 18 ans au corps doux et beau, dans la hardiesse de son jeune âge et la réserve de sa place et de son rôle dynastiques.

Ses actes sont des actes réellement accomplis, même s'ils sont exprimés métaphoriquement, par l'exposition d'un réseau d'objets à sens multiples.
D'où la fascination exercée. Le regardant sent que l'explication des Cinq Sens est insuffisante et celle du "renoncement" à leurs appels, trompeuse.

J'ai toujours eu réticence à lire dans La Dame cet étiolement, ce délitement progressif du désir et du plaisir. Les attitudes "abattues", les visages tristes infèrent une autre philosophie. Si ce renoncement était désiré et libre, il y aurait joie et sourire sur les visages.

Quelles raisons Antoine Le Viste eut-il de s'intéresser tant à Mary qu'il en fit la Dame de ses tapisseries ? Quelles relations eut-il avec elle ? Plusieurs hypothèses possibles sont exposées dans la seconde partie de ce site (voir la page Antoine Le Viste de la version longue).

 

Sa signature au bas d'une lettre écrite avec Pierre Legendre, au roi, à Paris, un 15 août.
Bnf, Fr. 2971, recueil de lettres et de pièces originales…, fol. 149
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b9059907g/f280.item